Au pays de la terre sans arbre

Par Zone Occupée

Mushuau Nipi

Sandrine Labelle, Marie-Julie Larocque, Brigitte Léveillé, Catherine Lussier-Renaud, Laurence Boisvert et Flo Mailhot-Léonard

Autrices

Nous sommes six amies qui avons écrit collectivement le récit d’une expédition que nous avons réalisée à l’été 2025. Quatre d’entre nous habitons à Rimouski, une à Sainte-Rose-du-Nord et une à Cap-au-Renard, en Haute-Gaspésie. Nous sommes : guide de plein air, artiste, travailleuse contractuelle, gigueuse enseignante au cégep, doctorante en histoire, écrivaine. Nous sommes Sandrine Labelle, Marie-Julie Larocque, Brigitte Léveillé, Catherine Lussier-Renaud, Laurence Boisvert et Flo Mailhot-Léonard.

Au pays de la terre sans arbre

Collectif

 

Été 2025, nous sommes six amies à s’offrir un projet d’envergure : celui de pagayer la mythique Mushuau Shipu, aussi appelée rivière George, tout en prenant le temps de créer ensemble.

Nous mettrons à l’eau près de Schefferville et descendrons d’abord la rivière De Pas, qui se jette dans la Mushuau Shipu. Durant l’expédition, nous ne croiserons aucune route et aucun village. La rivière, à l’occasion large de deux kilomètres, implique des défis nouveaux : nous devrons procéder avec prudence, recouvrir nos canots de toiles de pontage pour qu’ils ne se laissent pas remplir par les vagues. Aux abords de la baie d’Ungava, il faudra anticiper l’arrivée de l’eau salée et des marées de près de onze mètres – ce sont parmi les plus grandes au monde. 615 kilomètres de rivière, 35 jours de taïga. Le village inuit de Kangiqsualujjuaq est notre destination.

À nous toutes, nous rassemblons beaucoup de compétence et d’expérience. Nous aspirons à un rythme lent et contemplatif, à des moments de création spontanée qui pourraient mener à une œuvre collective. Puis, arrivent les tempêtes et l’épuisement. Sortir sa caméra ou ses crayons de bois serait alors un non-sens : il y a tant à faire. À la fin des grosses journées, entre l’art et le sommeil, nous choisissons souvent le sommeil.

Seuls les journaux de bord sont honnêtes : six carnets griffonnés chaque soir dans l’intimité des sleeping bags. C’est à ceux-ci que nous sommes retournées pour assembler ce texte. Nous avons tricoté les phrases des unes avec celles des autres pour témoigner, à l’unisson, de ce que c’est qu’être ensemble si loin et si longtemps. Nous aurons appris que l’expédition n’est pas pour la création. Elle est pour la fatigue et l’effort. Elle est pour l’odeur de terre humide et celle de l’épinette brûlée, pour l’amitié et les rires aux sons clairs. Et déjà, c’est immense.

 

JOUR 0

14 heures de train pour aboutir à Schefferville, les locaux nous accueillent à la gare, bearspray à la main. Les chiens jappent, les quatre-roues grondent, les rumeurs de chasse au caribou se font entendre ; je suis bien arrivée au Nord.

JOUR 1

Le pick-up rapetisse, la berge s’éloigne. Nos trois canots glissent sur l’immensité du lac Attikamagen. Les plats-bords frôlent la surface de l’eau tant nous sommes chargées. Dans nos barils, nous avons de quoi nous vêtir pour les jours froids comme pour les jours chauds, nous avons de quoi manger jusqu’au ravitaillement et de quoi rafistoler tout ce que nous anticipons pouvoir briser. Si je perds mon unique fourchette, je me débrouillerai sans.

À nous six maintenant.

JOUR 2

Notre campement est une tourbière, le thé du labrador en floraison nous accueille. La chicoutai abonde mais est encore bien pâle. Nous aurons le temps de la voir mûrir. Ma sciotte m’est utile et je me sens à ma juste place, les deux pieds dans une cladonie moelleuse. Un sac de chips, une bière à partager : cette expédition sera-t-elle de grandes vacances?

JOUR 3

Le passage du lac Attikamagen au lac Mole est sans pitié : il manque cruellement d’eau. Les ruisseaux de la carte deviennent des halages et les halages, des portages. Nous avançons debout, de la boue jusqu’aux genoux. Dur pour nos dos, dur pour nos canots tout beaux, tout neufs. Les sternes arctiques virevoltent au-dessus de nos têtes.

