ÉDITORIAL : Résurgence

Par Zone Occupée

Marie-Andrée Gill

Ⓒ Le Quotidien

Résurgence

Par Marie-Andrée Gill

Je remarque que ce changement de paradigme commence à se sentir quand j’arrive à prendre le temps de regarder. Aujourd’hui, je suis à l’université et je parcours les rangées. Il y a dix ans, dans la section autochtone, il y avait des ouvrages d’anthropologues et quelques récits épars. Maintenant, je lis des noms que je reconnais : Vermette, King, Bacon, Fontaine, Simpson et mon cœur se gonfle de fierté, de réciprocité : nos histoires, nos pensées, nos blessures et nos joies sont légitimes, écoutées et valorisées sur ces petites feuilles de papier si grandes à mes yeux.

Être présents dans l’espace public, c’est une partie de la résurgence autochtone. Ce mouvement peut se résumer, selon le chercheur mohawk Taiaiake Alfred, par trois grands moyens de réappropriation, guérison et affirmation : 

Se Retrouver : Conserver ou réapprendre nos langues, nos pratiques traditionnelles, la connexion que nos ancêtres avaient avec le territoire.

Renommer : Redonner leur nom d’origine à certains lieux de notre histoire, affirmer nos visions du territoire.

Réoccuper : Défendre le territoire contre l’extraction abusive, la pollution et la destruction des lieux millénaires que nous fréquentons.

Dans toutes les formes d’art, l’objectif est de rendre vivants ces procédés par nos expressions. (L’art inclut aussi ce qu’on appelle l’artisanat : nous ne faisons pas de différence entre les deux car ils ont les mêmes fonctions de réappropriation, de connexion.)

Avoir notre place dans la sphère artistique, c’est y inclure nos visions, nos pensées, nos valeurs, nos cultures, notre perception du temps, du territoire, même s’ils ne correspondent pas toujours à ce que l’on peut s’attendre de nous. L’art est une voie ouverte vers ces expressions. Toute forme d’art. Pas simplement l’art pour l’art, mais l’art pour la vie. Je m’explique.

Avec la tradition orale, les peuples autochtones accordaient au langage le pouvoir de modifier le cours des choses de façon matérielle et spirituelle. Ils donnaient une grande importance à la mémoire et à l’honnêteté puisque dans un monde où l’immensité et les éléments sont prédominants, chaque parole, précision de lieu, de faits peut avoir le pouvoir de vie ou de mort. Les récits de création du monde, les histoires, étaient aussi centrales à la compréhension de la vie. Depuis cette époque, beaucoup de choses ont changé dans les formes de rapport au monde. Le fait de raconter des histoires, de dire notre vérité personnelle, est une manière de poursuivre de façon toute naturelle cette vision particulière du monde et des relations. L’art pour la vie c’est ça. C’est l’expression physique ou racontée de notre expérience humaine.

Je marche dans la rangée et prends dans mes mains un livre que je connais déjà de Leanne Betasamosake Simpson. Je replace mes lunettes :  théoricienne, écrivaine et musicienne Michi Saagiig Nishnaabeg de la Première Nation d’Alderville.  Son travail porte sur les dimensions politique et éthique de la narration. Elle remet en question les systèmes de connaissance coloniaux qui tendent à dominer le discours environnemental et fait connaitre les philosophies Nishnaabeg. Je me souviens qu’elle a interviewé des ainés et des aidants spirituels et culturels pour ses écrits. D’eux, elle ressort le concept d’Aanjigone (non-ingérence) qu’appliquent plusieurs nations dans leurs philosophies. Ce concept s’approche de celui de Mishtapeu chez les Innus : le grand homme. Ces philosophies d’être, si je les résume de façon générale, donnent beaucoup de place à la responsabilité de l’individu pour qu’il arrive lui-même à créer sa place dans le monde, avec ses propres critères. Selon mes observations, ces modes de pensée sont encore très vivants, présents dans l’art des Premiers Peuples. Il est souvent question de partir de soi, de sa vérité, sa quotidienneté, pour rester dans cette sphère de réappropriation par ce que l’on connait de ce qui nous entoure et de soi. Je remarque que pour plusieurs artistes autochtones, l’art est le plus souvent connecté à une expérience et une responsabilité individuelles (« ce qui est personnel est toujours interprété sur le nid du collectif », selon Simpson). Aucune pensée généraliste n’est imposée et la vulnérabilité et la puissance de l’artiste peuvent émerger de son expérience de vie, de son histoire. Une grande vérité s’ouvre avec cette perspective, qui n’essaie pas d’inculquer quoi que ce soit aux autres mais montre une vérité expérientielle de l’individu, sa propre vision. Et, naturellement, cette manière de créer parle aux autres de toute façon, car nous sommes tous reliés dans l’expérience humaine. C’est ça, l’art pour la vie.  C’est en grande partie aujourd’hui empreint d’une guérison face au colonialisme, et d’une affirmation de notre présence.

C’est une manière de résurgence, de révolution, de décolonisation de choisir de faire autrement qu’avec les codes de la pensée dominante et nous baser sur nos connaissances, tout aussi valables, profondes et millénaires. 

Tout ça me fait penser à Thomas King, écrivain cherokee. Je me déplace vers la lettre K et feuillette son Indien Malcommode, un portrait inattendu des autochtones d’Amérique du Nord. J’apprécie beaucoup la pensée de King, qui dénonce avec humour et ironie l’histoire coloniale. Je me souviens d’une citation de lui, lue ailleurs : « Les histoires sont des inventions merveilleuses et dangereuses. » Il est vrai qu’exposer nos histoires et notre sensibilité, c’est penser hors du système colonial qui tend surtout à imposer une seule histoire comme étant la vérité (prenons par exemple l’histoire de Colomb qui aurait « découvert » l’Amérique, ce n’est qu’une perception européenne de l’histoire qui est vu totalement différemment d’un point de vue autochtone, qui n’a longtemps eu aucune légitimité). Pour King, les histoires sont dangereuses parce que, si on les prend trop au sérieux, on met en péril toutes les générations qui suivent et qui ne verront qu’une seule face des multiples angles de l’Histoire. Trop prendre les livres et les faits au sérieux, c’est aussi nier notre propre créativité et nos histoires pour en établir de nouvelles versions.

Le cœur de la résurgence c’est aussi, bien sûr, le rapport au territoire. L’envisager hors du système colonial et ses frontières et lois pour en voir le cœur et la générosité est profondément résurgent, comme l’artiste Pekuamiushkueu Sophie Kurtness le peint dans ses œuvres. 

Le territoire est intimement relié à plusieurs artistes. Il symbolise la connexion, la simplicité, l’effort et la présence de tous les instants.  Que ce soit au cœur de leur vie ou au cœur de leur imaginaire, le territoire et son symbolisme, ainsi que l’accès au territoire, sont des enjeux centraux dans plusieurs réflexions et parcours d’artistes autochtones. Nous nous retournons dans nos œuvres vers nos modes de pensée, même inconsciemment. Nous parcourons les territoires ancestraux avec nos corps et notre esprit à travers ces œuvres : un nomadisme de la pensée, un mouvement récurent vers ce qui nous guide et que l’essayiste An Antane Kapesh nomme si bien : « toute chose qui vit dans la forêt correspond à la vie meilleure ».

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