Par Sylvain Campeau

Reno Salvail : Je suis devenu le volcan

Eveline Boulva, Sylvain Campeau et Jean Arrouye ; VU
(348 pages, 2024, ISBN 9782921440387)

sylvain Campeau

Sylvain Campeau est poète, critique d’art, essayiste et commissaire d’exposition. Il est membre de la Maison de la poésie de Montréal, où il a siégé au conseil d’administration de 2004 à 2016, dont 6 ans à titre de président. Il a aussi été membre du conseil d’administration de l’UNEQ pendant six ans. Il a publié sept recueils de poésie, des essais sur la photographie, un autre sur le travail de Rober Racine et une anthologie de poètes québécois (Les Exotiques, Herbes rouges, 2003). Il a notoirement collaboré avec Alain Lefort, réalisateur de Speak Blanc, du poème du même nom, présenté au Festival international du film sur l’art en 2021 et au Printemps des poètes à Québec en 2022.

Reno

Par Sylvain Campeau

 

Le texte Sherpa des sens a été écrit pour faire partie de la publication de Reno Salvail, Je suis devenu le volcan. La facture qu’il a été décidé de donner à celle-ci fait que ce sont au final des extraits qui viennent rythmer des séquences d’images devenues des chapitres. Il en va de même pour les textes des autres participants que sont Eveline Boulva et Jean Arrouye. Les images offertes par section entrent en dialogue avec chacun d’entre nous. Ce que nous avons écrit sur son travail a-t-il instillé l’idée de privilégier des regroupements d’images ? Peut-être bien. Le livre est finalement paru alors que Reno nous avait déjà quittés. Ce départ coïncide avec la présentation de L’Aube du solstice, le remake que l’artiste Alain Lefort a fait du travail de Reno Le Solstice des baleines, dont il est question plus bas dans le texte.

Je suis devenu le volcan est donc un dernier témoignage. On ne retrouvera pas en ces pages un survol rétrospectif des œuvres créées par l’artiste. Ce n’était pas l’intention de départ de ce projet dont les initiateurs sont Anne-Marie Proulx et Charles-Frédérick Ouellet. Un tel exercice aurait sans doute été rendu difficile par une circonstance des plus malheureuses : un incendie qui a ravagé la maison et l’atelier de l’artiste. Mais, de toute façon, ce n’était pas la direction que tous les intervenants, Reno inclus, souhaitaient prendre. Cette publication devait être une œuvre en soi. Cela a été réalisé grâce à une sélection d’images des plus diverses : cartes, planches-contacts, photogrammes issus de vidéos, images imprimées depuis le négatif montrant la numérotation et les pourtours sombres de celui-ci. On a en quelque sorte le matériau brut, un ensemble regroupant des éléments qui appartiennent à l’amont du travail de création, comme aux à-côtés. Mais on a aussi des rappels d’images reprises en provenance d’expositions et d’installations. On pourrait en conclure qu’on a, en quelque sorte, des travaux d’approche, préparatoires à ce que deviendra l’œuvre finale. Mais ce serait un peu risqué de voir ainsi les choses. Cela fausserait la donne. Car cette idée que le travail de création mène à un résultat final devenu œuvre définitive trahit le sens de la création artistique tel que l’envisage Reno Salvail. Le fait d’avoir fait tant d’œuvres temporaires in situ le montre bien.

L’œuvre est un moment bref et passager ; elle rappelle une expérience passée et ne peut en prendre complètement la relève.

Reno ne conçoit pas que l’on crée avec majesté une sorte de version définitive témoignant d’une position créative immuable. L’œuvre est une sorte de concrétisation temporaire, un état de la matière et de notre présence en lui. Mais comme celle-ci, elle est fluente, passagère. Elle assemble ce qui est vécu sur le vif, elle rapaille les éléments qui sont autour, dans le moment de notre passage à travers leur environnement. Nous sommes un simple moment dans la trame de l’univers et du temps et c’est cela dont les œuvres doivent témoigner, en épousant les conditions de ce court intermède.

 

 

Pour toutes ces raisons, et pour donner pleinement la mesure de la portée de ce qu’il a accompli, il m’importait de répondre présent à cette invitation lancée par Reno. Mes aventures avec lui, dans le contact des œuvres qu’il a montrées en expositions et en écrits, ont commencé il y a longtemps. Il me faut avouer que les débuts ont été marqués par la séduction et une certaine stupéfaction. Il faut le dire ; je n’ai pas vu en ces premiers instants tout ce que pouvait receler de merveilles cet engagement artistique. Au milieu des installations, il y avait quelque chose de fluent et d’inachevé qui me troublait. Un courant passait dont le souffle et la marée m’échappaient. Je me reprends aujourd’hui en évoquant et en célébrant la vigueur créative d’un homme totalement engagé dans sa pratique.

