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POUR RALLUMER LES ÉTOILES / Anick Martel

J’écris au Cosmos.

« – Salut François! Est-ce toi qui a choisi quelles musiques tu allais offrir à chacun des réalisateurs ou ce sont eux qui ont choisi sur quelles musiques ils allaient travailler?
– Oui, c’est moi qui ai offert une chanson pour chacun des réalisateurs. J’y suis allé avec mon feeling. Par contre, il est important de comprendre que les chansons n’ont pas été écrites dans cet objectif. Il s’agissait plutôt de mettre en vidéos le nouvel album de Frank et le Cosmos. D’en faire un album audiovisuel. »

Je comprends le Cosmos. La poésie de ses textes est une œuvre ouverte. Entre chaque ligne écrite, il est possible de s’y glisser pour prendre part à l’univers en y entremêlant le nôtre. Il faut écouter sa musique pour en saisir le génie. C’est une invitation à devenir explorateur cosmique.

À se perdre dans l’univers du Cosmos.

Et je suis un peu perdue.

Trop de mots comme autant de galaxies se bousculent dans ma tête. Trop d’images et de liens rhizomatiques s’agglutinent dans mes pensées autour du projet Explorations cosmiques initié en 2015 par La bande Sonimage.

« …qu’importe le contenu, le contenant me dévore… »

Pour ce projet intersidéral, cinq réalisateurs basés au Saguenay ont été invités par La bande Sonimage à concevoir une œuvre pour jeter un regard singulier autour de l’univers du dernier album éponyme de Frank et le Cosmos. Ce projet protéiforme questionne autant l’accessibilité à la diffusion musicale des artistes hors-sentiers que les limites et la polymorphie des pourtours artistiques du vidéoclip et du court métrage. Savamment imbriquées par ces cinq réalisateurs aux cinq propositions lumineuses, je les écoute en boucle, totalement aspirée par la nature de cette expérience métaphysique.

Nées au cœur d’un même grand nuage de gaz et de poussières, les étoiles, au début de leur existence, vivent en groupe. On désigne ces groupes de sœurs jumelles sous le nom d’amas ouverts. De temps en temps, sous l’effet des forces gravitationnelles, l’une d’entre elles est propulsée hors de l’amas qui perd ainsi, peu à peu, toutes ses étoiles.

Nous sommes des étoiles, il est le Cosmos.

Suspension de l’espace-temps.

Je suis une étoile en chute libre parmi des milliers d’étoiles en chute libre.

Francois HarveyFrançois Harvey est un auteur-compositeur-interprète qui nous fait voyager depuis dix-sept ans aux sons déjantés des expériences immersives de ses six albums. Mieux connu sous le pseudonyme de Frank et le Cosmos, lorsque je découvre l’artiste en 2010, je comprends que sa poésie transcende la musique qu’il compose et que la musique qu’il compose transcende la poésie. Tout est poésie pour un univers franchement fascinant où les forces gravitationnelles se décuplent.

Impossible d’écrire sur le Cosmos sans s’y perdre. L’exploration cosmique est vaste et ça gravite de partout. Dans cet univers complexe, je suis un trou noir et j’avale des étoiles. Présentées pour une première fois en mars 2015 dans le cadre de la soirée régionale du Festival Regard à Saguenay, les cinq créations méritent un voyage allant bien au-delà des frontières de la Sagamie.

*

Big Band

*

« Je n’ai pas réussi à me rendre aux côté des étoiles
Dis-moi seulement que tu m’y attends! »

.


STROBOSCOPE
Réalisation : Samuel Pinel-Roy

L’histoire de Samuel raconte la danse d’un homme sans souliers.

Un homme à la tristesse palpable, perdu sans ailes sur un lac gelé, qui prend son envol pour une danse dans une tempête solaire. Il a la mémoire qui s’embrouille. Les images sont vaporeuses et nous invitent dans les parallèles d’un monde où l’on ignore qui a perdu quoi. Est-ce un homme dont les souvenirs se dissipent au fil du temps perdu, pendu au fond du bain? Cet homme qui s’enneige et s’enlise sans souliers dans la froideur des jours gris ensoleillés, est-ce un homme qui a perdu l’être aimé? Il a la tête qui s’emballe au dehors comme au dedans, vive est la douleur d’un corps qui se noie peu à peu. Vivant.

