Entretien entre Rémi Belliveau et Mariane Tremblay
Octobre 2024
Mariane Tremblay : Bonjour Rémi ! C’est un plaisir de pouvoir échanger avec toi à propos de ton exposition L’Empremier Live at Beaubassin (1970) au centre d’art actuel Langage Plus, à Alma. Pastiche du célèbre film Pink Floyd : Live at Pompeii (1974), ton œuvre est un documentaire de fiction qui fait revivre devant caméra le concert d’un groupe rock, qui aborde des questions identitaires en trafiquant la tradition acadienne de sa touche psychédélique. Lieu emblématique de la déportation acadienne, brochette d’acteurs-musiciens acadiens, peinture contemporaine acadienne, musique acadienne (classiques revisités de Zachary Richard, Beausoleil Broussard, 1755 et Rocambole), parlé acadien (chiac), et toi, artiste interdisciplinaire acadien·ne qui fait œuvre de l’Acadie. Pourquoi la nécessité de créer avec ce matériau ?
Rémi Belliveau : Merci pour l’invitation Mariane ! Cette nécessité relève vraiment des besoins spécifiques de ce projet. À la base, j’avais le goût d’aborder le fait qu’aucun groupe acadien ne s’était inscrit dans le courant du rock progressif chez-nous alors qu’au Québec et ailleurs, le Prog Rock était très bien représenté. Ma solution a été de concevoir un groupe acadien transtemporel qui acquiert toute sa vraisemblance en se mêlant dans les filets de l’histoire, ce qui inclut des lieux connotés (le Fort Beauséjour, le restaurant Vito’s, l’école Aberdeen) et des artistes de courant/d’époque (Paul E. Bourque, Ernest « Babe » LeBlanc, Flo Gallant), mais aussi un réel corpus de chansons acadiennes d’artistes qui ont composé, en réponse au rock progressif une décennie après l’apogée de sa popularité. Pour moi, transposer ces chansons dans « l’avant » de 1970 me permettait de travailler ma fiction avec des éléments de vérité.
Pour le reste, le choix de travailler avec une équipe acadienne qui parle chiac relève moins d’un choix artistique ou conceptuel (même si je demeure conscient·e que ce l’est) que d’un désir profond de collaborer avec mes ami·e·s bourré·e·s de talent. Ensuite, ma pratique comporte toujours cette dimension de démocratisation de la culture acadienne, de ses enjeux, alors qui de mieux pour l’incarner que celleux qui la vivent réellement ? C’est là, par exemple, que je vois mon choix artistique et conceptuel (et politique) de mettre le chiac en scène, car mon film parle ultimement d’hybridité au sein de l’expérience acadienne, une hybridité double pour moi qui la vie également comme personne non binaire.
MT : On parle de L’Empremier Live at Beaubassin comme d’un « ovni musical et identitaire(1) ». Tu agis même par l’entremise d’un alter ego, Joan Dularge, un personnage clé, mais manquant, de la culture rock acadienne des années 70. L’identité demeure un sujet fondamental pour toi, à bien des égards. Comment cela se traduit-il ?