Finir la journée toutes les six à fermer les arceaux de barils en bobette et lampe frontale.

JOUR 4

Ma tente est une piscine : c’est le début des réveils mouillés. Granola, pita, saucisson à répétition : c’est le début d’une digestion difficile. Déjà il y a le vent de face, les roches qui glissent, la nordicité à laquelle je me frotte pour la toute première fois. Comment peut-il pleuvoir autant et y avoir si peu d’eau dans la rivière?

Je commence à sentir qu’il va falloir le traverser, ce territoire. Que ça demandera des efforts. Et ça me stimule.

JOUR 5

Nous développons une série de règles de vie que nous appelons « La Politique ». Elle dicte où mettre les barils pour déjouer les ours, comment couler le café et éteindre le feu, où ranger la pelle que nous finissons toujours par chercher. Nous la remanions et la négocions sans cesse, elle change selon la météo, les mésaventures et les angoisses passagères. Me voilà à débattre du moment où je ferai pipi, à marchander une pause pour manger une barre tendre. Il faut apprendre à exister ensemble.

 

Flore

Courtoisie des autrices

JOUR 6

Je pédale fort pour être à la hauteur. Je pleure, je dis j’ai l’impression de n’être jamais assez. Autour du feu, les filles sont là. Elles m’écoutent, me reflètent une version plus douce de moi-même. Le soir, je m’accroupis, fascinée devant la microscopique forêt de sphaigne, de lichen trompette, de cheveux de sorcière, de camarine et de linnée boréale. Toutes ces choses qui, elles aussi, existent simplement ensemble.

JOUR 7

454 mètres d’altitude, les nuages nous passent dans le plafond bas. La rivière commence à ressembler à une rivière. Le courant, de plus en plus fort, nous pousse vers le Nord. La pluie déferle et passe. C’est glacial mais ça ne dure pas. La météo change d’heure en heure et je suis un peu déboussolée.

JOUR 8

Me préoccuper de la tension des avant-bras, des articulations endolories. Mes muscles se gonflent, se forment à la tâche. Enfin je retrouve mon corps fort, celui qui soulève et qui portage, celui qui peut. J’ai l’impression d’être de retour sur mes deux pieds.

JOUR 9

À chaque jour sa chanson de corvée de bois, celle qui rassure et qui éloigne les ours. Pour un temps, s’en tenir aux choses simples : avoir faim et froid, et toutes les actions à poser pour prendre soin de ces états. Le feu à alimenter, l’eau à aller chercher, le spaghetti à cuire, le matelas à dérouler, les vêtements à sécher. Les tâches sont incessantes et aujourd’hui je les aborde avec joie.

JOUR 10

Inévitablement il y a les mouches. Le filet moustiquaire porté sous l’abri moustiquaire, le visage gonflé, les amies qui aident à replacer le chandail sous le pantalon sous l’autre chandail sous l’autre pantalon (un labyrinthe sans cesse déjoué). Il y en a trois écrasées dans ma brosse à dent et mes bobettes sont un cimetière. Sous la tente, les yeux fermés, j’essaie de deviner s’il s’agit du bruit de la pluie ou celui des mouches noires qui frappent par milliers sur la toile. Pourquoi sommes-nous ici ?

 

Campement Laulau

Courtoisie des autrices

JOUR 11

Le territoire est immense. Pourtant, nous ne quittons jamais la berge et sommes toujours à moins de dix mètres les unes des autres. Le jour dans le même bateau, le soir dans la même tente. Nous pouvons monter et démonter le campement sans nous dire un mot : ce sont des gestes d’équipe et d’habitude.

JOUR 12

Les semelles de mes souliers commencent à s’arracher, je les recolle avec du duck tape. Parfois, j’essaie de prendre deux barils, de faire des plus gros rapides et, doucement, le sentiment de le faire seulement pour être à la hauteur s’estompe. J’aime être là, simplement, à partir le feu, à constamment avoir les doigts noirs. Je me sens forte et valorisée dans ce groupe, et je ne pense pas que ce soit aux dépens de qui que ce soit.

JOUR 13

Aujourd’hui, un canot a fendu en deux. J’essaie d’écrire mais au fond, ce dont j’ai envie et besoin, c’est d’un deuxième polar et de dormir.

