Faire avec, c’est accepter que la matière résiste, réponde, oriente. Et que l’œuvre naisse précisément de cette négociation.
Il y a des mots qui, malgré leur apparente simplicité, ouvrent des gouffres. Faire avec fait partie de ceux-là. Deux mots du quotidien, presque anodins, que l’on prononce sans y penser : faire avec les circonstances, faire avec ce qu’on a, faire avec le temps qui manque, les moyens limités, les espoirs fragiles. Mais derrière ce pragmatisme résigné se déploie une véritable position, un état, et peut-être une manière différente de regarder ce qui nous entoure. C’est à partir de cette expression, dans toute sa charge matérielle, éthique et existentielle, que nous avons choisi de construire ce numéro de Zone Occupée. Nous vivons dans une époque où l’injonction à « faire plus », « faire mieux », « faire vite » écrase les gestes, épuise les corps et uniformise les regards. Or, de plus en plus, les sociétés, les communautés et les individus se retrouvent placés devant une réalité bien moins ambitieuse, mais plus honnête : il faut faire avec moins. Avec moins de ressources, moins de certitudes, moins de stabilité. Faire avec des infrastructures qui s’effritent, des systèmes politiques sous tension, un tissu social fragilisé par les crises successives. Faire avec des conflits qui redessinent les frontières du monde, déplacent des populations, bouleversent nos imaginaires. Faire avec le sentiment diffus que nous avançons sur un sol fissuré. Cette thématique nous invite également à reconsidérer la relation entre matière et matériau. La première renvoie à ce qui existe avant même d’être travaillé : la terre, l’eau, la pierre, les déchets, la poussière. Le matériau apparaît lorsque la matière devient manipulée, utilisée, orientée par l’humain. Faire avec, c’est naviguer dans cet entre-deux, dans cette tension entre le donné et le construit. C’est reconnaître que toute création dépend d’un territoire, d’un contexte, d’un réseau de relations visibles et invisibles. Et que chaque geste artistique porte en lui une responsabilité. Dans un monde marqué par l’inégalité d’accès aux ressources matérielles, énergétiques ou symboliques, créer devient un acte qui engage. Comment continuer à produire des œuvres dans un système qui extrait, consomme, jette à un rythme insoutenable ? Comment penser la pratique artistique sans ignorer les conditions concrètes de production, l’origine des matériaux, les chaînes de fabrication, les conséquences environnementales ? Comment prendre en compte ce qui manque, ce qui disparaît, ce qui ne sera plus là demain ? Le faire avec ouvre une piste : non pas une solution, mais une reposition de nos gestes. Faire avec les limites, c’est repenser nos manières de créer sans céder à la nostalgie d’une abondance qui n’existe plus. Faire avec les ruines, matérielles ou symboliques, c’est reconnaître que chaque effondrement porte en germe un réassemblage. Faire avec les récits existants, c’est aussi les questionner, les fragmenter, les réécrire depuis des perspectives incarnées, attentives au contexte plutôt qu’à un universel abstrait. Les pratiques artistiques sont parmi les premières à expérimenter ces déplacements. Elles transforment la contrainte en méthode. Je sens que cette réflexion touche à quelque chose de plus intime. Faire avec, c’est aussi composer avec nos propres limites. Avec le manque de temps, avec l’épuisement, avec la lassitude. Finalement, c’est admettre que nous ne sommes jamais seuls. Nous faisons avec les autres, avec les territoires, avec les ressources, avec les contraintes, avec les mémoires, avec les manques. Nous faisons avec ce qui nous précède et ce qui nous dépasse. Et peut-être qu’en reconnaissant cette interdépendance, nous pourrons recommencer à imaginer autrement, non pas malgré le monde mais avec lui.
Bonne lecture,
Patrick Moisan