Par Zone Occupée

Angelina Poulin

Courtoisie de l’artiste

Angelina Poulin

Angelina Poulin enseigne la littérature au collégial et est passionnée par les arts qui racontent des histoires. Elle sème quelques textes dans le décor littéraire grâce à Sortons la poésiedu regroupement L’Unisson, au concours d’art littéraire de la revue Cavale, à une publication dans leur numéro Sacré ainsi qu’à un texte dans le recueil de Tête de l’Art.

 

Moires

 

Par Angelina Poulin

 

c’est un point dans ma ligne du temps qui ne s’efface pas sous les tempêtes de larmes sous les doutes sous l’incompréhension des années qui donnent mal aux jambes qui graffignent des vergetures violet rose sur les cuisses le dos alors que la peau ne suit pas les os les muscles et la vie

le reste restera
le reste restera pareil

les petites on nous appelle les petites parce qu’avec l’année et les 11 mois qui nous séparent nous sommes des petites en même temps tout le temps
aujourd’hui le temps fait pousser les petites que nous sommes mais puisque tout reste pareil
on reste les petites pour tout le monde

les petites se déplacent en meute de deux
et ce depuis la nuit de naissance de la deuxième
un jour elles seront trois mais ce n’est pas encore arrivé
donc depuis l’origine du monde
le leur
elles sont une meute de deux
elles ne cherchent pas la confrontation
à moins qu’une d’elles ne soit confrontée
alors on ne fait pas affaire à une petite mais à deux
pari dangereux
toujours
même si elles peuvent s’affronter entre elles
les petites sont grandes
elles passent à autre chose
se comprennent dans le mystère de leur connexion plus que sanguine
s’entendent dans le silence des veines qui se nouent
pour nourrir un même cœur
furieuses

c’est une sœur qui me ressemble et ne me ressemble pas
elle a été minuscule
moi grande deux têtes de plus pour toiser l’univers
déminer le terrain retirer les roches du chemin
grande dans mes souliers grande derrière le four grande à chaque course
première à ne pas me comprendre première à ne plus comprendre première à aimer de tout mon cœur cette petite sœur
première à connaître le mot inconditionnel
la plus petite est maintenant la plus grande de taille
ça ne change pas le reste
sauf qu’elle est un peu plus attentive à la neige qui tombe
à la forme des flocons
et on photographie ensemble la lumière qui brille
entre les branches mortes en hiver
cristallisées

ta houle me façonne
la manière dont tu te déplaces
nos rires synchronisés
nos mots qui traversent les pièces
nos regards qui courent plus vite
mes angles droits mes roches escarpées
s’adoucissent sous les lampées
du temps
avec toi
je prends de nouvelles formes
je découvre
que tu n’es plus si petite
les choses changent
et nous changeons avec elles
nous allons là où nous voulons
ma sœur

les gens disent que c’est évident
nous sommes l’une avec l’autre l’autre avec l’une
en tout temps
lune rougissante ou perçante
soleil à son paroxysme
se pavaner les soirs d’été une cape orangée striée de rose violet
c’est déjà établi
le temps et tout ce qu’il peut apporter ne sépare pas les petites
il tente le coup se glisse dans l’épiderme rattrape nos peaux nos os fauche l’enfance
jamais impossible
ce serait comme faucher les petites les couper en deux
ne plus comprendre pourquoi ces grandes-là sur le trottoir
tentant de traverser la foule
mitaine dans mitaine
s’emmaillotant contre tous pour ne pas se perdre
sont les petites
comme un pacte dans l’ombre d’une cave encore sur la terre battue
l’humidité qui abreuve la plante des pieds
plutôt que de faire pourrir
la croissance des petites
pas besoin de sceller cette promesse avec du sang
nous avons déjà des nœuds dans l’existence
des nœuds solides
des nœuds qui ne se brisent pas
ni sous la houle ni sous le feu

nous vivons près d’un lac
les remous murmurent dans les soirées de fermeture de plage
ses eaux renferment des secrets
mes lunettes de soleil
nos larmes
son flotteur droit
un amalgame de souvenirs
de vaguelettes
un tombeau comme un berceau
tout est plus léger ensemble
les fins et les débuts
ça s’appelle un corps d’eau
moi et ma sœur allons au corps

c’est un linceul douillet
qu’elle dit en flattant la doudou
sur son lit superposé
ses pieds sur l’échelle
flottante dans un entre-deux
sur son lit mais pas dans son lit
somnolente mais pas endormie
je lui dis que les linceuls
c’est pour les morts
elle rit
pas moi
si l’immortalité existe elle est cachée
dans le grain de beauté de son œil gauche

nous sommes sœurs et la ville entière est fabriquée contre nous
notre image nos pensées notre entourage
dentelle de barbelé
le monde s’écoute doit être consolé
le monde ne sait plus où aller le monde s’étouffe
le monde pleure le monde s’échauffe
le monde croit savoir ce qu’il y a de mieux à faire pour le monde sans comprendre ne pardonne pas se bouffe et bientôt il n’y aura plus de monde si le monde continue comme ça

le monde a besoin d’une sœur

 

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