Délivrer l’hiver

Par Charles Sagalane

To Winter There

Charles-Frédérick Ouellet ; Loco
(17 x 24 cm ; 156 pages + livret de 16 pages avec les textes ; Texte Français/English ; 9782843140969)
Conception graphique : Criterium

Charles-Frédérick Ouellet

Né à Chicoutimi en 1981, Charles-Frédérick Ouellet détient une maîtrise en arts visuels de l’Université Laval (2023). Depuis une quinzaine d’années, il réalise des projets autour de la force des éléments naturels. Le Naufrage (2010-2017), Landfall (2021), Coexistence (2019-2022) et Ligne de foudre (2023) dont il émane une image singulière qui lui vaut en 2024, le prix de l’image de l’année, décernée par le World Press Photo, pour la région North and Central America. Ses œuvres ont été présentées dans diverses expositions individuelles et collectives et il est l’auteur de quatre livres photographiques dont le plus récent, To winter there, est paru aux éditions Loco en France en mars 2024.

Charles Sagalane

Charles Sagalane est un écrivain indisciplinaire qui aime bien sortir la poésie des livres. Il a publié huit ouvrages aux éditions La Peuplade, et on retrouve ses écrits dans plusieurs revues et anthologies poétiques. Sa pratique se nourrit à des duos artistiques et des créations collectives. Chacune de ses œuvres s’imbrique dans un grand édifice littéraire, le Musée Moi. En tant qu’écrivain à l’école, il mène des ateliers d’écriture, des animations littéraires et des projets d’arts de lettres d’envergure. Depuis 2013, il fait vivre une installation géopoétique, la Bibliothèque de survie, qui accueille lectrices et lecteurs en territoire – des îles du Lac St-Jean jusqu’aux quatre coins du Canada francophone et même par-delà. Il a fait de son village natal son camp de base littéraire.

DÉLIVRER L’HIVER

En pays de Louis-Charles-Frédérick Jolliet-Ouellet

 

Chambre noire

Pris par mon hiver à boucler, mon printemps en crue, je suis presque passé à côté de la rencontre d’un livre camarade. « J’ai pensé à toi pour un compte rendu. » Des échos m’ont poursuivi. « Tu passeras chercher le livre. » Une bonne semaine. « N’oublie pas, ton livre. » J’aime les êtres de papier qui me pourchassent. Ce sont les meilleurs, ils me sont destinés. Devant la couverture rigide, azur sur minuit, quand elle s’ouvre comme une outarde s’envole, je me souviens de ma première pensée. Mais où sont les mots ? J’ai senti ce fait avec une brutalité délicieuse.

To winter there est un récit visuel. Le photographe Charles-Frédérick Ouellet s’est inspiré des expéditions de Louis Jolliet afin de prendre le Sud et le Nord de notre continent pour chimies cardinales. Le dos du livre est formel : il affiche les coordonnées d’un vaste territoire situé entre 56° 8’ et 33° 35’ de latitude nord. Je n’ai pas eu le privilège de visiter l’exposition éponyme. Ni la plupart des lieux qui l’ont vu naître. Je connais mal les faits et gestes des voyageurs qui ont sillonné l’Amérique. Mais j’ai tout de même suivi les traces de certains d’entre eux. Et j’ai accompagné notre photographe endurci dans les brûlés du lac Étienniche. Pister le réel est une aventure sérieuse et déroutante, inconcevable pour tout dire. Le trajet de Louis Jolliet n’appartient sans doute qu’à lui. Journaux perdus et trajet incertain demeurent pour nous des vecteurs attractifs. Charles-Frédérik Ouellet en a fait un séjour intime. Disponible, saisissant, rempli du sens que nous pouvons y repêcher. Ouvrir l’œil, voilà de quoi il s’agit. Créer son aventure à même les images.

 

 

Révélations

Les trottoirs d’Amérique. Néons pour lucioles. Encadré de dorures extravagantes, un pont de pierres enjambant des rapides – image d’Épinal. Où sommes-nous ? Au Sud ? Les diners, les façades de banlieue, le passage d’une tornade. Des fils électriques strient volontiers des ciels délavés. Cela évoque en moi les eaux grises du Mississipi dans lesquelles j’ai craint de plonger la main. Fleuve-serpent originel de notre continent. Jolliet a progressé ici, vraiment ? Un arbre penché, une coulée. J’espère du mythe et je reçois des armatures de métal, des silhouettes de cowboys. Nos horizons de béton et de bitume paraissent aussi fugaces qu’un baiser échangé au terrain de baseball, juste derrière le backstop. Défilent nos vitrines, nos cours-arrières, nos spectacles, nos mains ouvertes, nos révoltes. Dans l’œil du photographe, la réalité est une vitrine nombreuse, aux reflets complexes et familiers.

