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Prospective

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La symphonie éclatée OU Comment imaginer l’avenir avec un sac de patates sur la tête?

« Demain ne sera pas comme hier.

Il sera nouveau et dépendra de nous.

Demain est moins à découvrir qu’à inventer. »

 Gaston Berger

Cette affirmation de Gaston Berger, philosophe et inventeur du terme prospective, m’amène à croire, et cela m’inquiète autant que cela me réjouit, que le monde de demain ne soit même pas une hypothèse; c’est une inexistence. En tout cas, il est en défaut d’existence pour le moment et il incombe à nous tous de l’inventer. Est-ce une bonne nouvelle?

Et vlan!

Quelle entrée en matière me direz-vous. Désolé pour les anxieux et les angoissés. Ce qui est certain, c’est que l’incertitude est maîtresse de notre avenir. Car demain n’est pas un continent qui attend notre venue pour dévoiler ses contrées verdoyantes et riches, non; c’est plutôt une œuvre en devenir, un monde à créer. Mais de là à savoir s’il s’agit d’un chef-d’œuvre ou d’une catastrophe, impossible d’en juger. Par contre, il est clair que ce sera notre œuvre collective, belle ou affreuse, et que nous en serons tous les responsables. C’est donc ici que se situent mon inquiétude et ma réjouissance quant à la nature de demain qui en fait une invention. Ce qui me réjouit c’est de croire que notre futur n’existe qu’en ce qu’il est comme une symphonie, c’est-à-dire un assemblage de notes jouées par une multitude de musiciens. Chaque note ne signifie rien en soi, chaque partition n’est qu’une composante d’un grand tout. Imaginé ainsi, le futur devient alors un assemblage réunissant musiciens, partitions, instruments et chef d’orchestre. L’un sans l’autre nous pouvons les observer, les comprendre, les analyser comme la partie d’un tout. La mélodie créée quant à elle est intangible et englobante. On ne peut arrêter les musiciens de jouer pour apprécier un passage, car ce faisant la symphonie s’arrête. Les sons qui composent la symphonie existent dans l’instant, mais elle n’est qu’un devenir. C’est peut-être pourquoi j’ai toujours envié la sérénité du violoniste. Elle traduit à mes yeux une certitude et une confiance sans pareil. C’est grâce à cette certitude que ses doigts peuvent exécuter méthodiquement chaque geste qui produira un son mélodieux pour peu que le violoniste en soit un bon. Il connaît sa mélodie, il l’anticipe et il crée mécaniquement ce qui existe déjà dans son esprit. Il est créateur, car il sait ce qui sera. Sa sérénité, c’est la certitude de faire la bonne chose, de se savoir intemporel, car la mélodie existe alors même qu’elle n’a pas été entendue. Il puise dans son expérience, il anticipe le mouvement des autres musiciens, il utilise sa mémoire prospective pour se souvenir de ce qu’il doit faire afin que la mélodie soit. Son cerveau a la capacité de se rappeler de ne pas oublier, il fait le pont entre le passé et le futur. Quelle extraordinaire faculté! Se souvenir des actions futures. Voilà l’image idéalisée que je me fais de l’invention de demain; une symphonie intemporelle où le passé, le présent et le futur ne font qu’un.

