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[IM] Matérialité

couverture#17

LA GRANDE PEUR DU VIDE

« […] à la fin du Moyen Âge, et au début de l’époque moderne, les notions de matérialité et d’immatérialité sont au centre de la conception de la sculpture : la question de l’imitation et de son dépassement se pose aux sculpteurs comme aux peintres, mais pour les premiers – Alberti, Léonard ou Michel-Ange le soulignent –, il s’agit de sortir l’idea, le concetto, l’image du cœur même du bloc de pierre, autrement dit de dégager l’immatériel de la matière. »

Tenter d’imaginer aujourd’hui le caractère singulier des artistes et artisans qui, dans un tel contexte, ont eu à créer des œuvres d’une grande puissance métaphysique, immatérielle, est difficile. Ces grands maîtres se sont efforcés, tout au long de leur existence, à utiliser la matière pour exprimer l’immatérialité du sublime; l’inscrire durablement dans la pierre ou dans la toile. Capter du néant l’essence de ce qui constitue la part de Dieu et l’enregistrer à jamais dans la matière. Mais cet exercice au XVIe siècle comportait son lot de dangers. L’humanité navigue alors dans cette peur constante de la colère de Dieu. L’historien des religions, Jean Delumeau, parle même d’une pastorale de la peur qui se met en place. Comme le souligne Marion Boudon-Machuel dans Nier la matérialité pour exprimer l’immatériel : une proposition de la sculpture française du XVIe siècle. Matérialité et immatérialité dans l’Église au Moyen Âge, aborder la notion d’immatérialité à cette époque est particulièrement controversé. Face à cette grande peur de Dieu s’installe alors la quête du sublime. Cette idée extrême qui transcende la beauté même et suscite chez le spectateur cet étonnement inspiré par le respect, voire la crainte. Ce sublime qui est intimement lié au sentiment d’inaccessibilité, d’incommensurable. De nos jours, nous n’avons plus cette peur viscérale d’une puissance qui juge plus qu’elle ne pardonne et dont la colère régule le déroulement de la vie des Hommes. L’humain d’aujourd’hui tutoie l’incommensurable sans devoir se plier à une pastorale rigoriste qui insiste sur les éléments les plus inquiétant du christianisme : l’enfer, le jugement, les sacrilèges. Cela n’empêche pas moins de se poser d’importantes questions face à notre propre matérialité.

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En préparant cette présente édition de Zone Occupée, nous avons, comme toujours, envisagé plusieurs couvertures différentes. C’est en les parcourant une à une en compagnie de ma fille que l’occasion d’une discussion entre elle et moi s’est présentée :

  • Papa c’est quoi ça?
  • Un CD Laurence.
  • Ça sert à quoi?
  • À écouter de la musique. C’est un support de données.
  • ?
  • Tu as l’air perplexe.
  • Mais ça ne sert plus à rien aujourd’hui!

Il n’y a pas si longtemps de cela, il fallait reculer les cassettes audio avec un crayon, se trimbaler tout un attirail de type walkman pour les écouter et, surtout, éviter de sauter ou de marcher trop lourdement lorsque les lecteurs CD les ont remplacés. À peine 15 ans de cela et me voilà à expliquer à ma fille que la musique n’a pas toujours été dans le Cloud et qu’elle fut jadis sur des supports matériels bien avant d’être dématérialisée sur Deezer ou Spotify. Beaucoup de ce qui meublait notre monde, il y a de cela peu temps encore, a disparu, a migré vers l’immatériel. À ce rythme, nous sommes en droit de nous questionner sur la survivance des supports de la mémoire humaine et, de ce fait, de cette mémoire même. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous vivons une époque fascinante.

Aborder la question de l’immatérialité constitue un immense chantier où il est facile de se perdre et de diverger, voire divaguer. L’immatérialité c’est à la fois le néant et l’invisible, l’inconnu et l’inconcevable. Cela peut faire autant appel  à la spiritualité qu’à l’absence de celle-ci. La définir devient alors quasi impossible. Il est alors plus simple de la définir par son contraire : la matérialité. Car il s’agit de ce que nous connaissons, de ce qui est concret, de ce qui constitue l’essence de la réalité, de notre réalité. Nous sommes entourés par ce matériel qui meuble notre existence, l’être humain en soi est un être de matérialité. La culture matérielle, la discipline archéologique en a fait son champs d’étude principal. Jusqu’à maintenant, ce n’est principalement que par la découverte de preuves matérielles que l’existence passée de l’humain peut être révélée. L’oralité demeure marginale dans la compréhension du passé, mais nécessaire. L’histoire et l’archéologie s’unissent depuis quelques années, ce qui ne fut pas toujours le cas, pour nous permettre une meilleure compréhension de notre humanité. Mais alors que l’histoire s’attache à un récit, l’archéologie, quant à elle, réunit les matériaux dispersés de l’histoire nécessaires à l’existence réelle de ce récit. Dans ce deuxième volet de notre triptyque de l’archéologie de l’aujourd’hui, j’ai voulu questionner notre rapport à cette immatérialité plutôt que de tenter d’en définir les contours. Pour être plus précis, c’est l’évolution de ce rapport ambigü à l’immatériel qui m’intéresse.

