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WINDIGO – Guy Sioui Durand

WINDIGO par Guy Sioui Durand

Septembre 2052. J’ai 100 ans et un peu de souffle de vie anime ma carcasse humaine d’« onweonwe ». Kahnawake, Odanak, Wemotaci, Wendake, Mashteuiatsh, Uashat-Maniotenam, Matimekosh, Listuguj, Chisasibi, Kitigan Zibi, tout comme Montréal, Sorel, La Tuque, Québec, Roberval, Sept-Îles, Carleton-sur-mer, Rouyn-Noranda, Gatineau et les autres bourgades n’existent plus, submergées ou déconstruites. Le vent souffle une froidure soudaine. Les flammes vigoureuses du feu tiennent le coup. Du moins pour l’instant. Me voilà seul sur les cimes des monts Uapishkat dans le Nitassinan Innu – les Québécois les nomment les Monts Groulx sur la Côte-Nord. Les pensées se bousculent dans ma tête.

Je manipule avec mon pouce et mon index les dents d’yänionnyen’ (ours) et de yänariskwa’ (loup), mes amulettes okis entourées de tabac que je leur offre. Pourront-elles me protéger du danger imminent? Je sors l’omoplate de caribou des braises. Ses craques noircies dessinent une cartographie. Rien n’y fait. Ce moment ultime de scapulomancie inverse plutôt le cours des choses : au lieu de me guider vers l’avenir – faut dire que c’est vraiment « no futur » –, il me ramène dans le passé!

C’était il y a 37 ans en 2015. On m’avait alors demandé, c’était l’automne si je me rappelle bien, un article sur la vision autochtone de la prospection, de prédire le futur, pour la revue Zone Occupée. J’avais toujours, comme tous les Wendats (Hurons), accordé et respecté l’ondinnok1, l’immense pouvoir de nos rêves. J’avais donc accepté l’exercice, dans le but d’énoncer certaines pratiques autochtones liées à l’avenir. J’ignorais que, comme dans le film hollywoodien de science-fiction à grand déploiement que l’on annonçait cette saison-là, ce serait « l’éveil du pouvoir obscur de la force ». Nous on l’appelle Windigo.

Bien qu’âgé, j’ai gardé un certain tonus physique. Ce qui m’a permis, à la fin de cette expédition en solo, de grimper jusqu’ici, de me ravitailler grâce aux méthodes de survie et aux connaissances des plantes, des cours d’eau et du petit gibier que l’on m’avait transmises. Tiawenhk, merci les Aînés. Ça sonne étrange dans la bouche d’un centenaire. Mais Bon! Ma mémoire demeurait vive.

Je relus en pensée ce que j’avais écrit alors. Dans mon récit transcrit pour l’occasion – d’habitude je m’en tiens aux harangues performées, proche que je suis de l’art performance – je référai en premier lieu à la vision globale, celle de l’onderha (notre cosmogonie) aux rôles des okis (les esprits de la forêt qui se glissent dans nos amulettes) ainsi qu’au rite de passage entre l’adolescence et l’adulte, l’adonwe’, pendant lequel un esprit protecteur pour l’avenir se révèle. Pour nous les Wendats, ces éléments définissent la base de notre faculté de prospection, d’inscrire au présent le probable.

Comme l’a si bien expliqué Bruce Trigger – anthropologue adopté selon le rituel par notre confédération – dans son livre Les Enfants d’Aataentsic2, l’onderha est ce mot iroquoien qui signifie « soutien » ou « fondement », qui lie la vie concrète dans les territoires et celle spirituelle dans un tout, une vision circulaire indissoluble. D’où l’importance des okis, « les esprits de la forêt », qui ont le pouvoir d’influencer le futur de nos vies. Ils expriment que, pour nous les Wendats, la perspective que nous vivons dans un monde où tout ce qui existe, même les objets fabriqués, a une âme et jouit de l’immortalité. Les okis comprennent les esprits qui habitent les forêts, les lacs, les rivières ou qui se trouvent ailleurs dans la nature. Ils peuvent, quand on les vénère, les solliciter, susciter la chance ou le malheur au cours d’activités comme les voyages, la guerre, ou l’amour. Nos amulettes s’y rattachent.

