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Épuisement

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Ce trop long hiver

Je suis épuisé.

Je regarde la neige du mois de mars tomber avec la hardiesse de celui qui se sait mourant mais qui s’accroche, et j’ai cette impression de déjà-vu. Cela crée toujours chez moi un sentiment d’irréalité et d’étrangeté, comme un rêve éveillé. J’ai alors la sensation de revenir au même endroit et de ne pouvoir m’échapper. Pour moi, l’épuisement se traduit par l’infini recommencement. Toujours revenir au point de départ sans jamais avancer, voilà à mes yeux ce qui finit par user la plus tenace des volontés. Nous luttons pour créer des changements et nous assurer que le monde dans lequel nous vivons sera différent et meilleur lorsque nous le laisserons; mais souvent il redevient ce qu’il était. Pour moi, l’épuisement se traduit par l’incessant retour en arrière qui finit par altérer l’essence de nos actions. Déjà en m’asseyant devant l’écran de mon ordinateur pour écrire cet éditorial, je ne pouvais m’empêcher de penser que l’histoire se répète sans cesse, qu’elle recrée les mêmes schémas suivant les années qui passent et que nous sommes en quelque sorte condamnés à revivre les mêmes situations; le jour de la marmotte pour ainsi dire. Bien que le film Groundhog day avec Bill Murray me plaise encore et toujours, à chaque écoute j’en conserve un goût amer et triste, comme le malaise de celui qui comprend qu’il est l’objet d’une mauvaise blague. Selon certains chercheurs, ces impressions seraient causées par un mauvais fonctionnement du cerveau possiblement généré par une forme de fatigue. Comme si le cerveau faisait une lecture en retard du temps présent. C’est ce qui m’arrive en écrivant ces lignes, j’ai cette impression de revivre le même questionnement printanier que celui du printemps 2012. Sommes-nous à l’aube d’un mouvement social qui va embraser la société québécoise? Ou est-ce tout simplement l’épuisement de l’hiver qui altère le bon fonctionnement de mes neurones? Bref, je suis perplexe et j’aimerais pouvoir peser sur le bouton pause quelques instants pour rappeler certains événements fondamentaux à nos dirigeants et à ceux qui s’y opposent.

Revenons un peu en arrière. À l’automne 2010, Stéphane Hessel faisait paraître son essai Indignez-vous! dans la collection Ceux qui marchent contre le vent des éditions Indigène. Je prends le temps de rappeler le nom de la collection parce qu’elle résonne beaucoup à mes oreilles, notamment par rapport à l’idée d’épuisement. Lors du printemps 2012, nous avons beaucoup parlé du cynisme politique qui avait contaminé alors la société québécoise. Face aux multiples preuves de corruption et de collusion, les Québécois avaient choisi une forme d’apathie et de confort dans le cynisme partagé collectivement. Il avait fallu le mouvement étudiant pour éveiller et réveiller une population au son des casseroles. Mes oreilles en résonnent encore; et les vôtres? Aujourd’hui, la situation n’a guère changée et les raisons pour ressortir nos casseroles sont légions. En tous cas, à entendre les propos de nos politiciens, j’ai envie de les sortir une fois de plus. Depuis un an ou deux, il me semble que les abus de langage de ces (chers) politiciens sont devenus normalité. Pour preuves : le premier ministre Harper qui se permet de dire que les armes à feu peuvent servir à se défendre; le maire Jean Tremblay qui invite les syndicats à se mobiliser contre Greenpeace et les intellectuels; le ministre fédéral de la sécurité publique, Steven Blaney, qui évoque l’Holocauste pour justifier certains points de l’infâme loi C-51; le député conservateur John Williamson, ancien directeur des communications du premier ministre Harper, qui affirme que « cela n’a aucun sens de payer des Blancs pour demeurer chez eux alors que les entreprises engagent des gens qui ont la peau brune (« brown people ») pour faire le travail à titre de travailleurs temporaires ». Simplement d’écrire ces mots, j’en suis dégoûté. Où est donc passée notre indignation face à ces inepties? Perdue dans le flot mièvre des réseaux sociaux? Si c’est le cas, notre indignation est malheureusement canalisée d’une bien mauvaise façon à mon avis. J’ai la désagréable impression que nous nous efforçons de crier dans un étouffoir.