Nous sommes loin de l’œil américain que suggère Flaubert, que consigne le poète Morency. Ici on ne traque pas l’harmonie naturelle. Le regard du livre convoque les itinérances. Écrivain, j’en ressens les lettrages renversés, fracassés, les significations tronquées, les langages dépassés par tout ce que charrie la vie. Panneaux et signaux, sens uniques, ne semblent mener à rien. Rien d’autre, en tout cas, qu’un cosmos de taches et de traces, d’ombres et de clair-obscur. Écrire avec la lumière du Sud. À la brunante, au midi de la catastrophe, sous les lueurs nocturnes. L’art de Charles-Frédérick Ouellet n’est pas étranger à la strate. Appliquer le ciel qui convient, quelques arbres rassurants. Saisir l’étrangeté concrète d’un bâtiment, celle d’un profil fantomatique. Le ramage ne connaît pas encore ses feuilles. Même les amoureux restent flous, désunis par la noirceur. En ces croquis noir et blanc, un monument funéraire ne déclasse pas une borne-fontaine. C’est un lexique lumière qui compose un wabi sabi d’Amérique : rugueux, esseulé, nostalgique des sixties, entre ruine et rabais. J’aurais envie de dire : un monde ayant perdu son âme. Mais je m’avance. Parlons plutôt d’une réalité affichant l’intériorité de nos errances. Qui ne craint pas de se placer en porte-à-faux sur notre rétine. Faire oublier le cadre.

 

La césure ? Des épinettes brumeuses envahissent le livre. Des parois lunaires leur succèdent. Puis un rorqual à bosses jaillit de la pelouse. C’est bien le Nord. Que suggère ce cowboy de nuit, accoudé à un bar ? L’intranquillité demeure douce. L’ours et la veste carreautée sont de puissants totems. Nous revoilà près d’un chez-soi. Érosions, dévastations, trophées ordinaires nous ressemblent. Dans ce paysage hérissé, l’artiste apparaît comme celui qui possède le don singulier de flouter, y compris soi-même. Il interroge nos survivances, mission lucide. Pareille traversée vous retourne les entrailles sans qu’on sache trop pourquoi. Depuis longtemps, l’envolée de la couverture a perdu ses bleus. C’est devenu un gravier d’ailes sur le sable du ciel. La neige efface ce qui lui plait des diagonales forestières. Un relief à la fois, cumulant les contrastes, Charles-Frédérick Ouellet comble la page. Serait-il l’urubu qui apprivoise les brumes et les clôtures de fer, fabuleux vivant qui digère la toxicité du monde ? Au Nord comme au Sud, serait-ce le même monde ?

 

 

Hors-champ

Je me tourne vers l’opus broché, inséré dans le livre. De son œil de critique d’art et de commissaire wendat, Guy Sioui Durand recadre à sa façon le parcours du photographe. Il en fournit les repères géographiques, de la Baie d’Hudson et du Labrador jusqu’à la Louisiane. Des références aussi – la façade du Marquette building, l’intérieur de l’hôtel Marquette. Nos routes, nos cabanes et notre affût ne sont jamais loin de notre culture. Parmi le placardé, le grillagé, le discours décolonial du sociologue cerne le passage des saisons et les cycles propres à l’esprit autochtone. Dans les photographies de Ouellet, il souligne des figures circulaires « en dissidence quant à la perception linéaire du temps », défiant les lignes et les angles, les croix et les flèches de notre codification usuelle. L’étrangeté des images est également mise en perspective : elle rejoint la « part d’hostilité des strange lands que rencontrait Joliet quand il s’enfonçait parmi les tribus autochtones le long du Mississipi ». J’apprends que notre héros national avait délaissé son poste de premier organiste à Québec pour épouser la vie nomade. Se lancer sur les pistes du visible, et de l’invisible, exige sans doute une insouciance d’artiste.

Je replace le feuillet dans l’ouvrage. Le quatrième de couverture conclut par ces quelques mots : « Dériver l’hiver, dans les territoires inconnus. » Je ne peux m’empêcher de soutirer trois lettres à l’adjectif. D’en composer des territoires innus. Appropriation d’écrivain qui entend, j’avoue, Nutshimit murmurer un peu partout. Auprès de Ouellet, on apprend qu’il n’y a pas de conquête du territoire. Seulement un consentement au vivant comme au bâti, une connaissance des écosystèmes, des climats, des voies de circulation. Une communion à ce qui est, j’oserais dire.

 

 

Négatif

Moi qui relate mes voyages en poésie, je n’ai pas fini de déambuler dans To winter there. Cette expédition en images offre une cure salutaire à mes strates historiques, esthétiques, syntaxiques. Un grand vent de beauté effilochée. Les photographes talentueux font apparaître ce que nous négligeons dans la profusion du visible. Ils voient que ce que nous sommes. Voilà pourquoi fréquenter ce livre. Son langage de noir et de blanc nous apprend une vision. Objectif ou alphabet, pellicule ou mine de plomb, nous ne savons créer que ce que nous percevons. Le livre occupe le coin de mon bureau depuis un certain temps déjà. J’ai fini par le nommer Délivrer l’hiver. Si dériver est un comportement naturel dans les images du monde flottant, délivrer y répond d’un geste intime : en extirpant l’esprit des pages pour les faire siennes. Je souhaite aux butineurs et butineuses du territoire de suivre les voies de traverse de cet ouvrage. De s’y confondre en réflexions, en diffractions, en projections. De délivrer leur hiver.

 

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Charles Sagalane