Au besoin, d’autres références, notamment en vigueur chez les autres Premières Nations, enrichissaient nos savoirs de la prospection, de la prédiction. Il en va de même pour le recours aux « initiés » investis de savoirs et de pouvoirs. Ce sont les chamans et sorciers, les sages chasseurs, les chefs guerriers valeureux et certains artisans/artistes. Ces gens détiennent des pouvoirs surnaturels qui leur sont propres et ils sont accompagnés en permanence d’un esprit tout-puissant auquel ils peuvent faire appel à n’importe quel moment. Les chamans ou « hommes et/ou femmes médecines » savent comment « extraire » des signaux « ce qui pourrait survenir » et « ce qui va se produire » de nos songes. Ainsi en va-t-il de la psychologie et de la psychanalyse du chaman qui nous a écoutés et accompagnés dans la tente suante. En 1999 à Ossossané, en 2009 à Ekuanitshit chez les Innus, puis en 2014 à Tajin chez les Indiens Totonaques au Mexique, j’en avais côtoyés, notamment pour le rituel de la tente suante.

La prédiction peut aussi provenir de l’usage des grands colliers de wampum et les récits prophétiques qui les entourent quelquefois. Ainsi en est-il des paroles gravées que sont les wampum que l’on « fait parler » de géopolitique. Leur réinterprétation par les sages, grands chefs ou chefs de guerre, est nécessaire pour lire stratégiquement les éléments géopolitiques en cours et orienter ceux à venir. On le fait de vive voix autour du grand feu dans la grande yänonchia, la maison-longue, non seulement pour engager la vision du présent dans les actions à poser mais aussi parce que « le passé a de l’avenir ». Il me revint aussi en esprit ce récit prophétique de ce sage Hopi, lui aussi retiré comme moi sur le sommet d’une montagne. Consulté lors des temps difficiles de la Conquête, il avait anticipé le réveil des Indiens (« Indian Movement ») quand l’Aigle poserait ses pattes sur la lune. En juillet 1969, le module « Eagle » alunit et la première phrase des cosmonautes fut « The Eagle has landed ». Les luttes de résistance commencèrent. Avec le commerce et les échanges, nous connaissions et avons progressivement incorporé les méthodes des autres Premiers Peuples. C’est le cas pour la scapulomancie, le rituel de « l’os brûlé » chez les Algonquoiens autres aborigènes circumpolaires. Dans les territoires, de demander aux anciens d’interpréter la cartographie des veines calcinées de l’omoplate du caribou ou de l’orignal passé dans le feu, fait aussi de la scapulomancie une méthode de terrain pour, en temps de famine, retrouver les traces du troupeau.

Qui plus est, pour ma part, j’avais personnellement acquiescé à ce pouvoir « d’avant-garde » perceptible chez certains artisans et artistes. Comme l’expriment encore aujourd’hui les sculpteur(e)s inuit(e)s « c’est dans la pierre qu’est la forme ». Œuvrer, sculpter, consiste à délivrer cette forme de la matière. Ces capacités à « délivrer » le sens des choses qui pourrait ou va advenir, je l’ai aussi perçue chez Domingo Cisnéros, la poète Joséphine Bacon, mon frère Yves Sioui Durand, Virginia Pésémapéo Bordeleau, Rebecca Belmore, Nadia Myre et surtout chez mes grandes amies de Mashteuiatsh, les sœurs Diane et Sonia Robertson. À mes yeux, comme les anciens artisans stylisaient les amulettes, les pendentifs, les boucles, les perles de fabrication et les motifs signifiants/signifiés des wampum, les haches et les pipes, et grattaient aussi les os des omoplates, certains parmi les artistes actuels redonnaient leur puissance sacrée de dialogue, de guérison mais aussi de prédiction aux artéfacts comme les tambours et les plumes. C’est encore le cas pour cette belle invention algonquine reprise par tous. Ainsi en est-il de nos songes pris dans les tissages du capteur de rêves au matin, lorsque nos idées sont limpides, que les actions à poser sont clarifiées.

Voilà les attitudes, les objets symboliques et les protocoles cérémoniels de la prospective autochtone que j’avais présentés dans mon texte. Aujourd’hui, la religion et surtout la science ont quasiment pris toute la place. Il y eut les livres des robes noires, ces rivaux de nos chamans. Puis les équations, théorèmes et théories des robes blanches, des scientifiques, devinrent des lois. Mais quelque part entre les rêves et les prophéties – « ce qui a été dit avant de se produire, ce qui est prédéterminé, ce qui est enfoui » – et le consensus, ce patient procédé démocratique de consultation, de discussion, d’analyse des faits contextuels et conjoncturels menant à la prise de décision, nos regards prospectifs étaient encore valides, avais-je toujours cru. C’est pourquoi, je m’étais fié à mes amulettes fétiches : l’esprit fidèle de mon clan du loup et celui de l’ours ayant la mémoire du territoire, pour me rassurer dans mes choix, m’engager dans l’avenir. Jusqu’ici, mes okis me protégeait, m’orientaient, me guidaient. Cette fois, rien n’avait fonctionné.