Dans l’ordre logique des choses, la répétition existe naturellement dans la nature, ce n’est pas un fait nouveau que celui que je vous rapporte. C’est d’ailleurs grâce à elle que l’évolution est rendue possible. Répéter sans cesse les mêmes schémas à l’infini entraîne certaines variations, minimes et presque intangibles, qui peuvent nous faire croire que nous avançons quand en fait nous régressons. Comme une pièce minimaliste répétitive de Steve Reich dans laquelle j’observe les timides changements de ton, les lents glissements vers un tempo plus rapide, ou l’inverse, je scrute actuellement le printemps 2015 comme un second 2012 qui, je l’espère, enflammera  notre société frappée par la stérilité et l’innocuité générées par les politiques néolibéralistes. Cette impression de répétition est vivace et elle soulève en moi beaucoup d’espoir, car à pareille date en ce fameux printemps 2012 j’étais assis devant mon ordinateur à taper l’éditorial de notre troisième édition et, d’une oreille attentive, j’écoutais à la radio les balbutiements de ce qui allait devenir le printemps érable. La société québécoise émergeait alors d’un hiver glacial pour se plonger dans ce qui allait être la grève étudiante la plus longue et la plus imposante de l’histoire du Québec et du Canada. J’écris en ce moment avec cette impression croissante et,  toutefois… je suis perplexe.

Malgré ce sentiment de déjà-vu, je perçois quelque chose de différent cette fois-ci, un certain malaise, comme s’il manquait quelque chose, une impulsion, une énergie qui n’est plus là. J’arrive à peine à mettre un mot là-dessus, mais ce petit quelque chose est primordial. Je le sens dans la chair de notre société, comme un vide : est-ce que ce serait cela l’épuisement? Je sens la fatigue, l’inertie de ma société qui tarde à se révolter et à s’indigner. Il est vrai que Stéphane Hessel n’est plus là pour nous rappeler l’importance initiale de l’indignation, mais ce n’est pas que cela. Je crois qu’à force de repousser chaque fois les limites de l’indécence par leurs propos déplacés, nos dirigeants, par leurs politiques d’austérité, leurs lois liberticides, leur mépris de la société, des arts et de la culture, nous ont désensibilisés. Je n’arrive même plus à être cynique, je suis las. C’en est presque trop, j’ai envie de baisser les bras, je suis devenu un post-cynique. C’est dire! Parler ainsi du post-cynisme, qui se traduit par l’épuisement à force d’être submergés par l’imbécilité et l’incompétence (et je pèse mes mots), c’est parler du danger d’un relâchement des normes, de nos critères d’acceptabilité, ce qui ouvre la porte à des excès et des abus de la part notamment des politiciens pour ne nommer que ceux-là. C’est là le plus grand danger que génère actuellement la médiocrité des politiques, notre épuisement face à l’absence d’un véritable projet de société. Il est impossible d’animer un peuple par la simple volonté de l’équilibre budgétaire. Où sont donc nos idéaux?  Il m’est totalement exclu, après cet hiver acharné, d’imaginer l’avenir du Québec avec des mots comme rigueur, équilibre et balance commerciale. Je préférerais l’imaginer avec les mots créativité, équité et inspiration.

Mais alors, c’est dire que, suivant le cynisme, il ne reste que l’épuisement et puis après c’est la fin?

Non.

