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QUAND L’AUTRE EST AUSSI MOI – Sylvie Tourangeau

QUAND L’AUTRE EST AUSSI MOI

Par Sylvie Tourangeau

Le 20 septembre à Langage Plus (Alma) et le 21 septembre au Lobe (Chicoutimi) ont eu lieu deux soirées de performances en collaboration avec la RIAP 2016 (Québec). Des performeurs provenant du Portugal, de la Slovaquie, du Pérou, du Chili, nous ont apporté des visions très personnalisées de leurs cultures et de leurs différentes prises de position intimes, politiques ou sociales. Le rapport à l’autre était omniprésent dans l’ensemble de leurs propositions, ils ont mis en actes des modes de relation et de participation avec le public qui n’ont pas manqué de soulever certains questionnements.

Pour ce texte, j’ai préféré laisser tomber la mise en lecture des actions, de même que l’analyse détaillée pour vous offrir un autre type d’expérience. Pour l’occasion, j’ai choisi une relation plus organique, plus imaginative envers la transmission des performances qui ont eu lieu afin de laisser plus d’espace à vos propres constructions, vos visions, histoire de prolonger, en vous, ces performances, autrement…

J’ai choisi quatre performeures qui m’ont davantage interpelée. Je vous propose des descriptions sommaires de ces performances suivies de commentaires ou questions lancés spontanément. Je souhaite que cet écho d’après-performance éveille une réflexion riche et évolutive qui n’appartient qu’à vous.

PS Même si, quelques jours plus tard, j’ai revu deux de ces performances au RIAP à Québec, j’ai choisi de commenter que ce qui s’est passé à Alma au lieu de faire un bilan des deux représentations de la même performance. Je profite de l’occasion pour remercier une bénévole du RIAP, Évelyne Bouchard, qui a été une aide précieuse pour ce texte.

 

RIAP à Langage Plus
Marta Bernardes
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Elle est assisse sur une chaise dont la quatrième patte est coupée. Dans l’espace vide, entre cette patte et le plancher, la performeure place son pied. Sa chaussure tient la chaise en équilibre. Ce bon voisinage entre matière et ingéniosité humaine lui permet de vraiment… s’asseoir.

Elle s’engage dans une série d’effets de surprise répétés, tel un enfant qui prend son jeu au sérieux. Elle plie et déchire une feuille de papier blanc qui prend la forme d’un cadre. Elle l’approche de son visage. Puis, elle la déchire à nouveau de manière à ce que la feuille devienne une ligne horizontale de papier. De côté, elle l’introduit graduellement à l’intérieur de sa bouche. La performeure plie et déchire d’autres papiers en faisant apparaître des cadres de plus en plus petits. Elle répète plusieurs fois le même stratagème. Notre regard est dirigé vers des parties de plus en plus précises de son visage. La complicité avec les spectateurs s’installe.

Sans mettre en péril l’équilibre de la chaise, elle dégage son pied du soulier. Celui-ci devient, alors, le réceptacle pour le papier qu’elle crache délicatement. Elle se lève et enlève ses vêtements. Nue, les bras ouverts, elle se dirige vers l’audience. Sur un de ses bras est écrit : le corps est un langage. Elle choisit une personne à la fois et s’engage dans un contact réel, dans un moment de connexion empathique qui vise à faire ressortir une joie spontanée et partagée.

C’est avec une empathie sincère et renouvelée que Marta Bernardes fait confiance aux changements de perception des personnes qui entrent en contact avec ses actions. Elle considère le public comme son égal. Elle ne montre pas, elle fait. Elle reste en contact. Elle sait que nous savons ce qu’elle fait. Elle laisse suspendre juste assez de temps entre chacun de ses gestes. Dans cet invisible, dans l’intervalle entre deux actions, la confiance se tisse, lentement mais sûrement. Elle crée des liens.

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Après coup, je réalise que peu importe les actions qu’elle a accomplies avant de se diriger vers les spectateurs, ce sont surtout son attitude performative et l’émerveillement relié à l’action de jouer qui a assuré une relation soutenue avec l’auditoire. En fait, ces actions auraient pu être toutes autres puisqu’elles n’ont servi qu’à rendre humainement possible le moment où elle se dirige, les bras ouverts, vers le public et qu’à ce moment-là nous n’ayons aucun doute sur son authenticité. La ligne est mince entre le procédé, l’apparence et le vrai geste ressenti.