Déjà en 2015 quand je rédigeais, les résultats d’enquêtes se firent alarmants quant aux cataclysmes climatiques, géologiques et sociétaux par le repérage de nombreux signes avant-coureurs : bélugas et baleines noires échoués, fuites de pétrole des navires et pipelines, explosions comme à Lac Mégantic, construction de barrages inutiles comme sur la rivière Unamen (Romaine), feux de forêts en Mauricie forçant les évacuations de Manawan et Obejiwan, déclin des troupeaux de caribous, comme les milliers qui se jetèrent au début des années 1980 aveuglément dans la rivière Caniapiscau. Le cheptel des orignaux fut décimé par une tique mortelle, sans compter l’appauvrissement des pêches et des sols.

Trente-sept ans après, en 2052, tout alla vite.

Un papillon monarque sur le Zocalo dans Mexico agita frénétiquement ses ailes, déclenchant l’éruption du Popocatepelt. Une zone de Mexico fut épargnée : la pulvérisation de la cathédrale laissa entrevoir les temples Aztecas enfouis! « L’effet papillon » se propagea planétairement : tempêtes de sable désertifiant l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe, tsunami gigantesque submergeant l’Océanie. Réveils volcaniques en Amérique du Sud et tremblements de terre dévastateurs au Nord. Le réchauffement climatique fut fulgurant : fonte des glaciers des pôles, sécheresse invivable dans les Prairies, la vallée du Saint-Laurent inondée sous un mascaret, raz-de-marée inouï depuis l’Atlantique. Les barrages hydroélectriques cédèrent, leurs flux effaçant les régions québécoises. Ma randonnée en solitaire au haut des monts Uapishkat afin de fêter mes cent ans m’épargna. En 2052, je compris trop tard l’impuissance prédictive de la tente suante, de la scapulomancie, du wampum et du capteur de rêves. La colère de Papakassik, le Maître des Caribous, serait irréversible.

Les conditions globales furent réunies pour « SA » venue. L’immense créature au cœur de glace et dévoreuses d’hommes qui hante nos forêts, Windigo, le monstre cannibale, après s’être infiltré dans les esprits, s’amenait. Il avait attendu son heure. Le vent souffla de la glace et éteignit le feu. Dans la nuit, aucune étoile pour éclairer. « IL » approchait. Démuni, j’avais perdu l’amour et mes amis, mes vivres étaient épuisés, mes bagages abandonnés et sans arme ou outil. J’étais le dernier Wendat (Huron) encore vivant. Du plus profond de la forêt en bas, des bruits de craquements, comme des pas furieux, se firent pressants. Il avait repéré mon odeur, mes traces.

Ma mémoire de vie défila une dernière fois à haute vitesse, emmêlant les dates. Je me rappelai le boucanage à chaque passage des pierres rougies au feu dans la tente suante à Tajin au Mexique en 2014. Les dernières visions dans la yänonchiaAkiawenrahk (maison-longue) à Wendake, furent confuses : celle violentée lors de la cérémonie de l’Oiseau Tonnerre, réservée aux guerriers, puis doucereuse de la cérémonie de Tihchiont (fraise) des petits fruits début juin 2015. Je revisitai aussi les lignages calcinés de l’omoplate de caribou levé au-dessus de ma tête dans la réserve faunique des Laurentides pour l’événement Os Brûlé en 20123. Je revis l’instant du grand Wampum que j’avais brandi à bout de bras devant le feu à Gatineau en 20094. Je me souvenais de l’installation créée par Sonia Robertson Gardez les beaux. L’immense capteur de rêves était fait de babiches d’orignal tachées de sang, des lucioles qui y brillaient mais surtout de la musique rythmée par le cœur du bébé à naître dans son ventre qui le rythmait au Musée de Mastheuiatsh en 19985.

Mes restes seraient ceux du dernier humain dévoré par cette part de cannibale en nous et dont nous avions amplifié démesurément l’appétit destructeur. Windigo surgit dans la nuit. Nos regards se croisèrent.

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1 Ondinnok est un mot en langue des Wendats désignant un rituel théâtral de guérison qui dévoile le désir secret de l’âme. C’est le nom adopté par la compagnie de théâtre/rituel de mon frère dramaturge et cinéaste Yves Sioui Durand.
2 Bruce Trigger, Les Enfants d’Aataentsic. L’histoire du peuple Huron, Montréal, Libre Expression, 1991.
3 Événement Os Brûlé V, lac Simoncouche, Parc des Laurentides, septembre 2012.
4 Événement Gépèg. Souffles de résistance, Gatineau, 2009.
5 Sonia Robertson, Gardez les beaux, Musée amérindien de Mashteuiatsh, 1998.

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