Dériver l’hiver dans les territoires inconnus

Par Guy Sioui Durand

To Winter There

Charles-Frédérick Ouellet ; Loco
(17 x 24 cm ; 156 pages + livret de 16 pages avec les textes ; Texte Français/English ; 9782843140969)
Conception graphique : Criterium

Charles-Frédérick Ouellet

Né à Chicoutimi en 1981, Charles-Frédérick Ouellet détient une maîtrise en arts visuels de l’Université Laval (2023). Depuis une quinzaine d’années, il réalise des projets autour de la force des éléments naturels. Le Naufrage (2010-2017), Landfall (2021), Coexistence (2019-2022) et Ligne de foudre (2023) dont il émane une image singulière qui lui vaut en 2024, le prix de l’image de l’année, décernée par le World Press Photo, pour la région North and Central America. Ses œuvres ont été présentées dans diverses expositions individuelles et collectives et il est l’auteur de quatre livres photographiques dont le plus récent, To winter there, est paru aux éditions Loco en France en mars 2024.

Guy Sioui Durand

Wendat (Huron) originaire de Wendake, Guy Sioui Durand est membre du clan du Loup. Sociologue (PH.D.), critique d’art, commissaire indépendant, conférencier de renom et performeur, il crée aussi des harangues performées exprimant l’oralité. Il porte son regard sur l’art autochtone et l’art actuel. Il est l’auteur de Riopelle. Indianité (2002) et de l’essai essentiel Riopelle. Au Nord parmi les Onkweongwe (Catalogue de l’exposition, Musée des Beaux-Arts de Montréal (2021). Commissaire indépendant de plus d’une vingtaine d’événements et d’expositions d’art autochtone et actuel, il orchestre YÄ’ATA art total autochtone en deux phases à Sherbrooke, (septembre 2022 – octobre 2023).  Il est professeur associé et au Département d’Histoire de l’art de l’UQAM et à l’institution des Premières Nations Kiuna.

DÉRIVER L’HIVER DANS LES TERRITOIRES INCONNUS 

WINTER, LET US ENTER INTO STRANGE LANDS

 

Au XVIIe siècle, les Français qui s’implantaient en Amérique écrivaient avec des plumes d’oie. On les traitait afin de les débarrasser de l’humidité et du gras. Mon propos concerne justement ces parts d’humidité et de gras qu’on a ôtées pour écrire.

 

Louis Jolliet (1645-1700) est un personnage historique hors norme. Avec ses comparses, comme son frère Zacharie(1) et le Père Marquette, il a parcouru les territoires pour découvrir l’embouchure du Mississippi au sud. Il a aussi voyagé au nord, jusqu’au Labrador, en traversant la Côte-Nord, la Minganie et le Saguenay. Ses explorations américaines de coureur des bois, d’explorateur et de commerçant au service du Domaine du Roy ont façonné le mythe d’une Amérique française. Que ce soit pour poursuivre sa quête d’un chemin qui aurait conduit aux Indes, via le grand fleuve Mississippi et le golfe du Mexique, ou pour affronter les Anglais dans la baie James, c’est en canot, souvent par rivières et par lacs, que Jolliet a sillonné les routes d’eau, artères de l’Amérique.

Au-delà de trois cents ans plus tard, tel un chasseur, Charles-Frédérick Ouellet est parti sur les traces de ce personnage oublié, a épousé son parcours, en a suivi le fil pour photographier deux territoires situés aux directions opposées, l’un au sud des États-Unis, vers l’embouchure du Mississippi(2), l’autre au nord du Québec. Vers le nord, tout comme l’explorateur, l’artiste a atteint la baie d’Hudson et le Labrador, territoires où des traités modernes assurent une géopolitique constructive, conclus par les Québécois, les Cris de la baie James, les Naskapis et les Inuits du Nunavik. Au sud, Ouellet s’est rendu en Louisiane, contrairement à Jolliet, qui n’y est jamais parvenu. Ainsi, le temps de quelques hivers (2015-2021), le photographe a repéré les routes d’eau qui ont porté le voyageur, y additionnant les voies de terre, d’acier, d’asphalte et de béton qu’on trouve désormais dans les bois, les campagnes ou les villes.

 

À l’affût

Être à l’affût, c’est attendre,

adopter une attitude d’ouverture,

de manière à capter l’essentiel

de ce qui se passe autour(3).