Car, il faut en convenir. Avec le recul, il est clair que voilà une œuvre, un travail et un engagement qui ouvrent la voie à tant d’autres épopées artistiques, ce dont on ne pouvait avoir idée à l’époque(1). Certes, Reno s’inscrit déjà dans une tradition d’œuvres-nature et d’œuvres en nature dont on connaît quelques exemples. Au Canada, il suffit de penser à Bill Vazan. Mais Reno a aussi eu un legs bien singulier dont on ne devine pas l’ampleur à première vue. Il l’a eu comme enseignant, certes. Mais pas seulement !

Nombres d’artistes d’aujourd’hui se retrouveraient certainement dans cet art d’expériences tangibles, de contacts soutenus, où la part expérientielle et les interactions au moment de la collecte et de l’approche du sujet à aborder est d’une importance capitale et forment l’enjeu même de la pratique artistique.

Comme leur sembleraient familières et compréhensibles son approche attentive et respectueuse des écosystèmes, sa conscience écologique des enjeux actuels, ses explorations de parties lointaines du monde, son immersion en elles, jusqu’à rêver s’y fondre et disparaître, pour devenir une part d’elles, élément vivant parmi d’autres entités vivantes.

Un avertissement, avant de vous laisser en toute intimité, avec le texte Sherpa des sens. Les lecteurs qui choisiront de se procurer la publication retrouveront en celle-ci, vous l’aurez compris, des extraits de ce qui va suivre. Dans un écrin bien différent. Espérons que ces deux lectures seront deux expériences inédites, malgré cette reprise !

 

La lave et le plastique

Reno Salvail

 

Reno Salvail : Sherpa des sens

On l’oublie souvent, en cette ère du numérique, où tout semble se passer sur un mode virtuel mais, alors même qu’il travaille avec une matière donnée, l’artiste s’emploie, à travers elle, à trimer et expérimenter sur les forces qui la sous-tendent. Tous ces matériaux dont il joue trouvent leur origine au sein même de cette terre. Comme toutes les représentations qui peuvent l’inspirer trouvent elles-mêmes leur ascendance dans le giron du monde qui nous entoure. Le sublime, avant d’émerger du paysage comme genre, est issu des apparences de notre monde matériel.

C’est sans doute fort de cette certitude que Reno Salvail a développé une approche bien singulière qui se veut en phase avec le Land Art et les EarthWorks. Mais il est très singulier que, chez lui, tout veuille bien partir d’une expérience de réelle habitation du monde par la bourlingue. Il s’est longtemps agi pour lui de tout d’abord vivre l’expérience d’une véritable imprégnation des lieux dont il voulait s’inspirer pour ses œuvres. L’Île de Diggs, dans le nord du pays, les îles du fleuve Saint-Laurent, le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, le cratère Barringer, celui du Nouveau-Québec, les sentiers de Strathdon en Écosse ont tous fait l’objet des pérégrinations de Reno Salvail. Il est arrivé qu’en certains il fasse œuvre qui ne soit pas restée et dont il n’est rien resté. Il est même arrivé qu’il ait rêvé d’une œuvre dont il n’est au final demeuré qu’un fantasme si vivace qu’on veut se plaire à croire qu’elle ait existé. On comprendra qu’il est ici question du Solstice des baleines qu’un artiste admiratif tente d’ailleurs aujourd’hui de faire revivre(2). Reno Salvail a minutieusement décrit ce qu’il escomptait réussir dans son livre Le Passage de la Grande Ourse(3).

Près de l’embouchure du Saguenay, dans le Saint-Laurent, là où viennent se repaître les baleines, il planifiait, avec tout le soin que peut requérir un tel projet, d’installer sur des îles distinctes des tours pyramidales en aluminium au faîte desquelles serait fixé un miroir concave.

L’orientation des îles comme de ces structures a été calculée de manière à ce que la lumière du soleil à son lever, au solstice de juin, soit captée par l’un puis réfléchie par les autres, formant une figure géométrique, et, ultimement, déclenchant par l’entremise d’une cellule photoélectrique un enregistrement reproduisant le son que font les baleines sous l’eau. Lors de la réalisation (rêvée) de cette entreprise, l’artiste a pu voir, passé ce lever de soleil, vers les 5 heures du matin en fait, quelques mammifères marins répondre à son appel. Le récit qu’il livre de cette aventure est si prenant que même après qu’il eut confessé sa supercherie, on préfère considérer que cette performance des cétacés et des éléments a réellement eu lieu. C’est que l’art doit être considéré d’abord et avant tout comme expérience, épopée des possibles dans l’antre des matières. Il importe donc peu, à la limite, qu’on puisse encore en voir la trace.