RB : Justement ! J’ai mis longtemps à comprendre qu’est-ce que ça voulait dire pour moi d’être acadien·ne, et c’est seulement quand j’ai commencé à vivre ma vie ni homme, ni femme que ce questionnement s’est soudainement clarifié. J’ai réalisé que l’acadienneté est une forme de queerness, comme la transitude que je vis au quotidien, et que l’enjeux avec la définir relève surtout de ses cases prédéfinies (français-anglais, franco-anglo, nord-sud, Québec-Maritimes) qui lui sont imposées et inconfortables. Dans le cadre du film, j’ai choisi d’aborder ces questions en m’attardant surtout sur ce récit hyper miné de la déportation, mais aussi des expropriations du Park Kouchibouguac, qui incarnent toutes deux, à 200 ans d’intervalle, ce trajet du départ forcé, de l’errance et du retour des acadien·ne·s. J’y voyais une métaphore pour ma propre expérience de la féminité, celle qui m’habitait dès l’enfance mais que j’ai amèrement rejetée afin de remplir les attentes cis-normatives de la société. Cette féminité est devenue errante jusqu’à l’âge de la trentaine quand moi – et par extension mon alter ego Joan – l’avons accueillie chez elle, dans son propre corps. Les spectateurs et spectatrices du film sont mis·e·s au fait de ces questionnements dans le discours qu’entretient Joan à l’écran, mais les textes des chansons les incarnent également, car la plupart ont été écrits en réaction aux événements de Kouchibouguac à l’époque. C’est là que le côté métaphorique du projet se manifeste le plus intentionnellement, puisque les textes originaux ont été légèrement adaptés afin de brouiller la ligne territoriale entre Kouchibouguac (en l’occurrence l’Acadie) et le corps (mon corps) trans. Concrètement, ça donne quelque chose comme ceci : Joan chante « j’ai perdu ma chère/chair » plutôt que « ma terre ». Ça équivaut peut-être à une demi-douzaine de changements dans les textes originaux (approuvés par les ayants droits, bien sûr), mais ça réoriente complètement le discours du projet vers un discours identitaire plus pluriel qu’uniquement acadien.
MT : Les enchevêtrements précis et complexes de sens contenus dans ton film arrivent à déjouer la fine limite entre l’Acadie réelle et une subtile dérive dans l’inventé ; nous sommes confondus dans une contrefaçon historique presque davantage chargée de sens que la vraie version de l’histoire. D’ailleurs, à travers ce docufiction, par exemple parce que, comme tu l’indiques, l’histoire du rock progressif en Acadie est entre autres plutôt méconnue, il peut paraître difficile pour le public de faire la part des choses, voire de séparer Joan de Rémi, qui y livrent des entrevues sincères et authentiques. Jusqu’où fiction et réalité s’entremêlent-elles dans ton art ? Et où se situe ta volonté de brouiller les pistes ou, ironiquement, d’éclaircir une histoire nébuleuse ? Quoi qu’on en dise, les chansons ont vraiment été écrites, la musique a vraiment été jouée, le film a réellement été réalisé. Où est la fiction, après tout…
RB : J’aime bien dire que la réalité n’est rien de plus que la fiction dominante, c’est-à-dire que nous, les humains, sommes à quelque part une « espèce fabulatrice » (je cite Nancy Huston) qui survit en attribuant du sens imaginé/imaginaire à ce monde vide de sens qui nous entoure. Quand on vient à comprendre que c’est nous-mêmes qui produisons notre réalité par notre propre perception, on ouvre également la porte à un nivelage de paradigme où la fiction peut adopter une signification semblable à celle de la réalité. En ce sens, Joan Dularge existe dans le regard des gens et des institutions qui osent – consciemment ou inconsciemment – lui donner leur part d’imagination. C’est une idée qui peut sembler dangereuse et régressive en cette ère de post-vérité, où le discours ambiant est constamment manipulé pour les fins d’une droite extrême, mais, selon moi, l’enjeux n’est pas la pratique en elle-même autant qu’une éthique à son égard. C’est comme avec des pouvoirs de super-héros – faut choisir si on les utilise pour le bien commun ou pour le mal. Dans mon cas, je tente de donner de l’agentivité à des communautés marginalisées qui n’en ont peu ou pas.
Sinon, il y a aussi toute la question de la filiation et de la généalogie qui vient troubler la question davantage. Ici, je me réfère aux théories de la performance où des gens comme Richard Schechner se sont intéressés à la question de l’authentique en relation à l’origine, l’original et l’originel – la conclusion étant que ces notions ne tiennent pas la route à une analyse philosophique rigoureuse. En ce sens, Joan n’est pas une invention, iel incarne quelque chose qui est déjà là, mais qui n’a tout simplement pas de correspondance avec aucune matérialité aujourd’hui. Il y avait des personnes trans en Acadie en 1970. Il y avait des jeunes politisé·e·s en Acadie en 1970. Il y avait des groupes de rock psychédélique en Acadie en 1970. En l’absence de certaines de leurs traces, je cherche tout simplement à leur donner corps. Mon geste ne me semble ni fictif, ni historique, il relève de quelque chose d’autre que je ne saurais nommer. Contique peut-être ?