Le Temps est conscience
Le Temps est conscience. Les sociétés se donnent une conscience historique avec des repaires et des repères pour baliser la mémoire collective. Pensons aux calendriers, instruments de mesure communs à plusieurs sciences, à différents types d’ouvrages spécialisés ou aux monuments publics. Ainsi en est-il du récit qu’on fait le plus souvent de cette dite découverte des Amériques, faite sous le signe de l’appropriation des terres et de la conversion chrétienne, de l’épée et de la croix. Les repères photographiques captés par Ouellet se démarquent des Histoires officielles tant des États-Unis, du Canada ou du Québec que de la France. À cet égard, trois éléments sont ici signifiants, incontournables : les bas-reliefs commémoratifs qu’on trouve sur le Marquette Building à Chicago, l’extérieur et l’intérieur de l’hôtel Marquette, et un graffiti reproduisant un passage biblique, tel un prêche. D’abord, les phrases énigmatiques gravées sur les bas-reliefs ouvrent à de nouvelles interprétations liées aux territoires déjà habités par les Premières Nations en décrivant ces lieux comme un écosystème : « To follow those waters / Which will henceforth lead us / Into strange lands. » Ensuite, dans l’hôtel Marquette, un gros cadre ciselé en bois renferme une nature qu’on a urbanisée : des rapides sortent sous l’arche d’un pont. Vers les montagnes et le ciel, une route envoie ses contours, qui convergent presque en un point. Dans la taverne de l’hôtel, on trouve un écriteau fait à la main, où l’on croit déceler les mots « Grosse bière », en français, ce qui rappelle que la francophonie est présente jusqu’en Louisiane. Au travers d’une fenêtre, une enseigne au néon allumée, et des clients dans un flou caractéristique du style du photographe. Enfin, le slogan de prédicateur, le verset repéré sur un toit au fil d’un périple vers la Louisiane et vers ses bayous, se fait l’héritage d’une mission d’évangélisation, de conversion religieuse.
L’hiver
Par l’ajout de certains éléments cosmogoniques dans l’Histoire dite officielle, par leur prise en compte, l’expédition moderne de Ouellet suscite la conviction qu’il faut décoloniser celle-ci. En situant son art dans l’hiver, et donc dans un cycle, Ouellet affiche, par ailleurs, un parti pris pour l’environnement. Il nous rappelle qu’en dépit de l’Anthropocène, les écosystèmes, aussi contemporains soient-ils, sont toujours indissociables de la Nature et que le Temps des humains se campe dans celui du Cosmos, de la planète Terre. Marées et saisons nous en font prendre conscience. Ainsi, deux cercles, tracés par les pneus de véhicules, surgissent dans la série. Visions circulaires propres à l’esprit holiste autochtone, ces cercles tranchent d’avec les lignes, carrés, rectangles, croix pointant dans les directions australe ou boréale, ici omniprésents. Ces figures circulaires marquent une dissidence quant à une perception linéaire du temps. Le cercle : la pensée circulaire, l’idée de la terre ronde, d’étranges territoires, d’étranges conceptions du monde.
Signaler la saison hivernale est alors crucial. Aussi cette image de gros flocons mouillés qui donne à « voir l’acte de voir », une approche photographique chère à l’auteur, nous rappelle-t-elle les hivers aux vents froids du Nord. Au sud, comme de l’autre côté d’une ligne de partage, les hivers sont dépourvus de neige, mais souvent traversés par des ouragans, les changements climatiques n’étant pas étrangers à cette situation. Or, dans les deux cas, d’un bout à l’autre du parcours, l’eau reste puissante : porteuse d’inondations au sud, malgré toutes les digues, et de courant au nord, avec les barrages hydroélectriques. Là, pourtant, les glaciers ont amorcé une fonte accélérée. La neige est plus tardive.
Routes d’eau, de terre, d’acier et d’asphalte
Hier, comme dans de rares cas aujourd’hui, vers le sud ou le nord, on allait dans les territoires à coups de pagaie. On circulait sur des routes parsemées de rapides et de chutes, imposant des portages. À l’aube comme à la brunante, les eaux sombres charriaient les taches pâles des arbres, des rochers ou des glaces. Maintenant, nos bateaux sont plus souvent propulsés sur des cours d’eau enserrés par d’autres routes, modernes : de terre (pour le camionnage forestier ou la circulation de la population dans certaines campagnes), de fer (pour les trains, tramways et métros) et d’asphalte (les autoroutes, boulevards, avenues et rues).
En un inextricable entrecroisement, les ruisseaux deviennent des rivières, bordées par des chemins, eux-mêmes longés par des lignes électriques. À cela s’ajoutent des ponts, puis la signalétique surplombant d’autres routes, urbaines celles-là. Soudain, nous entrons dans le centre des villes, où les lampadaires, les feux de circulation, les plaques toponymiques, les passages piétonniers et les flèches multiples aboutissent à des panneaux indiquant « one way », qui reviennent constamment.
Pourtant, on n’est jamais seul lors d’une expédition. Aussi, lorsqu’ils traversaient la Nature, les coureurs des bois, les prêtres en mission et les explorateurs en quête de fourrures pour le commerce étaient-ils en présence des Premiers Peuples, à savoir les Wendats, les Illinois, les Innus et les Eeyous (Cris). D’ailleurs, bien que leur présence soit discrète dans cet ouvrage, ils y ont une grande importance, comme les oies sauvages et d’autres animaux. Là est peut-être un fil conducteur, une source d’ensauvagement. Les us des Autochtones en sont-ils venus à teinter les manières des voyageurs de passage sur les eaux ?