 

 

Je pense aussi, bien sûr, à l’île de Diggs où Reno a séjourné et où il a œuvré, érigeant des inukshuks au gré des matières disponibles et de la formation pierreuse du site. Au naturel, pour les chasseurs inuits, ces sculptures offrent des signaux. Ils donnent des informations, aident à comprendre les particularités du lieu. Pour Reno, il en allait autrement ; c’est en les construisant qu’il a mieux compris, intégré, fait corps avec l’endroit. Tout de même, c’était des œuvres crues, grossières, belles dans leur nécessité austère. Toute sculpture n’est-elle pas terre et pierre levées ? N’est-ce pas là le faire premier, primordial ? L’art dans son substrat d’origine, cairn qui permet de sonder un des éléments de cette terre. Une fois parvenu à cette essentialité, l’artiste peut enfin défaire ; il a accompli sa tâche.

C’est qu’il faut à l’œuvre témoigner de ce dont elle procède, entrer en relation avec ce dont elle provient, dans le temps de celles qui l’ont précédé et dont elle témoigne, autant que depuis le lieu où elle fut. Je l’écris au passé : où elle fut. Cela est vrai, quand rien d’autre que l’odyssée vécue importe. Mais ce n’est pas toujours ainsi qu’il en va avec ce que Reno Salvail crée. L’œuvre peut aussi s’installer pour de bon et se lover au sein du paysage, perceptible quelque peu.

Évoquons cette fois le travail réalisé dans le cadre du projet, Le Chariot d’Arthur ou Les balises du sentier de Strathdon, en Écosse, en 1999. Strathdon est un petit village situé au cœur des hautes terres d’Écosse. Son environnement immédiat est constitué de collines. Frappé par le fait que ce village se trouve à la même latitude que celui de Kuujjuak au Québec, que les deux sites sont traversés par des rivières ; la Spey pleine de saumons, pour l’un et la Caniapiscau que sillonnent des ombles arctiques, pour l’autre, et que l’ours semble une figure déterminante pour la culture celtique comme il l’est pour celle des Autochtones du Québec, il a pensé tresser au sein même du paysage le fil de ces parentés éloquentes. Ce point de rencontre imaginé, mais parfaitement de circonstance étant donné la nature de ces affinités, sera le Grand Chariot de la Grande Ourse.

Le dessin de celle-ci a donc été reporté, toutes proportions presque gardées, sur une carte topographique de la région de Strathdon. Ainsi, il a été possible à Reno de faire coïncider six des sept étoiles de la Grande Ourse au sommet de six collines de la région, créant un sentier qui épouse la forme de la constellation. Qui plus est, la période du mois de mai 1999 correspond au moment où ces deux axes, l’un céleste et l’autre terrestre, vont correspondre point pour point. Sur chacun des sommets, on retrouvera, fixée au moyen d’une colle à l’époxy, une sculpture de bronze représentant un animal : Zenith, le papillon ; Nadir, le monstre du Loch Ness ; Big Bear ; Journey, la baleine ; Goodness, la grenouille ; Spirit, le loup ; et Love, le morse. Les spectateurs seront les promeneurs à qui seront données carte et boussole, afin qu’ils puissent parcourir par eux-mêmes ces points de correspondance et marcher aussi bien sur terre que dans la voûte céleste. De tout cela, resteront tout de même photos, vidéos et cartes de manière à ce que l’œuvre puisse être réactivée pour ceux qui ne pourront en faire l’expérience directe(4).

 

 

Toute l’œuvre de Reno Salvail repose ainsi sur une signalétique élaborée. À force de jouer sur le fil des correspondances dont on ne sait s’il les crée ou les réhabilite ! En fait, c’est moins une œuvre qu’un travail, un parcours, une manière d’aller à la rencontre de ce qui sera œuvre. Il la pense et l’approche selon des rites bien à lui. Il en laisse des traces ; il en fait le récit. Il l’échafaude et dévoile les montants de ce qui la fonde. Mais, en définitive, où est-elle cette œuvre ? On dirait bien qu’elle a échappé, parce que c’était à la fois son destin et le but attendu, à celui qui l’a pensée. Dans le sentier désormais balisé de Strathdon, elle est dans les correspondances entre le ciel et la terre. Elle est ces correspondances, qu’on pourrait qualifier de vibrations, d’échos révélés dans le tissu du monde. Mais tout était déjà présent : on ne savait juste pas y voir clair. Le monde est là et il est beau. Il est marqué de tant de traces et de miroitements sacrés. Il faut un sherpa pour nous guider en lui et il fallait Reno Salvail pour faire œuvre de sherpa !

 

Références

(1) Anne-Marie Proulx et Charles-Frédérick Ouellet, tous deux artistes, ont dirigé cette publication ; ce qui est, déjà, révélateur. À cette courte liste, on pourrait ajouter les noms d’Alain Lefort, Eveline Boulva, Amélie Laurence Fortin… 

(2) Alain Lefort s’est fortement inspire de ce projet pour faire L’Aube du solstice. https://laubedusolstice.com/

(3) Reno Salvail, Le Passage de la Grande Ourse, Québec : Éditions J’ai VU, coll. Livres d’artistes, 2003, 176 pages, 60 illustrations.

(4) Quelque chose d’un peu semblable est réalisé dans l’œuvre Trois cailloux célestes, et si Dieu jouait aux billes !…

 

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