L’Empremier : Le présent de 1970

Par Mariane Tremblay

Concert à Fort-Beausejour

Image tirée du film L’Empremier Live at Beaubassin (1970) [2021-2025]

Rémi Belliveau

Rémi Belliveau est un·e artiste, musicien·ne et auteurice interdisciplinaire acadien·ne originaire de Belliveau-Village (vallée de Memramcook, Nouveau-Brunswick), un hameau acadien situé sur Mi’kma’ki, le territoire ancestral non cédé du peuple Mi’kmaq. Son travail artistique s’attache à déconstruire et reprogrammer les fondements, les structures et les imaginaires de la culture acadienne à laquelle iel appartient dans le but de cultiver des capacités d’(auto)analyse et de sens critique. Récemment, iel a été deux fois en lice au Prix Sobey pour les arts (finaliste Atlantique en 2021, liste préliminaire Atlantique en 2024), lauréat·e du Prix Claudine et Stephen Bronfman (2022), lauréat·e du programme MOMENTA X RBC (2023), lauréat·e des Ateliers Montréalais de la Fonderie Darling (2023-2026), lauréat·e de la bourse Periculum pour le discours sur l’art (2024) et finaliste au Prix en art actuel du Musée national des beaux-arts du Québec (2025).

mariane tremblay

Imprégnée de la campagne jeannoise où elle a grandi, Mariane Tremblay est une artiste en arts visuels qui vit et travaille à Larouche, entre Saguenay et Alma. Elle est détentrice d’une maitrise en arts visuels et d’un baccalauréat interdisciplinaire en art de l’Université du Québec à Chicoutimi. Son travail en arts visuels a été présenté et développé au cours de la dernière décennie dans des expositions individuelles, collectives, des évènements et des résidences de création à travers le Québec et en Colombie. Cofondatrice du Club de prospection figurée, elle collabore en mots ou graphiquement à des éditions variées parues au Québec, en France et en Allemagne. Mariane est particulièrement sensible à l’étrangeté fabuleuse des variations de la perception, à ce qui dépasse l’entendement humain et à l’éloquence du silence visuel. Elle compose des corpus d’œuvres à partir de synchronicités délibérées et d’instants signifiants à résonance profonde, où émerveillement et rareté contribuent à ces percées créatives.

Entretien entre Rémi Belliveau et Mariane Tremblay

Octobre 2024

 

Mariane Tremblay : Bonjour Rémi ! C’est un plaisir de pouvoir échanger avec toi à propos de ton exposition L’Empremier Live at Beaubassin (1970) au centre d’art actuel Langage Plus, à Alma. Pastiche du célèbre film Pink Floyd : Live at Pompeii (1974), ton œuvre est un documentaire de fiction qui fait revivre devant caméra le concert d’un groupe rock, qui aborde des questions identitaires en trafiquant la tradition acadienne de sa touche psychédélique. Lieu emblématique de la déportation acadienne, brochette d’acteurs-musiciens acadiens, peinture contemporaine acadienne, musique acadienne (classiques revisités de Zachary Richard, Beausoleil Broussard, 1755 et Rocambole), parlé acadien (chiac), et toi, artiste interdisciplinaire acadien·ne qui fait œuvre de l’Acadie. Pourquoi la nécessité de créer avec ce matériau ?

 

Rémi Belliveau : Merci pour l’invitation Mariane ! Cette nécessité relève vraiment des besoins spécifiques de ce projet. À la base, j’avais le goût d’aborder le fait qu’aucun groupe acadien ne s’était inscrit dans le courant du rock progressif chez-nous alors qu’au Québec et ailleurs, le Prog Rock était très bien représenté. Ma solution a été de concevoir un groupe acadien transtemporel qui acquiert toute sa vraisemblance en se mêlant dans les filets de l’histoire, ce qui inclut des lieux connotés (le Fort Beauséjour, le restaurant Vito’s, l’école Aberdeen) et des artistes de courant/d’époque (Paul E. Bourque, Ernest « Babe » LeBlanc, Flo Gallant), mais aussi un réel corpus de chansons acadiennes d’artistes qui ont composé, en réponse au rock progressif une décennie après l’apogée de sa popularité. Pour moi, transposer ces chansons dans « l’avant » de 1970 me permettait de travailler ma fiction avec des éléments de vérité.