Souvent, lorsque les performeurs s’avancent vers le public, nous assistons à la globalisation d’une action où l’intention des performeurs prend le dessus sur le réel potentiel de la rencontre spontanée. Cette performeure a pris le temps d’aller au devant de chaque personne, dans la salle, sans jamais avoir la même attitude ou posé le même geste. Les gens sont demeurés attentifs à ce qui allait se passer d’une personne à l’autre. Dans cette performance, Marta Bernardes a créé des liens véritables en apportant, d’un commun accord, un plus… à ce qui était déjà là.

 

RIAP à Langage Plus
Andrea Inocêncio
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Sur une table sont étalés des vêtements, des accessoires de tout acabit. La performeuse Andrea Inocêncio et la co-performeure Sara Létourneau s’habillent très graduellement de manière à ce que nous ayons le temps d’examiner chacun des objets. Les éléments s’additionnent graduellement sur les corps, la transformation opère : Andrea Inocêncio ressemble de plus en plus à une sorte de super héros ludique, masculin et féminin, multiculturel et universel à la fois. Ici, elle personnalise plutôt qu’elle ne personnifie. Sara se concentre sur la création des sons qui accompagne les actions.

Le déroulement de la performance consiste en une suite d’invitations de groupe, individuel et en duo pour danser, pour se battre à l’épée avec deux épées bien souples… puisqu’elle utilise de longues et minces banderoles de tissus. Elle choisit deux hommes et leur demande de croiser leurs bras de manière à lui fabriquer une chaise humaine sur laquelle elle se déshabille tout en tentant de demeurer assise. De cette démocratisation de l’action performative, la performance glisse dans l’intimité et ramène cette présence héroïque à une notion se rapprochant davantage de la célébration, de la reconnaissance, de l’inspiration, de ce qui pousse à se battre pour ses convictions et sa création. La performeure exécute des poses reliées à la force physique pendant que des noms d’artistes, de penseurs, d’écrivains, etc. politiquement engagés (surtout des noms de femmes) sont projetés sur son corps, alors qu’elle est vêtue d’une simple culotte blanche.

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Les invitations à participer adressées au public ont été nombreuses et ont réussi à changer l’atmosphère du lieu, sans toutefois créer une grande spontanéité dans le rapport entre la performeure et les personnes impliquées dans les actions. D’une part, les spectateurs (dont trois hommes) ont vraiment contribué à ce que le rythme de la performance soit soutenu et même que l’action ait lieu. D’autre part, l’artiste est demeurée sur ses réserves, très fidèle à sa structure, sans vraiment s’abandonner à vivre les choses au fur et à mesure. Même si le public avait une grande importance dans la continuité des actions, la relation entre lui et la performeure s’est développée à sens unique, laissant planer dans les airs une légère sensation d’avoir été mis au service de l’intention de la performeure sans que l’échange ait apporté un réel changement à ce performatif de situation fort prometteur.

 

RIAP au Lobe
Carlitauchu (fusion de son nom, Carla Montalvo, et du mot quechua uchu qui signifie « chili »).

 carlitauchuc-canopee-media-sophie-gagnon-bergeron1Vêtue dans une esthétique trash, punk, plus ou moins « heavy metal », Carlitauchu arrive. Disons plutôt qu’une sorte de « créature » excessive, tout à coup, nous fait face. Elle en impose et elle exige. Nous sommes dans un échange ou l’attitude du « pur et dur » prédomine. Est-elle vraiment humaine? Avons-nous affaire à l’incarnation d’une persona redoutable, à la téléportation d’un personnage mythique? Ou bien, sommes-nous en pleine matérialisation d’une fixation psychanalytique? Difficile à dire…

Chacune de ses actions semble dictée par un impératif à faire. Les gestes sont directs, peu développés et se suivent dans un rythme assez rapide. Avec insistance, elle offre, à deux hommes de l’assistance, une coupe remplie d’un liquide or (mélange de miel à un autre liquide). Fait-elle référence aux Égyptiens? Chose certaine, ces hommes doivent à tout prix boire cette potion étrange! À chaque fois qu’elle termine une suite d’actions, elle crache de l’encre noire, nous faisant penser au charbon, peut-être à la déesse Médée, nous naviguons en eaux troubles.

