Un jardin latent / cultiver le bruit, choisir le chaos

Par Zone Occupée

Nathalie Bachand

Commissaire indépendante, Nathalie Bachand s’intéresse au numérique, à ses enjeux et à ses conditions d’émergence dans l’art contemporain. Parmi ses projets de commissariat, son exposition The Dead Web – La fin, initialement présentée à Eastern Bloc (2017), a été coproduite par Molior en Europe : au Mirage Festival à Lyon (2019), au Mapping Festival à Genève (2019), au Ludwig Museum à Budapest (2020) en co-commissariat avec Béla Tamás Kónya, et récemment à KONTEJNER à Zagreb (2026); elle était commissaire invitée pour Art souterrain 2021 Chronométrie; son exposition, DataffectS, a été présentée à la Galerie de l’UQAM (2022); elle a co-commissarié, avec Sarah Ève Tousignant, le festival SIGHT+SOUND 2022 Danser en attendant (la fin du monde), organisé par Eastern Bloc (2022) – finaliste au Grand Prix du Conseil des arts de Montréal; et son exposition Nouveaux environnements : approcher l’intouchable, produite par Molior, était présentée au Livart (2023) et à la Biennale des imaginaires numériques – Chroniques à Marseille (2024), en plus de faire l’objet d’une tournée québécoise (2024-2026). Elle est membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA), cofondatrice de SALOON Montréal, et siège au conseil d’administration d’Avatar. Auparavant responsable du développement pour ELEKTRA-BIAN (2006-2016), elle est actuellement directrice du développement arts numériques pour Sporobole.

Marie-ève Levasseur

Marie-Ève Levasseur est artiste interdisciplinaire basé.e à Tiohtià:ke/Montréal, où ielle brasse de la bière et cultive son jardin (de balcon) — deux pratiques qui résonnent avec son intérêt pour les processus organiques, les mutations et les collaborations non humaines. Après avoir vécu, étudié et travaillé à Leipzig (Allemagne) pendant plus de treize ans, ielle retourne au Québec en 2021. Son parcours académique a commencé à l’UQAM, où l’artiste a étudié l’histoire de l’art avant de se tourner vers les arts visuels et médiatiques. C’est durant cette période que Levasseur a présidé l’association étudiante, fondé un espace artistique étudiant (L’art passe à l’Est) et coordonné le festival de performance Actio, des expériences qui ont forgé son engagement communautaire, aujourd’hui poursuivi au sein du conseil d’administration de Sporobole. À l’Académie des beaux-arts de Leipzig (2011-2016), Levasseur a obtenu une maîtrise, puis un Meisterschüler en arts médiatiques. En 2015, sa rencontre avec la philosophe Rosi Braidotti à Utrecht a donné naissance au Posthuman & Art Research Group, un collectif interdisciplinaire qui a nourri ses réflexions théoriques et pratiques jusqu’à ce jour. Ses installations ont été exposées internationalement — Berlin, Paris, Montréal, Zürich, Hong Kong, Londres — et ielle a bénéficié de résidences telles que Schloss Solitude (Allemagne), Centre SAGAMIE, Sporobole et La Chambre Blanche (Canada). Régulièrement soutenu.e par le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts et des lettres du Québec, Levasseur prépare actuellement un projet de recherche qui prolongera son intérêt pour le compostage numérique, le spéculatif et le slow tech.

Un jardin latent / cultiver le bruit, choisir le chaos

 

Par Nathalie Bachand

Le travail de Marie-Ève Levasseur tend à « cultiver une sensibilité pour ce qui anime notre monde ». C’est ce que mentionne mon texte d’accompagnement pour l’exposition Un jardin latent / cultiver le bruit, choisir le chaos qui était présentée au centre Bang du 12 mars au 17 mai dernier(1). Et ce monde s’anime d’une diversité d’écosystèmes où le vivant s’épanouit, se transforme et s’altère jusqu’à se fondre dans le magma entropique qui, éventuellement, engloutira toute chose.

Les deux œuvres de cette exposition – écosystèmes d’altérité radicale (2024-25) et Techno-Compost (2025-26) – entrent en dialogue de manière à réfléchir et articuler la notion d’écosystème. Ce dernier est constitué de deux pôles complémentaires : un milieu de vie naturel; et les êtres vivants qui y coexistent, que désignent respectivement ces termes scientifiques : biotope et biocénose. Cette rencontre essentielle se trouve en quelque sorte figurée à travers ces deux œuvres. Alors que la première met de l’avant les protagonistes et les interactions qu’iels entretiennent, la deuxième propose une représentation de certaines conditions de cet environnement spéculatif. L’écosystème ici évoqué est non seulement fictif mais également science-fictionnel : la technologie s’hybride au vivant et l’informe de caractéristiques inédites qui ne lui appartiennent pas, ou à tout le moins pas encore. Les recherches actuelles en biotechnologies – notamment avec la biologie synthétique et le génie génétique – se penchent déjà sur des hypothèses de croisements qui pourraient avoir une valeur d’optimisation pour le vivant et leurs milieux de vie.