 

Que voient les oiseaux migrateurs ? À leur manière, mus par une mémoire collective cyclique, ils sont à l’affût des trajets et des lieux. L’œil du chasseur se livre-t-il au même type de capture visuelle ? Et celui du photographe, de l’artiste ? Ici, rappelons-nous un enseignement à adopter, une piste autochtone à emprunter devant l’animal : « réfléchir comme lui, dialoguer avec, l’honorer, s’en investir(4)  ».

À l’affût, Ouellet a exploré de manière inédite ce qu’il est advenu de l’utopie d’une Amérique française. Sans donner à voir un récit linéaire, il a plutôt assemblé d’inextricables fils conducteurs, comme des témoins vivaces, dans des clairs-obscurs flous. En hiver, au sud comme au nord, partout, des signalétiques routières : des lignes et des formes, des croisées faites de poteaux, de câbles électriques, de poutres et d’édifices donnent une cohérence à la mission photographique. Vers le sud, la culture populaire rurale et urbaine conserve les vestiges d’un mode de vie hérité du Far West, des Cowboys et des Indiens. Au nord, on retrace des coureurs de bois devenus sportsmen. Une Nature trouble, tant par ses eaux que par ses arbres, sert aussi de décor.

Pour peu qu’on accepte que les parcours aventuriers se juxtaposent non seulement aux déplacements cycliques des animaux, mais aussi aux dires des anciens, pour nous qui repassons « dans les pas de ceux qui sont passés par là », quelque chose aurait résisté dans cette « Presqu’Amérique », toujours terres étrangères. On verra qu’au fil des images captées et réunies par l’artiste, une cartographie et une cosmogonie, celles d’un écosystème, se mettent à vibrer, telles des frontières poreuses, d’histoires fabuleuses. Là est la transgression qui donne à l’œuvre tout son potentiel d’actualisation artistique. En effet, l’inversion des pôles pourrait être la clé des parcours de Jolliet et de Ouellet.

Le Sud, utopie tant convoitée par les coureurs de bois qui s’ensauvageaient et se détachaient petit à petit de l’esprit colonial, aurait-il été au nord ? Est-ce là le sens caché des cercles tourbillonnaires ici photographiés ou la réponse à l’énigme de ces lettres du mot « drave » posées en désordre, sens dessus dessous, dans une boîte de carton ? D’ailleurs, les barrages hydroélectriques érigés à même les grandes rivières qui rapprochent Québécois et Autochtones, la grande richesse que constituent ces infrastructures, ne sont-ils pas l’envers des digues qu’on a construites pour atténuer les effets des ouragans ayant dévasté la Louisiane, comme Katrina et Ida, en 2005 et 2021 ? Le Sud serait-il au nord ? Serait-ce ce que suggère le cycle des crues qui ont mis à mal routes et habitats au-delà des digues ? Ou les allers-retours migratoires des grandes oies des neiges qui partent de l’Arctique, passent par la vallée du Saint-Laurent, puis se posent aux États-Unis, aux abords de l’Atlantique, pour ensuite revenir ?

Le Sud est au nord.

 

 

Le Temps est conscience

Le Temps est conscience. Les sociétés se donnent une conscience historique avec des repaires et des repères pour baliser la mémoire collective. Pensons aux calendriers, instruments de mesure communs à plusieurs sciences, à différents types d’ouvrages spécialisés ou aux monuments publics.  Ainsi en est-il du récit qu’on fait le plus souvent de cette dite découverte des Amériques, faite sous le signe de l’appropriation des terres et de la conversion chrétienne, de l’épée et de la croix. Les repères photographiques captés par Ouellet se démarquent des Histoires officielles tant des États-Unis, du Canada ou du Québec que de la France. À cet égard, trois éléments sont ici signifiants, incontournables : les bas-reliefs commémoratifs qu’on trouve sur le Marquette Building à Chicago, l’extérieur et l’intérieur de l’hôtel Marquette, et un graffiti reproduisant un passage biblique, tel un prêche. D’abord, les phrases énigmatiques gravées sur les bas-reliefs ouvrent à de nouvelles interprétations liées aux territoires déjà habités par les Premières Nations en décrivant ces lieux comme un écosystème : « To follow those waters / Which will henceforth lead us / Into strange lands. » Ensuite, dans l’hôtel Marquette, un gros cadre ciselé en bois renferme une nature qu’on a urbanisée : des rapides sortent sous l’arche d’un pont. Vers les montagnes et le ciel, une route envoie ses contours, qui convergent presque en un point. Dans la taverne de l’hôtel, on trouve un écriteau fait à la main, où l’on croit déceler les mots « Grosse bière », en français, ce qui rappelle que la francophonie est présente jusqu’en Louisiane. Au travers d’une fenêtre, une enseigne au néon allumée, et des clients dans un flou caractéristique du style du photographe. Enfin, le slogan de prédicateur, le verset repéré sur un toit au fil d’un périple vers la Louisiane et vers ses bayous, se fait l’héritage d’une mission d’évangélisation, de conversion religieuse.