Tout s’évapore dans les images du réalisateur. L’eau est une transition des états humains. Le cœur gelé, la tête vaporeuse, les souvenirs brumeux, l’eau devient conductrice d’une mémoire qui s’égare au temps présent.

On nous raconte une histoire. Une histoire figée dans le temps et dont les clefs se perdent pour une mémoire qui flanche, à chaque flash elle droppe. Si les paroles et la musique du Cosmos nous proposent « …l’éternelle résistance… », les images de Pinel-Roy nous transmettent la détresse d’un homme effrité mais qui danse, danse, danse, presque souriant, presque dérangeant, qui danse l’ultime de ses mouvements « …sous un soleil stroboscope… » puisqu’il ne reste qu’à danser pour embrasser la mort.

 


LA MÉTAMORPHOSE
Réalisation : Noémie Payant-Hébert

« …une autre fois je t’en prie! Me téléporter
Une autre fois je t’en prie! La métamorphose… »

Des frissons au cœur. Des frissons au corps dans les moindres recoins de mon moi, voilà ce qui me vient quand je regarde La Métamorphose, troublée par la beauté des images, par le regard de cet enfant, la puissance des gestes et celle de cette chanson.

Je me téléporte.
Je ne compte plus les écoutes que j’en fais. Je suis déplumée.
Je danse.
C’est mon coup de cœur cosmique. Je prends position. Il y a dans cette vidéo de l’âme une ouverture à l’autre. À ceux qui ne peuvent entendre la musique cosmique. Fond électronique. Voix filtrée très haut perchée comme un petit oiseau qui perd ses plumes, qui se métamorphose.

La chanson du Cosmos est un secret chuchoté en grands gestes signés.

La réalisatrice a travaillé avec la troupe Chansons pour vos yeux, utilisant le français signé pour créer la chorégraphie du refrain. Elle nous propose une langue, un langage, je suis subjuguée par la douceur des images. Elle nous propose un rêve où toutes les personnes entendent la même musique. Elle nous propose une danse. Et puis l’univers éclate et s’anime : des astronautes et un crocodile font voler en mille éclats cette parfaite esthétique.

Le chant des signes donne des frissons, j’ai la plume qui se délie. Les images au ralenti, corps de plumes oranges dans ces bras, je ne fais que penser à ce petit garçon qui n’entend peut-être pas la beauté de cette chanson. J’écoute la vidéo en boucle. Impossible de m’arrêter. Je suis téléportée. Je me reconstruis un monde intérieur où je suis métamorphose, où je suis chacun de ces gestes de ce chant signé que j’apprends pour chanter en silence.

 


JE PENSE À TOI
Réalisation : Nicolas Lévesque

Je pèse sur play.

Je comprends que le réalisateur a demandé à des gens s’il pouvait les filmer alors qu’ils écoutent la chanson pour une première fois, une paire d’écouteurs comme un vaisseau spatial pour une envolée dans l’univers du Cosmos.
Je pèse sur pause. Je vais chercher mes écouteurs.
Je remets la vidéo au début.
Je me place dans la même posture d’écoute qu’eux mais sans la caméra de Nicolas Lévesque posée sur moi.
Je pèse à nouveau sur play.
J’écoute.
Comme cet homme qui starte sa chainsaw.
Comme cette jeune femme qui fait boire l’enfant.
La vieille dame qui tisse.
Les amies-jumelles.
L’arpenteur.
Le scientifique.

La conductrice de bus scolaire et tous les autres. Ils sont vingt.
J’écoute.
Vingt intimités avec pour fil conducteur cette double intimité croquée dans des quotidiens qui s’entrecroisent sur un air de seul ensemble.

« Je pense à toi je pense aux autres aussi qui sont tombés
Je pense à toi aux amis qui ont déboulé… »

Mon regard plonge dans l’authenticité de ces soubresauts du corps, têtes qui se relèvent, qui se détournent au refrain de cette écoute intime. Regards tristes ou heureux. Rien ici n’est joué, tout se passe dans l’instant présent, l’ici et le maintenant d’une première écoute de l’œuvre magistrale du Cosmos.

