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Corps social / Corps physique

Couverture-06

« Le corps politique, aussi bien que le corps de l’homme, commence à mourir dès sa naissance et porte en lui-même les causes de la destruction. » Jean-Jacques Rousseau (Du contrat social)

Nous sommes déjà rendus à la sixième édition de Zone Occupée. Toute l’équipe est fière de vous offrir cette dernière mouture automnale. C’est aussi avec plaisir que nous pouvons annoncer que ce projet s’élargit et se déploiera désormais sous de nouvelles formes. En effet, Zone Occupée devient multifacettes car nous lançons dès cet automne une nouvelle plateforme web où vous pourrez retrouver encore plus de contenu et une toute nouvelle websérie en collaboration avec Télé-Québec. Toutes ces réalisations sont rendues possibles grâce au travail remarquable des membres de l’équipe de Zone Occupée, du milieu des arts ainsi que des forces entrepreneuriales de notre région. Les artistes du Saguenay–Lac-Saint-Jean pourront désormais rayonner une fois de plus dans l’univers du 2.0. Bravo à toutes et à tous!

Dans l’appel de dossier du dernier numéro de Zone Occupée, nous posions la double question concernant le corps physique et le corps social : comment aborder le concept de corps sous ses différentes facettes et comment une société peut-elle prendre corps? Vaste question qui suscite une multitude d’interprétations. Tout d’abord la richesse du concept nous amène à en faire un usage varié comme dans ces exemples : le bras armé de l’état, la tête de l’entreprise, une guerre intestine, etc. Le deuxième volet de la question, celle sur le corps social, soulève une interrogation semblable à celle de l’œuf et de la poule : la société prend-elle corps ou les individus qui la composent lui impose-t-ils l’image d’un corps pour mieux la comprendre? Bien évidemment, vous retrouverez ces interrogations au cœur même des textes de cette édition. Quant à moi, je vous propose dans cet éditorial une courte exploration du corps physique et du corps social selon Zone Occupée.

Le corps est le support physique et pourtant intangible de la nature humaine. Il porte en lui les chromosomes qui servent à sa reproduction ainsi que la conscience qui devrait servir à son éternité. Les premiers permettent de conserver la mémoire physique et structurelle de la machine humaine alors que la seconde permet le transfert de la connaissance et de l’acquis. Ainsi, il est à la fois une matérialité brute et une essence éthérée. Multiplié par dix, voire cent ou mille, il devient corps social agissant au sein d’une société. Le corps unique et individuel se sanctifie ou se scarifie alors que le corps social, qui est multitude, se glorifie ou se diabolise.

Le corps physique est d’abord une entité réelle et tangible qui naît, s’épanouit et meurt tout comme la fleur ou le papillon. Il est le calice de toutes les jouissances et de toutes les douleurs, c’est en son sein que s’opère l’incarnation de la vie spirituelle, physique et sociale. Prenons un instant pour observer cette notion d’incarnation. Elle a, comme le souligne Jean-Jacques Rousseau dans la citation en exergue, un début et une fin. S’incarner, c’est donc prendre un corps de chair et de sang; c’est devenir vivant, mais c’est aussi devenir mortel! Le mot, issu du latin religieux incarnatio, porte en lui le carné de la chair, de la viande. Nous sommes avant tout ce corps et ensuite seulement, l’esprit qui l’habite. Au Moyen Âge, cette vision de la chair est intimement liée à celle de la souffrance et du péché. C’est d’ailleurs sur le paradoxe du corps que se construit l’argumentaire chrétien du péché. Le corps est à la fois « l’abominable vêtement de l’âme » tout comme il est la gloire de l’Église en l’image du corps souffrant du Christ. Car le corps est plus souvent qu’autrement souffrance, et les tortionnaires de cette époque le savaient mieux que quiconque. Toute une économie du corps prend alors forme et culmine par la torture et les supplices si bien décrits dans Surveiller et punir de Michel Foucault.

Comment alors comprendre le monde qui nous habite sans le ramener à l’image que nous connaissons le mieux, celle du corps avec toutes ses déclinaisons? Car le concept de corps est aussi un formidable véhicule métaphorique. Si nous revenons au Moyen Âge où le corps est omniprésent dans l’imaginaire chrétien, il est aussi présent dans l’organisation de la société. En effet, la société médiévale est constituée autour de trois ordres : oratores (ceux qui prient), belatores (ceux qui combattent) et laboratores (ceux qui travaillent). Les prêtres et clercs incarnent donc la tête et l’esprit, les chevaliers et nobles le bras armé, et les paysans le bras qui tient l’outil et l’estomac qu’il faut nourrir. L’allégorie du corps est de tous les temps une façon de lire le monde qui nous entoure. Dans cette édition, le professeur et essayiste Normand Baillargeon nous propose à ce titre un voyage dans les notions de corps social à travers les âges.

Quelque 500 ans plus tard, la société a bien évidemment évolué, mais le corps demeure au centre des occupations des individus d’une tout autre façon. Le corps physique est de nos jours une notion très présente. Il est devenu le sanctuaire des sanctuaires, le saint des saints de l’hypermodernité. Ce qui effraie aujourd’hui n’est plus la damnation éternelle ou la torture moyenâgeuse; c’est le vieillissement et la maladie. Les sacrements rituels n’ont plus pour noms baptême, confirmation ou eucharistie, mais plutôt exfoliation, expérience thermique et enveloppement corporel. Le corps est élevé au rang d’imperator suprême; c’est la tyrannie du corps qui fait loi!

L’expérience charnelle et physique est le berceau de la créativité et c’est de ces créations qu’est tissé le corps social. Le corps est le réceptacle de l’expérience vécue, ce sont les sens tout d’abord qui reçoivent l’influx du réel, et le cerveau le transforme ensuite en une expérience intelligible et rationnelle. Si le corps est comme une immense antenne qui capte l’essence du réel, c’est aussi un assemblage complexe de microterritoires de l’expérience sensorielle.

Bonne lecture!

Jean-Rémi Dionne
Rédacteur en chef

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