 

L’hiver

Par l’ajout de certains éléments cosmogoniques dans l’Histoire dite officielle, par leur prise en compte, l’expédition moderne de Ouellet suscite la conviction qu’il faut décoloniser celle-ci. En situant son art dans l’hiver, et donc dans un cycle, Ouellet affiche, par ailleurs, un parti pris pour l’environnement. Il nous rappelle qu’en dépit de l’Anthropocène, les écosystèmes, aussi contemporains soient-ils, sont toujours indissociables de la Nature et que le Temps des humains se campe dans celui du Cosmos, de la planète Terre. Marées et saisons nous en font prendre conscience. Ainsi, deux cercles, tracés par les pneus de véhicules, surgissent dans la série. Visions circulaires propres à l’esprit holiste autochtone, ces cercles tranchent d’avec les lignes, carrés, rectangles, croix pointant dans les directions australe ou boréale, ici omniprésents. Ces figures circulaires marquent une dissidence quant à une perception linéaire du temps. Le cercle : la pensée circulaire, l’idée de la terre ronde, d’étranges territoires, d’étranges conceptions du monde.

Signaler la saison hivernale est alors crucial. Aussi cette image de gros flocons mouillés qui donne à « voir l’acte de voir », une approche photographique chère à l’auteur, nous rappelle-t-elle les hivers aux vents froids du Nord. Au sud, comme de l’autre côté d’une ligne de partage, les hivers sont dépourvus de neige, mais souvent traversés par des ouragans, les changements climatiques n’étant pas étrangers à cette situation. Or, dans les deux cas, d’un bout à l’autre du parcours, l’eau reste puissante : porteuse d’inondations au sud, malgré toutes les digues, et de courant au nord, avec les barrages hydroélectriques. Là, pourtant, les glaciers ont amorcé une fonte accélérée. La neige est plus tardive.

 

Routes d’eau, de terre, d’acier et d’asphalte

Hier, comme dans de rares cas aujourd’hui, vers le sud ou le nord, on allait dans les territoires à coups de pagaie. On circulait sur des routes parsemées de rapides et de chutes, imposant des portages. À l’aube comme à la brunante, les eaux sombres charriaient les taches pâles des arbres, des rochers ou des glaces. Maintenant, nos bateaux sont plus souvent propulsés sur des cours d’eau enserrés par d’autres routes, modernes : de terre (pour le camionnage forestier ou la circulation de la population dans certaines campagnes), de fer (pour les trains, tramways et métros) et d’asphalte (les autoroutes, boulevards, avenues et rues).

En un inextricable entrecroisement, les ruisseaux deviennent des rivières, bordées par des chemins, eux-mêmes longés par des lignes électriques. À cela s’ajoutent des ponts, puis la signalétique surplombant d’autres routes, urbaines celles-là. Soudain, nous entrons dans le centre des villes, où les lampadaires, les feux de circulation, les plaques toponymiques, les passages piétonniers et les flèches multiples aboutissent à des panneaux indiquant « one way », qui reviennent constamment.

Pourtant, on n’est jamais seul lors d’une expédition. Aussi, lorsqu’ils traversaient la Nature, les coureurs des bois, les prêtres en mission et les explorateurs en quête de fourrures pour le commerce étaient-ils en présence des Premiers Peuples, à savoir les Wendats, les Illinois, les Innus et les Eeyous (Cris). D’ailleurs, bien que leur présence soit discrète dans cet ouvrage, ils y ont une grande importance, comme les oies sauvages et d’autres animaux. Là est peut-être un fil conducteur, une source d’ensauvagement. Les us des Autochtones en sont-ils venus à teinter les manières des voyageurs de passage sur les eaux ?

