Au pays de la terre sans arbre
Collectif
Été 2025, nous sommes six amies à s’offrir un projet d’envergure : celui de pagayer la mythique Mushuau Shipu, aussi appelée rivière George, tout en prenant le temps de créer ensemble.
Nous mettrons à l’eau près de Schefferville et descendrons d’abord la rivière De Pas, qui se jette dans la Mushuau Shipu. Durant l’expédition, nous ne croiserons aucune route et aucun village. La rivière, à l’occasion large de deux kilomètres, implique des défis nouveaux : nous devrons procéder avec prudence, recouvrir nos canots de toiles de pontage pour qu’ils ne se laissent pas remplir par les vagues. Aux abords de la baie d’Ungava, il faudra anticiper l’arrivée de l’eau salée et des marées de près de onze mètres – ce sont parmi les plus grandes au monde. 615 kilomètres de rivière, 35 jours de taïga. Le village inuit de Kangiqsualujjuaq est notre destination.
À nous toutes, nous rassemblons beaucoup de compétence et d’expérience. Nous aspirons à un rythme lent et contemplatif, à des moments de création spontanée qui pourraient mener à une œuvre collective. Puis, arrivent les tempêtes et l’épuisement. Sortir sa caméra ou ses crayons de bois serait alors un non-sens : il y a tant à faire. À la fin des grosses journées, entre l’art et le sommeil, nous choisissons souvent le sommeil.
Seuls les journaux de bord sont honnêtes : six carnets griffonnés chaque soir dans l’intimité des sleeping bags. C’est à ceux-ci que nous sommes retournées pour assembler ce texte. Nous avons tricoté les phrases des unes avec celles des autres pour témoigner, à l’unisson, de ce que c’est qu’être ensemble si loin et si longtemps. Nous aurons appris que l’expédition n’est pas pour la création. Elle est pour la fatigue et l’effort. Elle est pour l’odeur de terre humide et celle de l’épinette brûlée, pour l’amitié et les rires aux sons clairs. Et déjà, c’est immense.
JOUR 0
14 heures de train pour aboutir à Schefferville, les locaux nous accueillent à la gare, bearspray à la main. Les chiens jappent, les quatre-roues grondent, les rumeurs de chasse au caribou se font entendre ; je suis bien arrivée au Nord.
JOUR 1
Le pick-up rapetisse, la berge s’éloigne. Nos trois canots glissent sur l’immensité du lac Attikamagen. Les plats-bords frôlent la surface de l’eau tant nous sommes chargées. Dans nos barils, nous avons de quoi nous vêtir pour les jours froids comme pour les jours chauds, nous avons de quoi manger jusqu’au ravitaillement et de quoi rafistoler tout ce que nous anticipons pouvoir briser. Si je perds mon unique fourchette, je me débrouillerai sans.
À nous six maintenant.
JOUR 2
Notre campement est une tourbière, le thé du labrador en floraison nous accueille. La chicoutai abonde mais est encore bien pâle. Nous aurons le temps de la voir mûrir. Ma sciotte m’est utile et je me sens à ma juste place, les deux pieds dans une cladonie moelleuse. Un sac de chips, une bière à partager : cette expédition sera-t-elle de grandes vacances?
JOUR 3
Le passage du lac Attikamagen au lac Mole est sans pitié : il manque cruellement d’eau. Les ruisseaux de la carte deviennent des halages et les halages, des portages. Nous avançons debout, de la boue jusqu’aux genoux. Dur pour nos dos, dur pour nos canots tout beaux, tout neufs. Les sternes arctiques virevoltent au-dessus de nos têtes.
Finir la journée toutes les six à fermer les arceaux de barils en bobette et lampe frontale.
JOUR 4
Ma tente est une piscine : c’est le début des réveils mouillés. Granola, pita, saucisson à répétition : c’est le début d’une digestion difficile. Déjà il y a le vent de face, les roches qui glissent, la nordicité à laquelle je me frotte pour la toute première fois. Comment peut-il pleuvoir autant et y avoir si peu d’eau dans la rivière?
Je commence à sentir qu’il va falloir le traverser, ce territoire. Que ça demandera des efforts. Et ça me stimule.
JOUR 5
Nous développons une série de règles de vie que nous appelons « La Politique ». Elle dicte où mettre les barils pour déjouer les ours, comment couler le café et éteindre le feu, où ranger la pelle que nous finissons toujours par chercher. Nous la remanions et la négocions sans cesse, elle change selon la météo, les mésaventures et les angoisses passagères. Me voilà à débattre du moment où je ferai pipi, à marchander une pause pour manger une barre tendre. Il faut apprendre à exister ensemble.