?>
Publicités

Zone Occupée #15 – Mutation

Éditorial ZO 15

MUTATION

Jean Rémi Dionne

En couverture:  Cindy Dumais

Sortie prévue le 26 mai 2018

« Le monde où l’on se reproduit est un monde où l’on s’ennuie.  Seules les erreurs de copie, autrement dit, les mutations, permettent de lutter contre les uniformités; elles sont rares. »

Mon utopie, Albert Jacquart

couverture V2

 

 

 

 

Qu’est-ce que la mutation? C’est une anomalie, une anecdote. Qu’est-ce que l’évolution? C’est tout simplement l’expression de leur patience. Il s’agit là de ma façon très personnelle de résumer les concepts de mutation et d’évolution. Évidemment ces notions sont d’une extrême complexité, mais je crois que cette idée qu’un événement isolé, inattendu, non désiré puisse transformer radicalement nos vies et le monde dans lequel nous vivons me plaît bien. Mais elle n’est pas sans me laisser perplexe quant à savoir s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle.

Je lisais récemment un article particulièrement intéressant où l’on présentait les résultats d’une étude de chercheurs qui s’étaient penchés sur l’étonnante particularité qu’ont les pêcheurs Bajau, peuple nomade de l’Asie du Sud-Est, de pouvoir rester quand ils plongent en apnée pendant en moyenne 13 minutes. Rien de moins. Le simple fait d’imaginer retenir mon souffle aussi longtemps suffit à provoquer chez moi des vertiges sans fin. Malgré cela, j’ai voulu en savoir plus sur le sujet. L’article, paru en avril de cette année dans la très sérieuse revue scientifique Cell, tend à démontrer que certaines mutations génétiques préexistantes chez cette population auraient été l’objet d’un processus de sélection naturelle, et permis de développer cette extraordinaire faculté. Selon ces chercheurs, cette divergence génétique aurait fait son apparition il y a environ 16 000 ans. Pour ma part, je suis absolument fasciné par ce phénomène d’évolution, ou plutôt d’adaptation, au sein de notre humanité. Et face à cela, mes conclusions sont les suivantes.

Première conclusion : Il existe bel et bien des mutants sur terre. Par contre, ce qui est extraordinaire, c’est qu’ils ne sont ni radioactifs, ni verts. Évidemment, l’équipe de scientifiques danois, britanniques, américains, néerlandais et indonésiens qui a mené ces recherches ne parle pas de cela dans son article.

Il m’est difficile de dissocier l’idée de mutation de celles de malformation ou de difformité, résultats d’une quelconque expérience effectuée par un docteur Frankenstein moderne ou un accident nucléaire. Ainsi, lorsque nous avons décidé de choisir le thème Mutation, une seule image m’est venue à l’esprit : celle de Jeff Goldbloom dans le film La mouche. Son visage affreux et dégoulinant me hante depuis ma plus tendre jeunesse. C’est qu’à bien y regarder le concept de mutation était particulièrement présent dans les films de série B des années 1980-1990 et le résultat n’était jamais véritablement attirant. Au-delà des effets spéciaux un peu trop caoutchouteux, certaines scènes continuent de m’effrayer même 30 ans après les avoir visionnées. Je ressens encore aujourd’hui un espèce de frisson en y repensant. Je me souviens d’un film présenté un dimanche en fin d’après-midi à Radio-Canada : Quand souffle le vent. Ce long métrage britannique raconte l’histoire d’un couple de personnes âgées, Jim et Hilda. Le souvenir que j’en ai est celui d’une menace nucléaire sur l’Angleterre. Le couple suit à la lettre les recommandations afin de se prémunir des effets d’une éventuelle bombe atomique. Ils tentent tant bien que mal de s’abriter avec des portes de chambre appuyées sur des murs. Cette image me hante encore. Je me demandais si nous pouvions tous tenir mon père, ma mère, mon frère et moi sous un tel abri. Dans le film, le pauvre couple subit les affres de la retombée nucléaire et l’on voit les effets de la radioactivité agir doucement sur les humains. La maladie, les plaies, les pustules et la mort.

C’est l’arrivée sur nos écrans de la série Strange things, l’an passé, qui m’a replongé dans cette drôle d’ambiance des années 1980. Je comprends qu’elles étaient celles de la catastrophe tout azimut – la couche d’ozone, le sida, Tchernobyl, la crise économique, la catastrophe de Bhopal, L’Exxon Valdez, l’explosion de Challenger, l’apartheid et les famines – et que les productions culturelles puisaient à même ces menaces pour nous offrir des créatures du marais, des tortues ninjas, des mouches et autres bestioles semi-humaines beaucoup moins sympathiques que le peuple Bajau. Mais je prends aujourd’hui conscience que, toutes difformes et effrayantes qu’elles étaient, le véritable danger résidait ailleurs; dans le fait que l’on voulait nous faire croire que leur singularité était dangereuse, et non pas ce qui l’avait provoquée ou comment elle avait été provoquée. En repensant à Jim et Hilda, nul mutant ou monstre ne les a tués, seulement l’absurdité de quelques humains. Difficile alors de ne pas faire le parallèle avec Pyongyang et Washington.