JOUR 14

Je ressasse l’accident, la manœuvre, la longue nage dans l’eau glaciale. Sur la rivière, l’audace change de nom selon le résultat. Si elle passe l’obstacle, on l’appelle courage. Si elle se fracasse sur les rochers, on la nomme imprudence. Entre les deux, il n’y a qu’une fraction de seconde. Est-ce que j’ai pris trop de risques? Mis le groupe en danger? Est-ce que c’est de ma faute? J’ai peur. Combien ça coûterait, sortir d’ici en hélico?

JOUR 15

Voilà deux jours que nous sommes coincées dans les mouches et la broussaille à réparer notre canot cassé. Mais nous sommes plus résilientes que lui. Nous utilisons : kevlar, époxy, briquet, piquet de tente, colle marine, gants de premiers soins, pinces, cordelette, bottes de pluie découpées, branches d’aulne, papier sablé, gorilla tape, duck tape, ruban à toiture.

J’ai troué la coque avec ma fourchette pour faire des points de suture en tie wrap. Hope for the best.

 

Réparation

Courtoisie des autrices

JOUR 16

Nouveau départ avec notre bateau rabiboché. Onze heures sur l’eau à avancer avec d’interminables précautions. Celles qui descendent le rapide en premier ont la pression de trouver la bonne ligne pour les autres ; celles qui ont chaviré doutent de leurs capacités ; celles qui pagaient le canot cassé n’ont pas droit à l’erreur. Tout ce qui peut servir à réparer est maintenant épuisé. Si la couture ne tient pas, nous voilà coincées au beau milieu du Nunavik.

JOUR 17

Derniers coups de pagaie sur la rivière de Pas qui se déverse dans la Mushuau Shipu. Nous y arrivons enfin, l’embouchure est grandiose. Nous devrions être exaltées. Campons-nous ici, ou un peu plus loin? Chaque délibération est drainante, et ce soir je n’en peux plus. J’ai ventilé maladroitement mes états d’âme, me pensant à l’abri dans l’intimité de la tente. Je n’aurais pas dû.

JOUR 18

Ce soir, on campe au Mushuau-nipi, « le lac du pays de la terre sans arbre » en innu-aimun. Ici, la terre s’est creusée sous le pas des caribous, des Innus et des Naskapis qui s’y réunissent depuis longtemps. Il paraît qu’un été, quatre chasseurs ont tué 1200 caribous, et que des familles de tout le Nutshimit s’y sont rassemblées pour festoyer durant des semaines. J’ai monté ma tente au travers des épilobes et des structures de shaputuans. C’est étrange d’admirer un lieu si clairement habité et, pourtant, de me sentir seule un peu.

JOUR 19

Discuter, encore. Nous sommes tiraillées entre le deuil de passer trop vite et la peur d’arriver trop tard. Nous devons avancer dans ce territoire chauve, mis à nu, et jamais nous ne reviendrons sur nos pas. Notre direction est celle de la rivière. On part tard, l’ambiance est glauque. C’est compliqué, mais on part.

JOUR 20

Vent de dos. Une bâche hissée à des pagaies nous sert de voile. Beaucoup de moments ensemble à fendre les eaux, à manger en radeau. Jeux. Mimes. Applaudissements. Comme l’ourse, je cueille des centaines de bleuets.

JOUR 21

14 jours d’expédition devant nous, 21 derrière. Le canot rafistolé tient la route. La température a eu le temps de se refroidir, les mouches d’arriver, repartir et revenir, la rivière de s’élargir et les montagnes de se dégarnir. Nos campements sont temporaires et nos jours se ressemblent. Pagayer est devenu la routine : charger, décharger, manœuvrer, soulever, tirer, pousser, attacher. L’expédition commande des verbes d’action. Il faut : avancer.

JOUR 22

Ravitaillement à la pourvoirie. On nous dit que l’eau est basse, mais les rapides sont énormes et les vagues nous avalent.

JOUR 23

Aujourd’hui, il y a eu des éclaircies (12), des averses (25), du froid (5ᐤC), du vent (50 km/h), des accalmies (9 ½), de grosses vagues (6 pieds), de la peur au ventre, de la concentration maximale, des arcs-en-ciel (6, excluant les doubles), des martres (1 mère, 6 bébés), un gros feu, un risotto délicieux. L’équipe est en joie. J’ai le cul mouillé. J’ai l’impression que ça ne fait que commencer.

JOUR 24

Pêche miraculeuse au pied du ruisseau. Nos premiers lancers nous ramènent trois ombles de fontaines. Attrapées, vidées et cuites par moi-même. Toujours aussi difficile de tuer avec une roche.