Pour le reste, le choix de travailler avec une équipe acadienne qui parle chiac relève moins d’un choix artistique ou conceptuel (même si je demeure conscient·e que ce l’est) que d’un désir profond de collaborer avec mes ami·e·s bourré·e·s de talent. Ensuite, ma pratique comporte toujours cette dimension de démocratisation de la culture acadienne, de ses enjeux, alors qui de mieux pour l’incarner que celleux qui la vivent réellement ? C’est là, par exemple, que je vois mon choix artistique et conceptuel (et politique) de mettre le chiac en scène, car mon film parle ultimement d’hybridité au sein de l’expérience acadienne, une hybridité double pour moi qui la vie également comme personne non binaire.

 

MT : On parle de L’Empremier Live at Beaubassin comme d’un « ovni musical et identitaire(1) ». Tu agis même par l’entremise d’un alter ego, Joan Dularge, un personnage clé, mais manquant, de la culture rock acadienne des années 70. L’identité demeure un sujet fondamental pour toi, à bien des égards. Comment cela se traduit-il ?

 

RB : Justement ! J’ai mis longtemps à comprendre qu’est-ce que ça voulait dire pour moi d’être acadien·ne, et c’est seulement quand j’ai commencé à vivre ma vie ni homme, ni femme que ce questionnement s’est soudainement clarifié. J’ai réalisé que l’acadienneté est une forme de queerness, comme la transitude que je vis au quotidien, et que l’enjeux avec la définir relève surtout de ses cases prédéfinies (français-anglais, franco-anglo, nord-sud, Québec-Maritimes) qui lui sont imposées et inconfortables. Dans le cadre du film, j’ai choisi d’aborder ces questions en m’attardant surtout sur ce récit hyper miné de la déportation, mais aussi des expropriations du Park Kouchibouguac, qui incarnent toutes deux, à 200 ans d’intervalle, ce trajet du départ forcé, de l’errance et du retour des acadien·ne·s. J’y voyais une métaphore pour ma propre expérience de la féminité, celle qui m’habitait dès l’enfance mais que j’ai amèrement rejetée afin de remplir les attentes cis-normatives de la société. Cette féminité est devenue errante jusqu’à l’âge de la trentaine quand moi – et par extension mon alter ego Joan – l’avons accueillie chez elle, dans son propre corps. Les spectateurs et spectatrices du film sont mis·e·s au fait de ces questionnements dans le discours qu’entretient Joan à l’écran, mais les textes des chansons les incarnent également, car la plupart ont été écrits en réaction aux événements de Kouchibouguac à l’époque. C’est là que le côté métaphorique du projet se manifeste le plus intentionnellement, puisque les textes originaux ont été légèrement adaptés afin de brouiller la ligne territoriale entre Kouchibouguac (en l’occurrence l’Acadie) et le corps (mon corps) trans. Concrètement, ça donne quelque chose comme ceci : Joan chante « j’ai perdu ma chère/chair » plutôt que « ma terre ». Ça équivaut peut-être à une demi-douzaine de changements dans les textes originaux (approuvés par les ayants droits, bien sûr), mais ça réoriente complètement le discours du projet vers un discours identitaire plus pluriel qu’uniquement acadien.

 

MT : Les enchevêtrements précis et complexes de sens contenus dans ton film arrivent à déjouer la fine limite entre l’Acadie réelle et une subtile dérive dans l’inventé ; nous sommes confondus dans une contrefaçon historique presque davantage chargée de sens que la vraie version de l’histoire. D’ailleurs, à travers ce docufiction, par exemple parce que, comme tu l’indiques, l’histoire du rock progressif en Acadie est entre autres plutôt méconnue, il peut paraître difficile pour le public de faire la part des choses, voire de séparer Joan de Rémi, qui y livrent des entrevues sincères et authentiques. Jusqu’où fiction et réalité s’entremêlent-elles dans ton art ? Et où se situe ta volonté de brouiller les pistes ou, ironiquement, d’éclaircir une histoire nébuleuse ? Quoi qu’on en dise, les chansons ont vraiment été écrites, la musique a vraiment été jouée, le film a réellement été réalisé. Où est la fiction, après tout…

 