Si l’on revient à cette idée de la mutation comme un événement isolé, inattendu, non désiré et capable de transformer radicalement la vie, alors ce ne sont pas des mutants dont il faut se méfier mais de ceux qui ont le pouvoir, par leurs actes ou leurs gestes, de générer des mutations. Et nous en sommes tous capables. C’est pourquoi je suis partiellement en accord avec la citation de Jacquart. Je ne crois pas que ces transformations soient si rares. Mais tout simplement que l’on ne les voient pas ou pas assez. Ce qui m’amène à ma deuxième conclusion.

Deuxième conclusion : Nous vivons dans un monde en mutation et nous en sommes nous-mêmes des agents. Le film Waterworld (Un monde sans terre) n’est plus à prendre à la légère. En effet, pour quelqu’un qui est né et a grandi dans les années 1980-1990, le fait de savoir que des êtres humains ont la faculté de demeurer aussi longtemps sous l’eau, alors même que nous sommes aux portes d’une véritable catastrophe écologique, donne l’impression que nous sommes en train de vivre dans le préquel du film.

Sans trop le savoir, nos vies ne tiennent qu’à un fil. Elles ne tiennent souvent qu’à l’anecdotique décision d’une seule personne. Qui aujourd’hui se souvient de Stanislav Petrov? Cet homme, décédé en 2017 à l’âge de 77 ans, a littéralement sauvé la planète d’une guerre nucléaire. Par une nuit soviétique de septembre 1983, Stanislav vaquait à ses occupation de lieutenant-colonel des forces aériennes soviétiques, dans un bunker enfoui quelque part près de Moscou, lorsque le système radar satellite qu’il devait surveiller lui signale que cinq missiles nucléaires américains foncent, têtes baissées, sur l’éternelle URSS. La chose était particulièrement plausible puisque, quelques semaines plus tôt, trois avions sud-coréens avaient été abattus par son pays. Le protocole est simple dans une telle situation : avertir l’état-major d’une attaque massive, et s’ensuit une riposte sans demi-mesure. Rien de tout cela ne s’est produit. Cette nuit-là, Stanislav n’a pas cru les radars et s’est contenté d’attendre, anxieusement. L’attaque n’est jamais arrivée.

Et la mutation dans tout cela?

La mutation n’est rien d’autre qu’une erreur de reproduction. Ce qui devait arriver ce soir-là ne s’est pas produit. Un maillon, un brin de l’ADN soviétique s’est brisé et à générer un résultat différent de celui attendu. Pour le mieux évidemment. Pour notre sauvegarde à tous. Sur des millions de copies, de légères altérations se glissent et s’immiscent parfois pour disparaître, mais d’autres fois pour infléchir le cours des choses. C’est ce qui s’est produit cette nuit-là. Ce sont ces petits changements qui permettent l’émergence de l’inédit. Et c’est là que tout devient possible. Au final, l’anecdotique joue un rôle prépondérant dans le développement de nos idées, de nos sociétés, de la vie et de notre propre humanité. Il est générateur de l’impondérable et de l’inimaginé. La mutation est l’anecdote qui transforme radicalement la nature de quelque chose. Il est vrai que par nature nous, les êtres humains, entretenons un rapport ambigu avec le hasard et l’imprévu. Ils sont à la fois désirés et honnis. Je regarde aller le monde qui nous entoure et j’essaie de déceler les infimes altérations qui vont possiblement bouleverser nos existences. Et face à cet inconnu, les sentiments que j’éprouve sont un mélange d’excitation, de désarroi, de crainte, de curiosité, d’enchantement et de désespoir. Tout, sauf le statu quo. Nos mécanismes, nos pensées, nos idées reçues et préconçues; tout cela se répète sans cesse avec d’infimes variations, des ratés, des oublis et, parfois, avec un peu de chance, notre routine quotidienne s’en trouve changée. Pour le meilleur ou pour le pire, mais au moins différente.

Ce qui est peut-être le plus stimulant, c’est de chercher les divers agents mutagènes, physiques, psychiques, génétiques, idéologiques qui accentuent ces changements. Nous avons pour la plupart grandi sous le nuage radioactif de Tchernobyl et avec la crainte qu’il a engendrée. Mais cela a changé notre rapport à l’énergie nucléaire et à ses dangers. Nous avons aussi connu plus d’une mutation politique, ne serait-ce que la fin du communisme et de ses dépendances. Nos ADN physique et culturel en ont subi les soubresauts, c’est indéniable. Et les mutations qui nous attendent, celles de demain, sommes-nous en mesure d’en identifier dans nos « codes» les légères variations et, qui sait, y déceler les potentiels ou les catastrophes? Il ya quelque chose de rassurant à savoir que le monde n’est pas statique, qu’il est en constante évolution. Et si toute mutation, aussi infime soit-elle, est souvent la résultante d’un fait anecdotique, alors il devient possible d’imaginer qu’un seul individu puisse changer le monde. Nous sommes tous de potentiels agents mutagènes dans toutes les sphères de notre vie : au travail, dans nos implications, avec nos amis, notre famille.

Tout cela est véritablement fascinant et stimulant parce que tout est en mutation et possible. Le meilleur, comme le pire. Mais je dois avouer que certains soirs, lorsque je suis assis dans la pénombre de mon salon après avoir été le spectateur au téléjournal du magma bouillonnant qu’est le monde, il m’arrive de regarder un épisode de Strange Things et de sentir ressurgir ce climat catastrophe des années 1980. Alors je ferme les yeux et j’espère qu’il reste encore des Stanislav Pavlov…

Bonne lecture!

Commenter

You must be logged in to post a comment.

Nos partenaires