JOUR 25

Pas trouvé de passage dans le rapide km 219. Pas trouvé le portage à droite du rapide. Pas trouvé le campement rive droite km 208. Pas trouvé le campement un peu plus bas. Dodo sur plage et pêche infructueuse. J’ai hâte d’être à la maison. J’ai pleuré avant le souper (en cachette).

 

Pêche miraculeuse

Courtoisie des autrices

JOUR 26

Les conditions sont rudes, mais ce matin, c’est congé. Les montagnes sont géantes, les mouches sont endormies, mes semelles de laine sèchent au bord du feu et deux chaudrons beurrés de suie chauffent l’eau. J’ai les cheveux courts, je ne suis pas propre.

Hier, un ours a croqué un canot.

JOUR 27

Mes crampes me donnent des migraines. Je dois m’en remettre aux autres, faire confiance, suivre le rythme d’ici pour pouvoir être ici. Ce sont les amies qui me le permettent ; je n’aurais jamais pu toute seule. L’expédition me les révèle fortes, vraies, solides. Nous sommes si loin.

JOUR 28

J’écris ceci au bord du feu. Nous regardons les aurores boréales couchées les unes sur les autres. La pâte d’amande, mes pieds qui se réchauffent sur une bedaine, la douceur des poèmes lus à voix basse. Une chance qu’il y a ces moments de grâce.

JOUR 29

Qui sont les femmes qui nous donnent du courage? En août 1905, l’exploratrice Mina Benson Hubbard a descendu les mêmes rapides que nous, en jupe de laine et souliers de cuir. Son journal de bord nous accompagne. Comme nous, elle a eu peur, comme nous elle a douté et expérimenté cette vaste liberté. À part Mina, nous connaissons bien peu d’aventurières. Nous aimerions nous inspirer de celles qui ont portagé, chassé et accouché sur cette rivière, mais leurs histoires ne nous ont pas été transmises. Alors, ce soir, nous parlons surtout de nos mères, de nos tantes, de nos grands-mères. Nous parlons des clans qu’elles savent tisser et faire tenir, ébahies par ce qu’elles portent comme audace.

JOUR 30

J’aime notre intimité désinvolte. Être nues les unes aux côtés des autres à faire des choses banales : uriner, se baigner, laver nos vêtements, boire un café. Ici, le corps existe ailleurs que dans le regard.

JOUR 31

Voir un loup blanc avant trois kilomètres de portage. Voir un loup blanc après trois kilomètres de portage. Le congé promis n’est pas pour aujourd’hui. Doit-on avoir peur des loups solitaires? Doit-on porter un casque pour dormir? Encore des aurores cette nuit, mais l’ambiance n’est pas trop à l’appréciation.

JOUR 32

Je rationalise. Je n’ai pas peur du loup : on est six ricaneuses indivisibles. Je n’ai pas peur de la faim : on traîne je ne sais combien de tortillas et de fruits séchés. Je n’ai pas peur de me perdre : on sort le GPS et je me situe au mètre près. Je n’ai pas peur de chavirer : les filles savent me secourir. Le groupe me fait rire, me réchauffe, me nourrit quand je suis fatiguée. La rivière nous porte. Fierté d’être des p’tites madames fortes et libres.

JOUR 33

C’est la fin des fleurs. Il ne reste que l’achillée noirâtre qui persiste et égaie nos tisanes. L’eau commence à être salée et déjà les marées nous obsèdent. Les phoques tendent l’oreille à nos confidences. Le soleil se couche et l’expé nous glisse entre les doigts. Nous sommes à la porte de l’Ungava.

JOUR 34

Campement de mer, de vase, de varechs, d’estrans profonds et de bois de grève à l’infini, un filtre mauve semble tout recouvrir. Un baril plein d’eau douce sur le dos, les pieds dans la glaise jusqu’au cou. Sentiment de vastitude. La nuit tombée, les lueurs de Kangiqsualujjuaq s’annoncent, au loin.

JOUR 35

Emmitouflées autour du feu, on déjeune une dernière fois dehors. On se dit des choses que j’ai aimées, des choses que j’ai déjà oubliées. On se dit que ce sont nos corps qui nous ont amenées jusqu’ici. Nos mains craquelées, nos peaux brûlées. Nos corps ont été tour à tour éreintés et fiers. Ils ont fait ce qu’ils avaient à faire. Silence. Soleil. La marée monte et nos canots, minuscules sous la falaise, s’avancent vers le quai. J’ai réussi à arriver où je voulais.

 

Références

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