Or, c’est à la cacophonie qu’il serait plus juste de se référer en réalité, d’où mon inquiétude. Où sont donc passées nos partitions, arrivons-nous encore à entendre la mélodie? Comment arrivons-nous à imaginer ce demain? Notre présent peine à se souvenir du passé et le futur est plus qu’hypothétique car, à force de museler nos scientifiques et d’amputer dans la recherche, notre propre gouvernement nous a coupés d’un savoir nécessaire pour éviter les ruptures. Nous avons perdu le fil du temps. Dans cet état de fait, je peine à dégager une vision probable de notre avenir qui ne serait être autre que catastrophique. Alors même que notre planète semble au bord de la destruction, nous refusons de croire ceux qui nous mettent en garde. Quant à moi, je ne peux m’empêcher d’y voir Cassandre s’efforçant de nous avertir de la catastrophe qui nous guette sans même que nous bronchions; sourds à ses avertissements, voire amusés. Est-ce par arrogance ou simple stupidité que nous avons craché dans sa bouche comme l’a fait Apollon? Terrible destin d’ailleurs que le sien, plus terrible encore que celui de ceux qui refusent de la croire. Faute de données scientifiques valables pour appréhender correctement notre futur, il nous reste les récits d’anticipation écrits dans le passé sur notre futur actuel. Malheureusement ou étrangement, la plupart de ces récits qui ont bercé ma jeunesse se sont révélés franchement déprimants, voire catastrophiques : 1984, Le meilleur des mondes, La planète des singes. Même le futur de Marty Mcfly était pour ainsi dire assez sombre. Rappelez-vous, c’était le 21 octobre dernier, qu’il était parmi nous. C’est du moins ce que proposait le film. Au volant d’une DeLorean volante, le doc Brown conduisait le jeune Marty dans son propre futur, ce qui allait provoquer une réaction en chaîne prétexte à ce second opus de Retour vers le futur. J’ai dû écouter ce film une vingtaine de fois au bas mot, toujours avec plaisir mais aussi avec une pointe de malaise. Ne trouvez-vous pas une certaine ressemblance entre Biff Tannen et Donald Trump? J’imagine que c’est pour cela que faire l’exercice d’imaginer le futur, depuis ma plus tendre enfance, contient une part d’inquiétude et de peur.

C’est donc aveugles et oublieux du passé que nous cheminons dans le seul temps que nous possédons, le temps présent. Je suis au premier rang de ces aveugles, je ne m’en cache pas. J’en prends pour exemple l’épisode du niqab des récentes élections. Comme tout le monde, je fus aveuglé tout au long de la campagne par cette question, aveuglé en ce qui me concerne comme la plupart d’entre vous, j’imagine, par l’absurdité de ce débat stérile, mais aveuglé tout de même. La réaction des individus portant un sac de patates sur la tête, lors des dernières élections pour protester contre une décision de la cour, démontre que ce qui a polarisé les opinions et mobilisé le plus d’espace de discussion ou de réflexion provenait de réactions liées aux valeurs et préjugés des individus, et non pas en lien avec des enjeux beaucoup plus complexes de développement durable, d’environnement, de gouvernance démocratique. Difficile dès lors de co-construire collectivement un devenir souhaitable. Après plus de soixante-dix jours de campagne électorale fédérale, on aurait aimé penser que le pays tout entier se livrerait à un véritable exercice collectif de prospective. Cela semble évident, la prospective n’est-elle pas une démarche qui vise à analyser les tendances et les événements actuels afin de prendre les meilleures décisions pour demain? De ce fait, l’extraordinaire de l’acte démocratique devait ouvrir le champ des possibles quant à l’avenir que nous désirions construire ensemble. Savoir se projeter et imaginer le monde de demain collectivement constitue un privilège merveilleux, même en 2015. Il aurait été aussi légitime de croire que les prétendants au pouvoir se seraient efforcés de nous proposer des scénarios imaginant les possibles, de nous laisser entrevoir, à travers leurs analyses, une société modèle atteignable et enviable. Où sont les risques qui nous guettent, les écueils évitables? Peu l’ont fait. Seule une vision intégrant notre passé et notre présent nous permet d’éviter ces écueils, et c’est l’apanage des visionnaires. Peut-on croire que nos élus en font partie? Je demeure perplexe sur ce dernier point. Étrangement, il nous est de plus en plus impossible de simplement imaginer le monde qui sera le nôtre tant l’aveuglement individuel et collectif est devenu total, et parfois entretenu pas nos dirigeants. Ne reste plus qu’à l’imaginer avec un sac de patates sur la tête.