Sur un air commun, dans le quotidien des vies qui défilent, la caméra va à la rencontre des vies et de l’univers de l’instant présent des actants. Comme une intrusion, une brèche intime puisque…

« Tu ouvres la porte aux étrangers
ç’ta cause de ça qu’on s’est connus
si tu l’avais gardée fermée
j’aurais jamais connu la rue… »

Alors qu’ici on se raccroche aux univers des autres pour voir défiler par petits clips ce qui construit leur quotidien, les astres s’alignent et s’entrecroisent au fil d’un air commun. C’est inévitable. On se met à pense à l’Autre. À celui à qui l’on passerait, à notre tour, une paire d’écouteurs pour partager cette intimité que Lévesque capte avec brio, sans dire à quel moment la caméra tourne pour nous présenter ce que seule une caméra peut nous donner quand nous ne savons pas que nous sommes filmés. Une action où la mise à vue des réactions est entièrement naturelle, à la recherche de ce punctum de tous les instants.

Moi aussi, je pense à toi.

 


JUPITER APPLAUSE (ENCORE)
Réalisation : Jean-Marc E. Roy

Pour Jupiter Applause, ce sont les guitares qui chantent. La pièce est instrumentale. Le Cosmos devient bande-son pour ce court métrage de Jean-Marc E. Roy où le rouge tisse un projet franchement cinématographique avec l’accord des guitares explosives du Cosmos et ses progressions musicales ponctuées. Seconde série de frissons dans mon corps.
Des frissons rouges.
C’est le manteau du petit chaperon accroché tout près de la cheminée.
À l’horreur de l’orée des bois.
Deux femmes seules et la hargne qui rôde. Une vieille et une femme-enfant.
La petite court dans les bois.
Des frissons de petites peurs pour un conte-type où la variation du réalisateur propose une relecture actuelle de ce populaire récit de la tradition orale, où l’homme est un loup pour l’homme.
Elle a les dents longues cette enfant et elle tient entre ses mains ce qui causera ta perte, homme.
Rouge prédateur. Il est à la porte.
Elle pointe son arme sur toi. C’est un jeu. Un cheval de Troie. Aujourd’hui, elle défie la peur.
Montée musicale. Montée dramatique. Guitares lascives. Chants funèbres. La musique intensifie l’action, tout devient rouge, puis vient la chute. Rouge. Comme ce sang que l’on ne voit pas mais qui chasse la peur. Chante ta perte.
Ce soir, le loup ne hurlera plus son mal.

 


DEMAIN MATIN
Réalisation : Christine Lavoie

J’écris au Cosmos.

« – Salut François! J’aimerais ça que tu me parles un peu de ta guitare carrée verte… »

J’ai hésité avant de lui poser la question. La façon dont elle repose sur son épaule. Le Cosmos traîne sa guitare comme on fait son baluchon.

« – C’est une guitare que j’ai fabriquée à partir de pièces que j’avais en trop. J’ai entrepris ce projet pour me sortir d’une déprime. À cette période, j’avais des problèmes aux doigts et aux mains. Certains jours, je n’arrivais même plus à jouer. Je me demandais sérieusement ce que j’allais faire de ma vie alors j’ai fabriqué une guitare pour arrêter de réfléchir. Je l’ai nommé « Polly ». Le corps est une planche de bois aggloméré que j’ai peinte en « Surf green » comme les vieilles Fender. J’ai acheté la peinture chez Pièces d’autos Ste-Geneviève. C’est la couleur correspondant aux « Chevrolet 57 ». Bernard Falaise m’a dit dernièrement qu’elle ressemblait à la guitare de Bo Diddley. J’ai vérifié et effectivement elle y ressemble étrangement. Elle a un son hallucinant. C’est un mélange de Telecaster et de Gretsch. Quand on a fait le lancement de l’album, je l’ai branchée dans deux amplificateurs et ce fut une révélation. Le son était dense comme un nuage épais. J’ai pu faire des solos interminables. Lorsque je tombe amoureux d’un son, j’en ai pour un bout avant de décrocher. »

Mon corps-poussière d’étoiles s’éteint.
J’ai embrasé le Cosmos.
Maintenant, j’ère sur terre.

« Il n’y a rien à comprendre, il n’y a rien à chanter
si la mer voulait me prendre, je ne pourrais refuser… »

 

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