Sans retenue et sans pudeur, elle choisit un autre homme pour, cette fois-ci, s’assoir sur lui et s’en servir comme une source de jouissance sexuelle. Elle est la seule à être active dans une sexualité vécue sans se soucier de l’autre. Ensuite, elle le couvre d’un plastique transparent et de son vagin jaillit de l’eau après avoir actionné un anneau déjà fixé près de ses fesses. Puis, rapidement, elle entraîne le public à l’extérieur où nous l’apercevons portant des seins rapportés. La performance est passée tel un coup de vent, comme le vent qui a éteint trop brusquement ses faux mamelons en feu.

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Souvent, ce genre de performance m’amène à m’interroger sur l’utilisation des mécanismes de dénonciation. Par exemple, vouloir remettre en cause une sexualité non partagée, l’hypersexualisation en utilisant les mêmes références, les mêmes procédés, les mêmes comportements reliés à ce que nous dénonçons permet-il de communiquer le propos revendicateur? Pour moi la réponse est non. L’effet de miroir ne me place pas dans un processus de conscientisation. Ici, l’utilisation d’une référence mythologique féminine ne m’a pas apporté une sensibilisation, une ouverture, qui m’a fait « voir » plutôt que de me mettre face à la représentation d’une situation à pointer du doigt.

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Durant cette suite d’actions, j’ai souvent eu la sensation que la performeure était possédée par une urgence. Cette présence précipitée ne m’a pas semblée voulue. Elle ne lui a pas permis de mettre au premier plan la personnalisation de ses intentions et de ses gestes de manière à supplanter les nombreux registres associés aux éléments fort connotés dont elle s’est servie. À un moment donné, je me suis demandée pourquoi les hommes, qui avaient participé à sa performance, ne se sont pas opposés ou n’ont pas risqué une tentative de dialogue tant l’instrumentalisation était tangible. Jusqu’où celle-ci était-elle percutante?

 

RIAP au Lobe
Janine Soenens

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Nous glissons dans complètement un autre genre de performance où l’art et la vie cohabitent dans une économie de moyens où chacun des éléments choisis à un sens. Ici, la relation avec l’autre, le dialogue créé sur le vif, le geste répété sont les fondements de ce déroulement d’actions livrées de façon très naturelle.

Une table recouverte d’un long tissu beige repose sur des barils troués d’où passe la lumière. La performeure est assise en face d’un homme provenant de l’assistance à qui elle a préalablement demandé de « performer » avec elle. S’entame un dialogue pendant que chaque personne « gruge » des feuilles d’artichaut. Après que chacun d’eux en ai mangé une certaine quantité, il offre ses feuilles à l’autre. Au fil de la conversation – sous la forme de questions/réponses) – chacun coud, de son côté,  les feuilles d’artichaut de son interlocuteur.

D’autres feuilles d’artichaut – traces de dents comprises – ont déjà été cousues. La quantité impressionne et donne de l’ampleur à cette graphie végétale qui témoigne à la fois des conversations passées mais aussi de celle à laquelle nous sommes en train d’assister. Le dispositif à converser a déjà opéré et il continue d’agir sous nos yeux. La conversation file… ils mâchent des artichauts, ils mâchent leurs mots. J’imagine une correspondance épistolaire sans fin.

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Le protocole d’échange prend du temps, la vie passe, l’art se modifie. Cette conversation en duo est une action répétitive qui offre à la fois ses moments révélateurs et ses moments d’ennui. Malgré cela, l’échange sur l’art se perpétue. L’échange est un don de soi.

Tous les éléments de cette performance se répondent et les réactions s’enchaînent… Le moment révélateur, la monotonie du quotidien, le performatif avec tous les états qu’il provoque sont au rendez-vous. L’écoute active des spectateurs se raffine, puis s’estompe, l’attention flottante prend la place, la présence-absence se fait sentir, comment continuer à écouter? Finalement, la participation de l’assistance est très active, même si elle ne se canalise pas dans des actions concrètes. Le performatif de cette performance en duo de Janine Soenens réside dans les méandres de notre disposition mentale envers la conversation de l’autre. Quelle exigence que d’être en position de témoin actif! Le dialogue est résolument performatif.

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Ces deux soirées de performance se sont déroulées sous le signe de la diversité de procédés, de cultures, de manières d’agir dans l’unification d’un désir commun de transformer la relation à l’Autre.

 

Crédits:
Mariane Tremblay/ Langage Plus / RIAP 2016
Sophie Gagnon-Bergeron / Canopée médias

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