Je crois qu’à plusieurs cela ferait plaisir, mais ils ont tort. L’épuisement n’est qu’un ressort, une source de renouvellement et de création. Avez-vous déjà vu l’artiste épuisé, détrempé, vidé par l’acte de création? Ce n’est qu’à partir de cet état que son acte créateur le transcende et nous interpelle. Sa fatigue est évidente, viscérale et elle nous fascine. Et nous nous disons : pourquoi cet artiste s’est-il projeté de cette façon? C’est parce qu’il a créé sans jamais tenir compte de l’austérité ou de la rigueur, qu’il n’a jamais été freiné par ce qui l’environnait. À peu de chose près, l’artiste est l’exemple que nous devons suivre car il est  l’expression de ce que nous sommes. Par sa souffrance transparaît notre propre souffrance, par ses cris nos cris se font entendre, par ses gestes nos gestes se font voir, par ses mots le sens devient évidence, l’idée devient monde et cette idée rend dérisoire l’ordre établi. Je crois que, plus que jamais, les artistes ont un rôle à jouer pour réveiller chez nous l’atavisme de notre capacité à se révolter, à faire bloc et à imaginer un monde nouveau empreint de valeurs qui ne sont plus celles imprégnées de force par les bonzes du néolibéralisme dévastateur. Je ne suis pas le premier ni le dernier à le dire. En 1983, Michel Foucault enseignait à l’université de Berkeley en Californie quand un étudiant lui posa la question suivante : « Quel genre de morale pouvons-nous élaborer aujourd’hui? » Sa réponse fut simple : « Ce qui m’étonne, c’est le fait que dans notre société l’art soit devenu quelque chose qui n’est en rapport qu’avec les objets et non pas avec les individus ou avec la vie […] Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle être une œuvre d’art? Pourquoi une lampe ou une maison sont des objets d’art et non pas notre vie?1 ». Pourquoi alors ne pas faire une plus grande place aux initiatives de vie alternatives? Qu’enfin nos vies deviennent plus que des apports aux capitaux de quelques-uns et qu’elles soient des vecteurs de création plus grands que ce qu’elles sont individuellement. Le monde cherche sans cesse à se renouveler, mais ce n’est pas sur Google que se trouve la solution. Par contre elle est tout près, il suffit simplement de tendre l’oreille et d’écouter ceux qui imaginent de nouvelles façons de vivre : un verger collectif, une maison des familles, une épicerie communautaire, des banques étatisées, une garderie à sept dollars, la scolarité gratuite pour tous. Nommez-les vous les connaissez, ces idées s’inscrivent pour la plupart dans vos valeurs, mais le discours principal nous a tous convaincus de leur inefficacité. Pourquoi? De toutes ces idées, un seul concept les relit : l’être humain et non le capital. Pouvons-nous imaginer des conseils d’administration où des artistes, des philosophes, des sociologues siègeraient à parts égales avec des actionnaires? Peut-être alors que certaines compagnies au lieu d’exploiter les ressources les valoriseraient. Vous seriez en droit de me taxer de ne faire que de la sémantique, mais je crois que le changement est majeur et que nous avons tout à fait raison d’être épuisés par un système où la croissance prime sur l’humanité. Le problème auquel nous faisons face, comme le soulève Deruelle dans son texte Faire de sa vie une œuvre d’art, et que Foucault avait lui aussi identifié, c’est que ces idées toutes simples nécessitent un changement de valeurs majeur dans nos sociétés occidentales. Pour beaucoup de personnes, le monde se révèle dichotomique : ceux qui sont utiles et ceux qui ne le sont pas. Et comme le souligne encore Deruelle,« dans un monde où le temps c’est de l’argent, l’esthétique de l’existence à un défaut majeur; celui de faire perdre du temps2».

Et si nous nous donnions le temps.

Je regarde toujours la neige tomber et j’examine les arbres qui se balancent bourrasque après bourrasque. Avons-nous trop longtemps marché contre le vent? Aujourd’hui cette indignation nécessaire à la révolte a-t-elle fait place à l’épuisement? J’espère ne pas avoir raison. Le temps nous le dira. Évidemment, je souhaite qu’au moment où vous lirez ces lignes, vous pourrez clamer que j’avais tort de les écrire et que ces propos étaient certainement ceux d’un Québécois épuisé de l’hiver « rigoureux » scrutant de sa fenêtre les dernières giboulées de mars. À cela n’existe qu’un remède : la puissance créatrice du renouveau printanier. Je terminerai donc cet éditorial à saveur politique sur une note d’espoir en empruntant les mêmes mots que Stéphane Hessel dans Indignez-vous : CRÉER C’EST RÉSISTER, RÉSISTER C’EST CRÉER. Alors soyons plus créatifs que jamais face à nos propres épuisements. Devenons des performeurs de nos existences et non plus des spectateurs.

Malgré l’épuisement, je suis sorti et j’ai marché contre le vent.

Bonne lecture!

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