 

Les rives du Mississippi

Le long de son cheminement vers l’embouchure du Mississippi, Ouellet nous mène de l’autre côté de la culture mondaine, empreinte de richesse, des États-Unis : le cercle devient alors arène pour rodéos, piste rurale pour courses de « chars modifiés ». Un Cowboy à chapeau est accoudé à un bar. D’autres s’attroupent près d’un enclos pour vouer leur culte aux chevaux, qu’avaient aussi en commun les Lakotas, les Shoshones et les Apaches, notamment. À moins que ce ne soient des fermiers qu’on voit apparaître entre des tréteaux, rassemblés pour assister à une vente, un encan de bétail, substitut domestiqué des 65 millions de bisons tués dans les Plaines, quasi exterminés ? Outre ces Cowboys, un groupe d’hommes apparemment en conflit semble se faire l’écho, inversé et moderne, de cette part d’hostilité des « strange lands» que rencontrait Jolliet à mesure qu’il s’enfonçait parmi les tribus autochtones le long des rives du Mississippi. Donc, Ouellet capte aussi la culture populaire des zones rurales, des fins de semaine, parfois spectaculaire.

Plus près des banlieues, c’est la transformation des granges en garages et en quartiers de bungalows qui frappe. Puis, finalement, viennent les gratte-ciel et les stationnements souterrains des centres-villes. Ainsi défilent les images qui campent, sous des nuages gris et lourd, l’expédition moderne du photographe dans une Amérique sans éclat, où les cours d’eau se font peau de chagrin et les arbres, rachitiques, où les formes angulaires, les tracés rectilignes, les traits montants des poteaux font pendant à des végétaux jadis bien droits, désormais abattus ou mal en point. C’est le côté sinistré de la Nature, où perce la culture prolétaire. Puis, des banlieues prennent forme photographique : logis faits de matériaux humbles, maisons et épicerie placardées le long de trottoirs défaits, devantures de magasins fermés, vitrines grillagées. Là, une passante, cigarette à la main, tenant un sac en plastique. Ici, l’affiche d’un salon de barbier, une auto à réparer dans la rue… Rares, tels des soupirs d’espoir, des baisers furtifs, comme des interstices d’humanité amoureuse, comme pour rappeler que notre espèce survit… Et ces devantures aux décorations kitsch de cygnes en plastique ou ces peluches accrochées à un poteau. Ces accidents à la sortie des routes. Cette Amérique ouvrière parsemée de garages et d’énormes véhicules à quatre roues motrices. Vers le sud, vers la Louisiane, la Nature apparaît sur le mode de la dévastation. Elle laisse deviner des digues, conçues contre le passage des forces indomptées des ouragans. Que donnent à comprendre les frontières poreuses parce qu’interculturelles ? Entre les lignes, les territoires sont habités. Survivance de l’archétypique duo, fait de Cowboys et d’Indiens, dont on s’est souvent servi pour définir l’Amérique? Enchevêtrement de la culture urbaine et de la démesure des éléments?

 

 

Cabanages typiques

Si le Nord est rustique et démesuré, il n’est pas pauvre comme le Sud. Dans certains de ses secteurs, les routes sont même destinées aux camions et aux « pickups », dont ces Chevrolet conçus à Détroit. La route du Nord nous entraîne dans les terres du Domaine du Roy, ici sur la Côte-Nord et au Saguenay, puis vers la baie James, la baie d’Hudson et le Labrador. Bien sûr, là aussi, des villages, des campements, des chantiers, des coupes, des inondations et des flous climatiques. Entourées d’une nature forestière brumeuse, dévastée et jonchée de chicots, les eaux immenses laissent ensuite apparaître des cabanages typiques des réserves indiennes ou d’agglomérations liées à l’exploitation des ressources. Des rochers étonnants, caractéristiques de l’archipel de Mingan, annoncent la proximité de l’île d’Anticosti. Le fleuve, avec son bois rejeté, est bordé de maisons comme celles de Uashat, près de Sept-Îles. Au nord, l’enclos devient patinoire. Les cordes de bois de chauffage sont indispensables dans la froidure. Le dépanneur est un lieu central. Le fil conducteur est la ligne électrique. Les rivières qui coulent soit vers la baie James et la baie de Rupert, soit vers le fleuve et le golfe, se font étendues calmes. Les arbres, forêts boréales. Ils sont des murs vert sombre qui tranchent avec l’eau et le ciel, en trois dimensions, souvent dans les tournants. Ils rappellent un temps naturel lent, celui de l’érosion et des repousses cycliques. Et l’embarcation avance. Ce mouvement est aussi dans l’œil photographique. Puis, près de l’eau et des roches enneigées, la silhouette d’un chien, fidèle compagnon. Une image donne à voir un abattis entre des montagnes, dans une forêt d’épinettes noires. Là, les repousses laissent percevoir les ravages exercés par une machinerie débusqueuse ayant remplacé les bûcherons. Parmi elles est plantée une pancarte. Elle indique « St-Louis », comme s’il s’agissait, au sud, du nom d’une rue ou d’une ville, sur le Mississippi, une ville nommée après un roi de France qu’on a canonisé. En Amérique, les toponymes aux couleurs des souverains de ce pays ou des régents de la Nouvelle-France, Louisiane et Nouvelle-Orléans incluses, se sont partout distillés. Car, pour découvrir et convertir, double mission des expéditions, on a bien souvent rebaptisé les lieux.

