J’aime ma colère
Par Isabelle Ayotte
Ma sœur et moi avons le même corps
les mêmes allergies
tombons malades en même temps
mon intelligence réside
dans ce corps que nous partageons
je ressens ce qui ne se révèle pas
j’absorbe plus que ma capacité à éponger
moite des émotions des autres
je ne sais plus ce qui m’appartient
corail au fond des eaux
j’ai pris sur moi les mains baladeuses
pour l’en protéger
elle s’est pris les claques sur la gueule
m’apprenant courage et intégrité
nos legs complémentaires
se font la courte échelle
*
une feuille roule par-dessus neige glacée de mars
j’ai peur du son de mes pas
les arbres ricanent comme des hyènes
je cherche ma meute
trouve des orphelines
nos cicatrices forment des motifs apparentés
des plans de sauvetage
nous connaissons les choses qui passent et reviennent
nous connaissons les mensonges pour souper
nous connaissons trop bien notre place à cette table
un décor sans murs ni fenêtres
mon corps perçoit
ce que ma myopie empêche
prescription sur prescription
les molécules me matelassent
je crois survivre mieux, un temps
puis le matelas prend l’eau
je m’enfonce
dans une paranoïa anxieuse
désintoxication
les larmes reviennent
de passage avec la nausée
paupières et ventre désenflent
des chocs électriques me traversent
cela aussi passera
est un réconfort auquel je tiens
*
il flotte une odeur de bois brûlé
je suis en cendres
décomposée
le soleil d’hiver brûle
attendre la fin du monde
à déconstruire, déneiger, souffler
laisser retomber
partir, fuir, essuyer
le chemin est tapé
nous pouvons nous y aventurer sans caler
faire des feux de bois sec
construire
mais comment
dénaturalisée par les systèmes en place
nos pouvoirs cachés, honteux, omis
solidifier la charpente avec inventivité
parcourir notre structure à l’aveugle
mapper les points névralgiques
dans la langue des filles
*
alors que vos coups me font serrer les dents
la colère me fait ouvrir la bouche
attention je mords
laissez vos chaussures dehors
vous entrez dans le temple de ma rage
à vos risques et périls
j’aime ma colère.