RB : J’aime bien dire que la réalité n’est rien de plus que la fiction dominante, c’est-à-dire que nous, les humains, sommes à quelque part une « espèce fabulatrice » (je cite Nancy Huston) qui survit en attribuant du sens imaginé/imaginaire à ce monde vide de sens qui nous entoure. Quand on vient à comprendre que c’est nous-mêmes qui produisons notre réalité par notre propre perception, on ouvre également la porte à un nivelage de paradigme où la fiction peut adopter une signification semblable à celle de la réalité. En ce sens, Joan Dularge existe dans le regard des gens et des institutions qui osent – consciemment ou inconsciemment – lui donner leur part d’imagination. C’est une idée qui peut sembler dangereuse et régressive en cette ère de post-vérité, où le discours ambiant est constamment manipulé pour les fins d’une droite extrême, mais, selon moi, l’enjeux n’est pas la pratique en elle-même autant qu’une éthique à son égard. C’est comme avec des pouvoirs de super-héros – faut choisir si on les utilise pour le bien commun ou pour le mal. Dans mon cas, je tente de donner de l’agentivité à des communautés marginalisées qui n’en ont peu ou pas.

Sinon, il y a aussi toute la question de la filiation et de la généalogie qui vient troubler la question davantage. Ici, je me réfère aux théories de la performance où des gens comme Richard Schechner se sont intéressés à la question de l’authentique en relation à l’origine, l’original et l’originel – la conclusion étant que ces notions ne tiennent pas la route à une analyse philosophique rigoureuse. En ce sens, Joan n’est pas une invention, iel incarne quelque chose qui est déjà là, mais qui n’a tout simplement pas de correspondance avec aucune matérialité aujourd’hui. Il y avait des personnes trans en Acadie en 1970. Il y avait des jeunes politisé·e·s en Acadie en 1970. Il y avait des groupes de rock psychédélique en Acadie en 1970. En l’absence de certaines de leurs traces, je cherche tout simplement à leur donner corps. Mon geste ne me semble ni fictif, ni historique, il relève de quelque chose d’autre que je ne saurais nommer. Contique peut-être ?

 

Joan Dularge au piano

Image tirée du film L’Empremier Live at Beaubassin (1970) [2021-2025]

 

MT : Le rock psychédélique a été créé dans les années 1960 en lien avec la contre-culture hippie, entre autres. Peut-on parler de l’Acadie comme d’une contre-culture ?

 

RB : Absolument, mais faudrait nuancer. Contrairement à l’agenda progressiste de la contre-culture des années 1960, l’Acadie est traditionnellement une culture de neutralité. C’est d’ailleurs ce qui a fait d’elle une cible pour la violence coloniale au 18e siècle : un refus de prendre les armes pour ou contre et l’Angleterre, et la France, une posture non binaire dangereuse pour le projet de la conquête coloniale. Ensuite, l’Acadie s’est positionnée de gauche et de droite sur toutes sortes d’enjeux depuis ses années d’éveil, vers la moitié du 19e siècle, mais la tendance demeure que la culture acadienne en est une de résistance. J’ai parfois l’impression que la résistance à qui et à quoi devient un peu confuse avec l’évolution des discours ambiants, souvent en lien avec les enjeux du Québec et/ou du Canada qui ne sont pas pour autant les nôtres, même si on partage une/des frontières. De façon générale, je trouve que la posture de la neutralité acadienne est à son plus efficace et intéressant quand elle incarne une forme de non-binarité, une nuance des pôles qui l’entourent, notamment le Québec et le Canada, le français et l’anglais, la franco-descendance et la britanno-descendance.

 

MT : Pour référer à un moment du film dans lequel les membres du groupe soulignent le label (l’étiquette) « acadien » qui colle à leur musique, serais-tu capable d’être simplement artiste et pas un.e artiste acadien.ne ? Ou même artiste queer ?

