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TROUS PRIMORDIAUX – Thierry Dimanche

TROUS PRIMORDIAUX
Notes en marge du passage d’une délégation du Saguenay–Lac-Saint-Jean à Sudbury, lors du Salon du Livre
Par Thierry Dimanche

 

Lorsqu’on arrivera à Sudbury, on sera frappé par le contraste entre des promontoires rocheux et des étendues planes où s’alignent nombre de constructions relativement basses. Non loin de là, il y a les cheminées des compagnies minières, dont la principale qui a déjà été la plus élevée au monde et qui impose son gigantesque cigare à des kilomètres à la ronde. D’un point de vue géologique, la région sudburoise siège cependant dans un creux laissé par un impact météoritique il y a quatre milliards d’années (et plusieurs, plusieurs, plusieurs poussières).

Quand les Saguenéens et les Jeannois ont débarqué, en mai, ils ont d’ailleurs affiché une certaine déception, en apprenant que la vie sur terre pourrait même être issue de ce fameux impact, ce qui fait de Sudbury une sorte d’origine du monde que d’aucuns auraient voulu situer près de Roberval. Pour le moment, disons qu’en ce qui concerne l’essor biologique de notre planète, une franche rivalité existe entre le cratère de Sudbury et celui du lac Saint-Jean. Sauf que. Davantage en amont, il y a eu pas mal d’autres événements avant la séparation des continents et l’aventure vers les vertébrés puis la parole. Et c’est justement avant cet avant, vers l’extrémité de ce jadis immémorial, que sont pointés certains esprits de Sudbury. Le boutte de toutte, l’élémentaire, l’arrière-plan de l’entière chaîne énergétique, c’est actuellement dans la mire, ici, à ce qu’on raconte.

Cela se passe au SNOLAB, un centre de recherche souterrain situé à plus de deux mille mètres sous terre, dans une portion désaffectée d’une mine. Résultat d’une collaboration internationale et d’un financement faramineux, l’infrastructure se voulait d’abord un lieu où tâcher d’observer, à l’abri d’un maximum d’interférences, les particules élémentaires projetées par le soleil. Baptisés neutrinos, ces éléments ouvriraient en fait la voie vers une lecture des commencements de l’univers. Un autre volet consiste à traquer la matière sombre, ces 93% de matière qu’on suppose inobservée, mais qui serait nécessaire pour compléter une conception cohérente du monde physique. Un peu ce que le fameux « ADN-camelote » est à l’ADN en général. J’ai donc dû me confondre en excuses complices auprès des poètes visiteurs et leur entourage. À Marie-Andrée Gill, auteure entre autres de Béante, et pour qui « au bout des déconstructions/se tient planant/l’espace de tout ce que tu veux d’autre », j’ai avoué que le site du laboratoire importait somme toute assez peu, et qu’il importait même qu’on le déchausse de ses prétentions originaires afin de les exporter, de les remettre en circulation sur cette terre dont on n’a pas encore vu le nombril. (On a beau avoir une certaine idée de ce dont le centre de la Terre peut avoir l’air, on n’y a pas mis le projecteur davantage que Jules Vernes encore.)

Quant à Charles Sagalane, dont L’armoire aux costumes pousse la métaphore filante du bas de laine jusqu’au cosmique, nous avons négocié ensemble le début d’une ombre d’entente. Pour les vingt-quatre mois à venir, je lui laisse la calotte et le manteau terrestres, et jusqu’au fond des sauges cubaines du lac Léman, ouais, s’il consent à brasser une nouvelle bière amère en cuves souterraines, la Sagbury banquet, dont les bouteilles arboreront une culotte d’hermaphrodite platonicien, avec une douille au fond. Puisque c’est écrit : « C’est un vêtement ample que déploie le silence. On ne sait si c’est lui qui nous enfile ou si on l’enfile. » Aux agents du magazine Zone Occupée, enfin, j’ai promis de mieux relire Deleuze et son modèle pour une déterritorialisation, laquelle, comme on sait – dans sa forme relative –, laisse libre cours à une reterritorialisation. Pour l’instant, on se permettra de co-territorialiser un peu et d’imaginer un sas plus fluide Saguenay-Sudbury. Pour ce faire, j’ai emmené un peu de ces rencontres avec moi lors d’une première descente dans le SNOLAB, au matin du 25 juillet 2016, alors qu’en compagnie du compositeur et ami Robert Lemay j’allais explorer les possibilités sonores du lieu dans le cadre d’un futur et profond enregistrement. Ainsi, dans cette béance, nous avons continué de peler les costumes de la terre, de la matière, occupant peu à peu la zone où les sons se raréfient, à partir de laquelle tout a commencé à se produire. C’est à suivre, on l’aura compris.

 

crédit photo: Slow Ride Photography

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