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Habitat

ÉDITORIAL
HABITAT

J’ai déjà entendu quelque part que le poisson était le dernier à savoir qu’il est dans l’eau. Qu’en fait, le savoir chamboulerait complètement son existence. J’imagine difficilement un poisson rouge chamboulé, mais j’aime bien cette image. Elle est simple et efficace, voilà tout son intérêt. J’ai eu régulièrement à l’utiliser pour exposer le manque de recul qui caractérise si souvent les limites de notre capacité analytique humaine, par rapport à une situation ou une problématique données. Elle permet de dénouer l’impasse lors d’interminables discussions. Par contre, rarement j’ai eu à l’utiliser pour ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire l’image d’un animal qui ne connaît pas son habitat ou, encore pire, ne sait même pas qu’il occupe cet habitat. Ce sera la première fois aujourd’hui : lorsqu’il s’agit de son habitat, l’homme est comme le poisson dans l’eau, il est le dernier à savoir qu’il y vit. En tout cas, c’est le sentiment que j’ai eu lorsqu’est venu le temps de m’interroger sur le thème de ce 13e numéro de Zone Occupée. Comment concevoir notre habitat au-delà de la terre, des villes et des villages? Qu’est-ce que l’habitat humain? Avons-nous conscience d’y vivre?

L’habitat en fait peut se définir comme un écosystème au sein duquel les individus et les collectivités se développent et se constituent. Véritable espace identitaire, il incorpore les différents traits culturels et organisationnels de nos sociétés et se façonne au rythme des changements qui les marquent. Cette évolution constante de notre milieu de vie influence aussi l’ensemble des milieux de vie du vivant. L’être humain est un colonisateur en perpétuelle quête de nouveaux espaces pour s’y établir. Or, dans l’écosystème du monde d’aujourd’hui, l’humanité occupe une place bien particulière; celle d’une espèce parmi tant d’autres dont le poids dans la biocénose est presque insignifiant, mais dont le caractère industrieux façonne depuis des millénaires le biotope au point où ce même écosystème est aujourd’hui menacé de toute part. Il existe un véritable déséquilibre entre l’humain et les autres espèces quant à l’espace que nous colonisons et que nous transformons. Depuis l’apparition d’homo sapiens, son habitat n’a eu de cesse de s’étendre et cela au détriment de la biodiversité tout autant que de ses propres frères humains.

Or, aujourd’hui que les limites de l’extension possible sont atteintes, ce qui semble être notre habitat montre des signes de fatigue évidents : les déserts de béton s’effritent honteusement sous notre regard impuissant, les changements climatiques réduisent à néant des habitations, des banlieues désincarnées se construisent à la va-vite, la nature est ignorée ou trop souvent minimisée dans nos réflexions, les routes crevassée strient douloureusement les espaces de vie, des villes sont inondées à répétition; un maeltrom étourdissant! Le constat est désolant et l’est d’autant plus que cet habitat que nous nous sommes construit est désormais hors de contrôle. Le simple fait de le maintenir en bon état constitue une tâche titanesque que nos sociétés ne sont plus en mesure d’assumer quand elles ne le désirent tout simplement pas. Certains regardent déjà un ailleurs à coloniser. Est-ce là l’image de notre propre évolution? Chaotique, désordonnée, individualisée et insoutenable? Voilà le véritable plan d’aménagement semble-t-il de notre espèce. Comment l’infléchir vers une plus grande harmonie avec notre environnement et notre propre nature? Il faut peut-être nous tourner vers de nouvelles façons de concevoir notre rapport à l’espace et imaginer, avec l’aide des artistes et des créateurs, de nouvelles structures d’habitation. Plusieurs vous diront qu’au Québec ce genre de projet ne peut se réaliser. Pourtant, il y a cinquante ans cette année, une entreprise grandiose voyait le jour issue des idées de la thèse de Moshe Safdi, A Three-Dimensional Modular Building System, alors qu’il était étudiant à l’Université McGill : Habitat 67.

L’ambitieux projet visait à créer un ensemble d’habitations modulaires en béton comme solution de rechange à l’étalement urbain. Le tout se voulait un habitat à haute densité, fonctionnel et abordable, qui procurerait aux habitants l’accessibilité aux facilités et l’intimité sans oublier la verdure et les jardins. L’idée était de répondre aux besoins architecturaux suscités par l’augmentation démographique par autre chose que la banlieue et les tours d’habitation. Trouver en quelque sorte l’équilibre entre le besoin de tranquillité et la nécessité du vivre ensemble. De tous les pavillons d’Expo 67, Habitat 67 est le seul à avoir conservé sa fonction initiale : loger des êtres humains. Mais l’objectif de Safdi qui était de créer un véritable écosystème urbain, où la diversité du vivant s’harmoniserait avec le bien vivre, semble loin d’être atteint aujourd’hui. Nous avons peut-être abandonné trop rapidement le rôle de l’architecture dans nos vies et dans notre société. Même si Habitat 67 comportait son lot de lacunes, ce genre d’initiative doit continuer de fleurir. C’est l’audace et l’innovation qui permettront un juste retour de balancier vers l’équilibre. Sommes-nous encore en mesure en tant que société de rêver et de concevoir une fois de plus de tels projets?

Dès lors, les choix qui s’offrent à nous sont de deux ordres : soit nous trouvons les nouveaux écosystèmes que nous coloniserons une fois de plus pour en faire de nouveaux habitats. Face à cela se posent de multiples questions comme par exemple : seront-ils situés aux confins extrêmes de nos frontières comme la planète Mars et les fonds marins? Soit nous nous investissons dans une reconceptualisation de nos habitats actuels par l’entremise de la technologie et d’une architecture renouvelée. Il faudra alors en faire un véritable projet social, culturel et artistique. Cette seconde option nous oblige à revisiter chacun des coins et racoins de nos espaces et à nous plonger dans une compréhension plus organique de notre écosystème. Tout comme le souligne Mériol Lehmann dans son texte Pour une approche systémique du territoire, à l’époque des « faits alternatifs », où sont les repères pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons?

Dans cette treizième édition, Zone Occupée vous propose d’aborder le concept de l’habitat, de l’écosystème comme zone d’appropriation, de représentation et de pratique. Les auteurs, artistes et créateurs vous invitent à explorer avec eux ces lieux de l’habitat humain que nous connaissons si peu.

 

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