REPRÉSentations fermÉes

Par Zone Occupée

Jean-Pierre Vidal

Jean-Pierre Vidal est sémioticien et professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969. Il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Outre de nombreux articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, de Mallarmé à Stephen King et de Flaubert à Volodine, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, quatre recueils de nouvelles ainsi qu’un essai, et un recueil d’aphorismes en ligne. Il collabore à diverses revues culturelles et artistiques et est, depuis plus de dix ans, conseiller scientifique auprès du Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

On ne peut pas être sans se représenter.

Martin Heidegger

Pour les Grecs, la perception, le regard porté sur le monde par un sujet, individuel ou collectif, et la possibilité de substituer un sujet à un autre, dans la représentation au sens politique, étaient deux concepts liés, aussi surprenant que cela puisse nous paraître ; un même verbe les exprimait tous deux : theorein qui a donné notre « théorie ». Ceci pourrait bien expliquer le fait troublant que leurs deux inventions majeures, le théâtre et la démocratie, aient vu le jour pratiquement en même temps et qu’ils aient été tous les deux liés. Sous la forme de fêtes religieuses et de devoir civique pour le théâtre, de dialogue citoyen soigneusement mis en scène pour la démocratie, traversée elle aussi non pas à proprement parler par une présence divine mais du moins par un principe qui a la toute puissance arbitraire des dieux : le hasard.

Cela nous donne peut-être la clé de la constitution du mythe parce la vision du monde qu’il propose, sous une forme symbolique plus ou moins claire, repose sur la prise en compte de l’altérité telle qu’elle se donne à voir dans la communauté que le mythe représente, pense, inspire et anime. Et dans cette représentation de soi à soi se calcule indéfiniment la juste distance entre chacun et l’autre, entre chacun et tous, entre chacun et quelques-uns. C’est en tout cas à ces rapports implicites et au départage qu’ils commandent, œuvre proprement « théorique », que se livre Gérard Bouchard, sans doute dans toute son œuvre de chercheur, mais aussi en tant qu’écrivain, auteur de romans « historiques » ou du moins inscrits dans l’histoire, notamment régionale. Dans son dernier livre Les nations savent-elles encore rêver ? Les mythes nationaux à l’ère de la mondialisation (Boréal 2020), l’interrogation un peu angoissée du titre et son sous-titre indexant l’époque comme une nouvelle donne, il analyse avec rigueur et en toute modestie précautionneuse, n’oubliant rien, semble-t-il, de tout ce qui a été publié de près ou de loin sur le sujet, la façon dont un évènement historique, le plus souvent un traumatisme, donne à l’imaginaire collectif loisir à se déployer.

Car si le sociologue se prêtait, avec son collègue philosophe Charles Taylor, à l’entreprise de consultation à grande échelle que l’on sait, c’était sans doute pour mieux poser la question du comment démocratique dans le contexte d’un présent mondialisé et traversé de courants migratoires suffisamment forts pour qu’on puisse les considérer comme une importante source de transformation sociale. Et en proposant des « accommodements » de part et d’autre de la souche et de ses nouveaux rameaux ou greffons, c’est à la raison qu’en appelaient les deux intellectuels, cette raison qu’avaient mythifiée les Lumières, au prix quelquefois d’un retour de balancier dès les générations suivantes, comme le prouve l’exemple de Mary Shelley, fille d’un philosophe républicain notoire, tout britannique qu’il fut, et dénonçant dans son Frankenstein l’illusion ou la folie prométhéenne dont les optimistes Lumières et son père le révolutionnaire étaient porteurs. La commission Bouchard-Taylor ne risquait au fond rien de moins qu’une nouvelle façon de rêver le devenir commun. Et de le faire ensemble. La question posée dans le livre, dès son introduction, le dit encore éloquemment : « qu’adviendra-t-il de la démocratie si chèrement conquise ? » (p. 8)

Quelles communautés au temps des nuits et des jours sans rêves ?

C’est effectivement la question qui se pose. Et le livre lui donne une forme qui se situe au bon niveau, celui de l’émotion et de l’imaginaire dont Bouchard montre bien qu’ils représentent le moteur même des mythes sociaux. Or ces mythes sociaux, dans leur version nationale, sont battus en brèche, chacun sur son terrain par une force centripète, la mondialisation, mieux appelée encore globalisation parce que, précisément, elle met en jeu, loin de toute représentation, de toute juste distance – encore theorein – une sorte d’appartenance massive, obscure, muette et aveugle et qu’elle ne cesse d’accroître encore, aidée en cela par la toute puissance numérique.