 

RB : C’est Pierre Guy Blanchard dans le rôle d’Aimé Gallant qui en parle dans le film en soulignant le poids artistique et esthétique lourd qui vient avec l’étiquette acadienne. De ma perspective, je crois qu’il serait impossible pour nous d’être autres que des artistes acadien·ne·s fondamentalement, mais l’enjeux ce n’est pas le fait que nous sommes acadien·ne·s, c’est plutôt que l’étiquette est connotée, vient avec des attentes, et c’est ce que Pierre Guy déplore j’ai l’impression. Par exemple, on pourrait s’attendre d’une violoniste classique acadienne qu’elle puisse jouer des gigues et des reels alors qu’elle joue exclusivement du Bach (je fais de la caricature). J’ai l’impression qu’en musique, la connotation est plus forte puisqu’elle se rattache à une longue histoire et a un mythe musical qui est assez monolithique. En art visuel, ce n’est pas tant le cas, car nos traditions artisanales se démarquent facilement de ce qu’on appelle l’art actuel aujourd’hui. À ce moment-là, mes axes identitaires queer et acadien·ne deviennent plus des leviers politiques que je choisis moi-même d’intégrer à ma recherche puisque c’est ce qui m’intéresse. Dans une volonté de situer son point de vue, de dire artiste acadien·ne, équivaut peut-être moins sur le plan artistique que sur le plan social, culturel et linguistique. On y entend surtout : issu·e de région décentralisée dans les maritimes (ou pas), parlant une forme régionale du français (ou pas), ayant accès limité à différents paliers de l’éducation selon la discipline (ou pas), personne blanche (ou pas), etc. À chacun·e d’aborder cette question à sa façon. Pour ma part, c’est primordial pour moi de rendre visible mon acadienneté et surtout ma transitude, ne serait-ce que pour donner l’exemple à d’autres artistes qui viennent d’un parcours semblable au mien. Moi je n’avais pas nécessairement cet exemple-là à suivre.

 

MT : Si le contexte de l’Acadie est fait de résilience et de survie culturelle, peux-tu affirmer que ton art est résilient ou engagé dans ce combat ? J’oserais en tout cas croire que la notion de plaisir dans l’art demeure primordiale pour toi !

 

RB : Honnêtement, je prends pleinement plaisir dans toutes les dimensions de mon travail, y compris le boulot du militantisme. J’adore ce que je fais et j’ai le très grand privilège de pouvoir exercer mon métier à temps plein (du moins en ce moment). À un moment donné, j’ai fait de l’art le dispositif où exercer ma nature obsessive (celleux qui me connaissent savent de quoi je parle) et c’est ici que mon intérêt pour l’Acadie (et la musique, et les pierres précieuses de la Baie de Fundy, et les timbres/la poste, et les trains de la Nouvelle-Écosse, et Sailor Moon, et les jeux-vidéos de mon enfance, etc.) s’exerce non pas comme une responsabilité, mais comme une passion. Les études acadiennes, comme les études queer, sont un puits sans fin de bonheur pour moi car elles me renvoient constamment des reflets de qui je suis, de qui nous sommes. Et j’adore la recherche ! C’est exaltant quand je croise une nouvelle information qui vient enrichir ma perspective sur un sujet x-y-z auquel je m’intéresse. Peut-être que c’est la plus belle qualité de mon travail ? Que les gens ressentent le plaisir fou que j’éprouve en montant mes projets.

 

MT : Pour finir, parlons un peu de la portée du titre, dont le terme Empremier porte plusieurs significations en français acadien. J’imagine que cela teinte toute l’essence du film. Peux-tu en expliquer le(s) sens ? 

 

RB : L’empremier c’est un vieux mot/concept acadien qui est sur le point de tomber hors d’usage (ma grand-mère est la seule personne vivante que j’ai entendu l’utiliser). Selon le Glossaire acadien de Pascal Poirier, il représente un temps qui précède un autre, mais populairement, il représente un temps avant la déportation. Par exemple, on dirait : « Sur l’empremier, les acadiens cultivaient les marais. » Dans le cas de mon film, il incarne un certain glissement de temporalité où les années 1970, celles des expropriations de Kouchibouguac, sont à la fois celles qui me précèdent, moi, et celles qui ancrent Joan dans un présent qui, à son tour, fait la suite de passés lointains et rapprochés, notamment la déportation des Acadien·ne·s et les émeutes de Stonewall. Ça renvoie à cette idée de la filiation est des origines douteuses où rien n’est inventé et tout est composé en citation. J’y perçois un paradigme fertile pour habiter les trous de l’histoire avec de la matière autre que simplement physique, plutôt fantomatique, mais non moins là.

 

Références

(1) Citation issue de la programmation 2024 du Festival de cinéma de la ville de Québec : https://fcvq.ca/programmation/lempremier-live-at-beaubassin-1970 

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