Cela étant dit, je me demande quel rapport nous entretenons avec notre propre futur? Sommes-nous finalement des acteurs ou des attentistes? En y pensant bien, il m’arrive souvent de croire que notre relation avec le futur se borne à la boule de cristal et la diseuse de bonne aventure bon marché qui vient avec, plutôt qu’à une symphonie bien orchestrée. Une chandelle, quelques cartes de tarot, une ambiance gitane et, à la clef, une romance ou la fortune. Une belle mise en scène et la promesse du bonheur suffisent souvent à influencer notre prise de décisions. Pour illustrer cela, restons dans le thème des patates. Connaissez-vous l’anecdote de la pomme de terre d’Antoine Parmentier? Le fameux monsieur était un agronome du XIXe siècle fort éclairé qui avait compris que la pomme de terre, loin de transmettre la lèpre et autres maladies comme le prétendait la croyance populaire, possédait des vertus nutritionnelles merveilleuses, surtout en temps de disette ou de famine. Fort de sa découverte, il s’efforça dès lors de convaincre la population française de la cultiver et de la consommer afin de contrer la famine qui décimait les populations. Malheureusement, les préjugés entourant ce tubercule étaient si ancrés et tenaces que les tentatives du pauvre Parmentier se soldèrent pour la plupart en échecs retentissants, notamment son livre de recettes « Avis aux bonnes ménagères des villes et des campagnes sur la meilleure manière de faire leur pain ». L’agronome disposait toutefois d’un appui de taille, nul autre que Louis XVI, et pu expérimenter ses cultures sur un champ prêté par le roi. C’est à ce moment que l’idée de génie le frappa : il fit garder le champ le jour sans le faire garder la nuit. La population voyant un champ royal surveillé de telle sorte estima rapidement que ce qui devait pousser sur ces terres était sûrement un mets de choix. Ainsi le soir venu, les habitants des alentours se mirent à franchir les clôtures pour s’approvisionner en pommes de terre. Mystification ou duperie, le résultat n’en fut pas moins positif dans ce cas-ci; la pomme de terre entra peu à peu dans la culture populaire comme un plat incontournable et permit de créer le fameux hachis parmentier et sauver des millions de personnes d’une mort certaine. Pour peu que le faussaire soit un visionnaire, les effets peuvent être bénéfiques, ce qui n’est pas le cas lorsque le mystificateur est un charlatan.

Quels enseignements tirer de cette anecdote? Tout d’abord que l’être humain demeure un être conservateur peu enclin à l’expérimentation, ou disons plutôt que notre réflexe de survie nous oblige à éviter le risque en recherchant l’absence de souffrance. Si on m’avait dit que la pomme de terre provoquait des scrofules et la peste, j’aurais certainement fait un grand détour pour éviter sa rangée à l’épicerie. Ce réflexe inné nous provient très certainement de nos ancêtres Cro-Magnons pour qui le moindre changement pouvait signifier la mort. Nous pouvons donc affirmer que l’instinct de survie persiste et nous préserve. Tant mieux. Cela étant dit, ou écrit, l’autre élément qu’il nous faut comprendre de l’anecdote, c’est la vulnérabilité provoquée par cet instinct de survie qui fait de nous des spectateurs plutôt que des acteurs. Nous tentons d’éviter les risques plutôt que de les confronter. L’être humain vit et réagit dans le présent. Sa cognition intègre une part de prospective, mais la prise de décision et le raisonnement demeurent aliénés aux sentiments. Malgré tous les discours que nous pourrons tenir sur la planification, la prospective, la perspective ou autre, il n’en demeure pas moins que nos choix individuels, et ultimement collectifs, sont principalement influencés par l’affectif. Les incertitudes face à notre avenir demeurent réelles et continuent d’obscurcir notre devenir. N’était-ce pas Wittgenstein qui affirmait, dans son son tractatus logico-philosophicus, que le soleil se lève demain est une hypothèse!? Si l’on ne sait même pas avec certitude si le soleil se lèvera demain, alors de quoi pouvons-nous être sûr? Il semble y avoir des probables, mais jamais de certitudes dans cet inconnu. C’est pourquoi je ponctue ce texte de points d’interrogation à chaque deux phrases; car il m’est difficile d’effectuer un exercice de prospective tant le voile de l’ignorance occulte les possibles de demain. Et si c’était ma prérogative d’humain. Alors tout comme Barthes, je revendiquerais ce droit à l’ignorance. Dans un monde idéal nourri de l’intelligence collective, de tous les expériences, expertises, savoirs profanes, et de l’humanisme qui fait de nous qui nous sommes, ce monde deviendrait alors une symphonie intemporelle où le passé, le présent et le futur ne feraient qu’un. Serait-il alors meilleur qu’il ne l’est actuellement?

Les réponses à ces questions viendront bien assez vite…

Demain.

Bonne lecture!

 

Jean-Rémi Dionne

Rédacteur en chef

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