La culture immatérielle; un concept récent

Ce n’est qu’au milieu des années 1990 qu’est apparue la notion de culture immatérielle. L’expression « patrimoine culturel immatériel » n’est officialisée qu’en 1993 lors de la conférence internationale sur les nouvelles perspectives du programme du patrimoine immatériel de l’Unesco:

« On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. Aux fins de la présente Convention, seul sera pris en considération le patrimoine culturel immatériel conforme aux instruments internationaux existants relatifs aux droits de l’homme, ainsi qu’à l’exigence du respect mutuel entre communautés, groupes et individus, et d’un développement durable. »

Cette notion est récente mais elle souligne que la culture immatérielle constitue un élément indéniable du développement de l’humanité et que nous devons le conserver. Mais le temps est long, très long, et la culture matérielle domine notre quotidien. Le XXe siècle a connu un essor industriel jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. Depuis la révolution industrielle démarrée en Angleterre au tout début du XIXe siècle, malgré quelques soubresauts provoqués par des instabilités mondiales, notamment les deux grandes guerres mondiales et le crash boursier de 1929, l’accélération de l’industrialisation n’a cessé de croître. La quatrième révolution industrielle nous porte à croire que désormais l’interconnection des objets, voire de la pensée bientôt, nous entraîne vers une forme de dématérialisation des processus. Mais loin de permettre le passage à une plus grande égalité, elle reproduit les inégalités qui caractérisent nos sociétés actuelles. L’exclusion numérique est un phénomène de masse : jeunes en insertion, demandeurs d’emploi, SDF, personnes âgées, familles en difficultés, travailleurs pauvres, immigrants. Le matériel continue de dominer nos vies.

Le principe actuel de dématérialisation auquel nous assistons n’a pas pour objectif de valoriser la culture immatérielle de l’humanité, mais se pose plutôt comme une façon de mettre à l’abri une matérialité qui, ne cessant de prendre de la place par accumulation, doit être préservée.  Nous vivons dans une culture de l’hypermatérialité. Ce que ne nous confondons aujourd’hui comme étant de la dématérialisation n’est en fait qu’une expression plus vive encore de la matérialité. L’incroyable peur du vide qui se traduit par cette accumulation compulsive de matérialité. La place que joue actuellement l’objet dans nos vies est vraisemblablement en cours d’évolution. L’empire des sens constitue désormais la véritable expérience immatérielle puisqu’elle laisse place à une plus grande part d’imagination et d’interprétation dans l’expérience. L’objet, qui augmente la réalité, tronque le réel et l’ancre dans une nouvelle réalité matérialisante alors que, finalement, notre appareil humain suffit à appréhender le réel.

Cette quête prend-elle un autre sens aujourd’hui? Ne sommes-nous pas en train de tenter d’inverser ce mouvement de l’immatériel vers le matériel? Qu’en est-il de la pastorale de la peur aujourd’hui? La folie qui caractérise désormais la consumérisation effrénée dans laquelle l’humanité a sombré devrait nous interpeler sur le nom même de notre espèce. Homo insanus serait plus à propos. Peut-être même qu’homo terminus serait plus juste à adopter. Homo sapiens, l’homme sage, prudent, raisonnable, intelligent; voilà la traduction française de l’adjectif latin sapiens. La sapience, la sagesse en un autre mot. Les penseurs du siècle des Lumières avaient peut-être porté leurs attentes à des sommets inatteignables pour l’humanité actuelle; celle de voir nos sociétés conduites par la rationalité.

Et le CD de la page couverture dans tout cela?

Que répondre à ma fille?

  • Tu aimes la musique?
  • Oui papa.
  • Sache qu’elle n’est pas que du son et qu’elle ne vit pas que sur le Cloud. Elle est aussi un ensemble de processus de création. Des artistes travaillent à la créer avec des instruments. Il existe tout sorte de supports pour conserver les données et la musique.
  • Je ne comprends pas papa.
  • Bon. Tu l’aimes vraiment la musique?
  • Oui.
  • Alors c’est suffisant mon amour.

Pour cette 17e édition, l’équipe de Zone Occupée vous invite à explorer les concepts de matérialité et d’immatérialité à l’ère du numérique. Quel rapport entretenons-nous désormais avec le matériel? Nous poursuivons notre grande réflexion sur l’archéologie du présent avec ce second thème.

 

Bonne lecture,

 

Jean-Rémi Dionne, rédacteur en chef

 

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