 

Le Sud au Nord

Au nord, les grandes oies des neiges prennent leur envol, peuplent le ciel ou se font les proies d’hommes fiers, l’un tirant sur une boîte en carton pour s’exercer, l’autre ayant son fusil à l’épaule, l’autre encore tenant du gibier dans sa main devant une grange. La chasse a été généreuse. Cela souligne un contraste contemporain : la chair pour se nourrir ou pour nourrir les siens et les plumes pour écrire, comme jadis, ou pour confectionner des duvets s’opposent aux trophées amassés et comptabilisés par les sportsmen : panaches d’orignaux, poissons dont on mesure la taille, bêtes piégées dont on calcule le nombre. Quelle relation entretenons-nous avec les animaux, les plantes, les ressources ? Harmonie écosystémique ou exploitation toxique ? Chasseurs et pêcheurs, mais refaçonnés, randonneurs et campeurs dans une Nature cartographiée, privatisée et uniformisée de façon industrielle ou urbaine. Certes, l’humain a arpenté, clôturé, bâti et électrifié les territoires. Néanmoins, l’outarde, le harfang des neiges, l’oie blanche, l’urubu à tête rouge continuent de survoler les lignes d’appropriation, de propriété et de transport, malgré la déforestation, malgré la pollution sonore, visuelle et atmosphérique. C’est peut-être cette persistance que suggère l’énigmatique image d’un ours imprimé sur une couverte couvrant une fenêtre. Yänonnyen, soit « l’ours », en langue wendate, c’est celui qui connaît et parcourt les territoires. Il est de tous les récits mythologiques. C’est l’animal médecine dont se réclament encore les Chamanes. C’est celui que les Cris, Naskapis et Innus chassent avec protocole et respect.

Enfin, parmi tous ces gens qui figurent là, demeure la présence de l’artiste. Sa fonction et son statut dans l’Histoire et dans les territoires. Louis Jolliet a délaissé son poste de premier organiste à Québec pour épouser le nomadisme de celles et ceux qui ont fait une Amérique différemment. Charles-Frédérick Ouellet se fait nomade, lui aussi. À l’affût des traces et des parcours jadis empruntés, il choisit l’art plutôt que les archives.

 

Références

(1) Il y a, au départ, une analogie à tracer entre Jolliet et Ouellet. En effet, tout comme l’aventurier du XVIIe siècle, l’artiste a fait de son frère un complice tant au cours de ses activités de chasse que durant sa mission, ici photographique.

(2) On sait que l’expédition n’a jamais atteint l’embouchure du grand fleuve Mississippi, objet de sa mission officielle, bien que les explorateurs aient espéré trouver un débouché vers la mer qui les aurait conduits aux Indes et qu’ils aient ainsi pénétré de plus en plus en territoires autochtones. Or ceux-ci étaient à la fois sauvages, par leur Nature indomptée, et habités par des peuples hostiles à l’arrivée d’étrangers amenant avec eux soit la désolation, soit la maladie et la dépopulation.

(3) Pierre Bastien, Paroles amérikoises, Montréal, Éditions Mains libres, 2021, p. 11.

(4) Guy Sioui Durand, « Riopelle parmi les Onkweonwe », dans Andréanne Roy, Jacques Des Rochers et Yseult Riopelle (dir.), Riopelle. À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, Montréal/Milan, Musée des beaux-arts de Montréal/5 Continents Éditions, 2020, p. 101

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