L’Occident semble bien avoir ainsi quitté le paradigme grec dans lequel il baignait encore il n’y a guère, et c’est précisément pour cette raison qu’à la question du livre je répondrais résolument non. Non, les nations ne savent plus rêver. Parce qu’elles ne sont plus elles-mêmes, délitées qu’elles se montrent par des forces aussi insidieuses qu’une rumeur, atomisées en particules groupusculaires accélérées jusqu’à la collision, par ces forces anonymes, objectives ou plutôt objectivées par un renoncement implicite à tout ce qui fait l’humanité ; c’est ainsi qu’on se défausse de cette croyance, sans doute optimiste, en l’efficace de la volonté humaine au profit des « lois du marché » ou des circonstances, bref d’un « état des choses » devenu tyrannique, d’un destin dont on nous a persuadés qu’il était définitif. Notre ananké à nous n’est plus celle des Grecs, elle n’est, sous l’emprise d’une idéologie qui ne veut pas s’avouer telle, que réflexe sans horizon, automatisme intellectuel, réponse sans imagination aux frénésies multiples que nous impose un présent accéléré.

Notre appartenance n’est plus territoriale, nos collectivités ne sont plus constituées par le partage d’une histoire et d’un rêve, d’une distinction en un mot. La masse indistincte nous malaxe, individuellement et collectivement, comme des poussières d’elle-même : elle nous recompose au gré de ses lois fondamentales, la vitesse et l’instantanéité, en groupes qui sont autant de créneaux définis par les prétendues lois du marché.

Si certains illuminés peuvent parler de post-humanisme et d’abandon de l’espèce comme d’une vieille peau, c’est que notre folie de la multiplication a déclenché une apocalypse d’humanité. Nous croissons en tout jusqu’à nous effacer nous-mêmes.

Objectivés en statistiques, notre seule transcendance c’est la pub qui nous l’impose avec ses rêves formatés. Et quand, comme on dit, les réseaux sociaux « s’enflamment », quand la prétendue intelligence collective devient la bêtise insondable de la « tendance » et des plébiscites obscurs qui la font naître à partir d’une image, d’une impulsion anonyme, d’un fait imaginaire, la démocratie, réduite à cette pub sans autre produit à vendre qu’elle-même, n’est plus qu’épidémie « virale ». On appréciera tout particulièrement l’ironie de ce terme que les médias traditionnels utilisent invariablement pour désigner ce qui se passe dans les réseaux sociaux.

Mais justement, si ce terme de « viral », par force devenu propre, allait nous rendre le figuré sans lequel il n’est pas de rêve ni de projet ? Si la distanciation sociale des corps allait nous ramener à la distanciation des esprits sans laquelle il n’est pas de démocratie ? Pas de théâtre, pas d’altérité. Et pas de communauté. Le mérite insigne du livre de Gérard Bouchard est de donner les moyens de formuler toutes ces questions en nous montrant comment naissent, se développent et finalement meurent ces émotions et ces mouvements de pensée, antérieurs à toute idée, qu’il appelle des « mythes sociaux ».

Il offre incontestablement de quoi penser leur déploiement. À cette réserve près qu’il évacue la langue et le principal moteur de tout imaginaire que sont les mots. Pourtant, si par exemple les mythes divers que le Québec a dérivés de l’évènement traumatisant fondateur étaient nés d’un autre mot que celui de « Conquête », point de vue, manifestement, de l’envahisseur au contraire de l’« Occupation » par quoi les Français désignent un évènement semblable, on peut penser qu’ils eussent été fort différents. Les nations savent-elles encore rêver ? devrait inspirer à tout lecteur une infinité de questions comme celles qu’il a fait surgir en moi et qui exigeraient sans doute un livre pour être mieux posées.

La seule que j’ai pu transcrire ici, dans le peu d’espace dont je dispose, tient à l’exercice de l’altérité. Mais n’est-ce pas de cela qu’il s’agit quand on parle de communauté? De la façon de rêver. Nos sociétés ne savent plus rêver parce qu’elles ne savent plus respecter la distance qui seule permet de reconnaître l’altérité.

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