Je pense aussi, bien sûr, à l’île de Diggs où Reno a séjourné et où il a œuvré, érigeant des inukshuks au gré des matières disponibles et de la formation pierreuse du site. Au naturel, pour les chasseurs inuits, ces sculptures offrent des signaux. Ils donnent des informations, aident à comprendre les particularités du lieu. Pour Reno, il en allait autrement ; c’est en les construisant qu’il a mieux compris, intégré, fait corps avec l’endroit. Tout de même, c’était des œuvres crues, grossières, belles dans leur nécessité austère. Toute sculpture n’est-elle pas terre et pierre levées ? N’est-ce pas là le faire premier, primordial ? L’art dans son substrat d’origine, cairn qui permet de sonder un des éléments de cette terre. Une fois parvenu à cette essentialité, l’artiste peut enfin défaire ; il a accompli sa tâche.
C’est qu’il faut à l’œuvre témoigner de ce dont elle procède, entrer en relation avec ce dont elle provient, dans le temps de celles qui l’ont précédé et dont elle témoigne, autant que depuis le lieu où elle fut. Je l’écris au passé : où elle fut. Cela est vrai, quand rien d’autre que l’odyssée vécue importe. Mais ce n’est pas toujours ainsi qu’il en va avec ce que Reno Salvail crée. L’œuvre peut aussi s’installer pour de bon et se lover au sein du paysage, perceptible quelque peu.
Évoquons cette fois le travail réalisé dans le cadre du projet, Le Chariot d’Arthur ou Les balises du sentier de Strathdon, en Écosse, en 1999. Strathdon est un petit village situé au cœur des hautes terres d’Écosse. Son environnement immédiat est constitué de collines. Frappé par le fait que ce village se trouve à la même latitude que celui de Kuujjuak au Québec, que les deux sites sont traversés par des rivières ; la Spey pleine de saumons, pour l’un et la Caniapiscau que sillonnent des ombles arctiques, pour l’autre, et que l’ours semble une figure déterminante pour la culture celtique comme il l’est pour celle des Autochtones du Québec, il a pensé tresser au sein même du paysage le fil de ces parentés éloquentes. Ce point de rencontre imaginé, mais parfaitement de circonstance étant donné la nature de ces affinités, sera le Grand Chariot de la Grande Ourse.
Le dessin de celle-ci a donc été reporté, toutes proportions presque gardées, sur une carte topographique de la région de Strathdon. Ainsi, il a été possible à Reno de faire coïncider six des sept étoiles de la Grande Ourse au sommet de six collines de la région, créant un sentier qui épouse la forme de la constellation. Qui plus est, la période du mois de mai 1999 correspond au moment où ces deux axes, l’un céleste et l’autre terrestre, vont correspondre point pour point. Sur chacun des sommets, on retrouvera, fixée au moyen d’une colle à l’époxy, une sculpture de bronze représentant un animal : Zenith, le papillon ; Nadir, le monstre du Loch Ness ; Big Bear ; Journey, la baleine ; Goodness, la grenouille ; Spirit, le loup ; et Love, le morse. Les spectateurs seront les promeneurs à qui seront données carte et boussole, afin qu’ils puissent parcourir par eux-mêmes ces points de correspondance et marcher aussi bien sur terre que dans la voûte céleste. De tout cela, resteront tout de même photos, vidéos et cartes de manière à ce que l’œuvre puisse être réactivée pour ceux qui ne pourront en faire l’expérience directe(4).