Avec l’œuvre unboxing another otherness réalisée en 2021 et 2022, l’artiste poursuivait une réflexion autour de la question de l’hybridation entre le vivant et les technologies. À travers notamment des épisodes vidéo de déballage – tendance virale sur YouTube – d’extensions corporelles, c’est tout un potentiel impensé d’interactions avec nos outils technologiques qui nous est dévoilé. Avec écosystèmes d’altérité radicale, le concept d’hybridation cyborg prend une consonance plus radicale, comme l’indique le titre. La question des relations symbiotiques – parasitisme, mutualisme et commensalisme – y est centrale : elles mettent de l’avant cette complémentarité plurielle dont l’altérité peut être porteuse. L’installation, constituée notamment d’éléments sculpturaux et textiles, de même qu’une série de cartes personnifiant ces entités « autres », comprend aussi une vidéo réalisée à l’aide d’outils d’intelligence artificielle (IA).

Aspect crucial de l’œuvre, cette vidéo générative véhicule l’idée de mutation techno-génétique interespèce. Elle exemplifie également la complexité cyclique d’un tel écosystème où le vivant n’est pas une forme fixe mais bien l’élément constitutif d’un ensemble aux qualités métamorphiques – une biocénose implique un jeu d’interdépendance, allant parfois jusqu’à brouiller les frontières.

Bien que ces œuvres ne fonctionnent pas en diptyque, la deuxième est liée à la première par la source du matériel utilisé. C’est dans le contexte d’une résidence de création à Sporobole que Levasseur a accumulé une masse significative d’éléments visuels : une multitude d’images-déchets et de rejets ne répondant pas aux attentes formulées à travers maints prompts – processus démultipliant la quantité de fichiers qu’une IA a le pouvoir de produire. Avec cette matière ainsi amassée, et le constat d’une surproduction contribuant nécessairement à l’empreinte énergétique que nous laissons dans le sillage de nos activités numériques – dont celle de l’IA générative – l’artiste a amorcé une réflexion sur l’accumulation de nos données personnelles et leur possible compostage. À travers un narratif science-fictionnel en réalité virtuelle(2), l’expérience se décline en deux temps. Dans une première immersion, les fichiers sont graduellement désintégrés et amalgamés à un humus numérique que des agents de décomposition
algorithmique – inspirés de bactéries, champignons et insectes jouant ce rôle dans la nature – s’affairent à transformer. Puis dans une seconde immersion, ils sont réintégrés dans un nouvel écosystème visuel, un biotope au sol fertile, suivant un processus cyclique d’entropie et de régénération.

Le vivant ne vit pas en vase clos : biotope et biocénose se partagent un espace à travers lequel un chaos productif permet l’émergence de toute chose cherchant à exister. Or ce bruit, cette mixité que soulignent les propositions de Levasseur, est le lieu de failles où vient s’infiltrer l’entropie. Comme le mentionne la philosophe et féministe Rosi Braidotti(3), notre réalité est tissée d’interconnexions constituées non seulement de forces vives mais aussi de vulnérabilités qui participent à la construction d’une dynamique de contrastes et de contradictions. Incontestablement, les écosystèmes actuellement fragilisés sont aussi source de liens interespèce : la précarité commune du vivant à l’ère des bouleversements climatiques et de l’exploitation massive en continu, contribue à l’activation d’une intrication déjà complexe. Dans ce désordre cependant réside une salutaire perturbation de la normalisation stérile que l’humain tend à instaurer sur son passage. Bien que le capitalisme cherche à nous le vendre autrement, le contrôle par l’aseptisation est un geste qui engendre l’entropie : une élimination des aspérités signifie littéralement une élimination des stimulations. Ce jardin latent que nous propose Levasseur est un flot fertile de flux d’interférences, où se rencontrent les énergies désorganisatrices et régénératrices qui fondent et animent notre monde.

 

Références

(1) https://centrebang.ca/programmation/marie-eve-levasseurexpositionun-jardin-latent-cultiver-le-bruit-choisir-le-chaos/

(2) Dans le contexte d’une résidence de création organisée par la Galerie de l’Université de Montréal, sous l’accompagnement de la
commissaire Christelle Proulx.

(3) Rosi Braidotti, The Posthuman (Cambridge : Polity Press, 2013), 79.

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