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Airs communs

Éditorial

LA BÊTE MUSICALE

« Chante

La la la la la

La vie chante

La la la la la

Tout est meilleur quand on chante

La la la la la

Oui oui chante

La la la la la… »

Ces paroles de René Simard résonnent parfois durablement entre mes deux oreilles et, cela, bien malgré le fait que je n’apprécie pas particulièrement cette chanson. Des heures et des heures d’efforts en ce sens ne suffisent pas à m’en débarrasser, ce qui me fait dire que si la vie chante, elle peut être parfois bien étrange et cruelle! Mais au-delà de l’irrésistible et incompréhensible envie qu’a mon cerveau de ressasser sans cesse cet air, j’y reviendrai d’ailleurs plus loin dans cet éditorial, si je partage avec vous aujourd’hui ces quelques vers de La vie chante, c’est qu’en observant la présente couverture créée par les réalisateurs Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné, ils me sont tout bonnement venus à l’esprit. Je ne saurais dire pourquoi, mais j’ai imaginé un interprète amateur s’exerçant au piano tout en fredonnant cette rengaine. Coup du hasard ou mauvais sort, je suis désormais condamné à associer la onzième édition de Zone Occupée à cette

chanson de l’album de 1985 Et tu danses avec lui. Je vous souligne au passage qu’il en sera désormais de même pour vous. Désolé.

Si j’en reviens à la couverture, ce qui me l’a fait apprécier, c’est tout d’abord son caractère évocateur, mais aussi et surtout son accessibilité, la proximité musicale que nous pouvons y sentir. Je m’explique. Cette mise en scène n’évoque pas l’ambiance technique et sophistiquée d’un studio d’enregistrement contemporain, mais plutôt la nature brute de la création musicale, avec les objets pêle-mêle qui jonchent le piano et les doigts de ces deux mains qui semblent chercher le bon accord, le « bon » son. C’est une image que l’on peut retrouver partout, dans un sous-sol ou dans un studio maison. Personnellement, je n’arrive pas à reconnaître l’époque de cette mise en scène : 1970? 1980? 2016? Peut-être qu’un connaisseur pourrait m’éclairer selon l’âge technologique des micros, ou bien un œil attentif m’aiguiller avec la date inscrite sur le 5 sous en bas à droite de l’image; mais en fait cela importe peu. C’est autant le piano d’un professionnel que d’un amateur, l’instrument de monsieur et madame tout le monde et c’est pourquoi cette image illustre si bien notre thème Airs communs. Tout d’abord, ce n’est pas un hasard si ce sont ces deux réalisateurs talentueux qui ont créé cette mise en scène pour la onzième édition, ni même que notre thème soit le même que la websérie qu’ils ont produite en partenariat avec les Éditions OQP. En effet, ce printemps, nous avions l’immense honneur de faire le lancement de la seconde saison de la websérie Zone Occupée sous le thème Airs communs en leur compagnie. Les cinq webisodes qu’ils ont réalisés se penchent sur le rapport à la musique, au son et aux ondes que nous entretenons au SaguenayLac-Saint-Jean, bien au-delà du fameux « son du Lac ». Ce sont des immersions dans la quotidienneté d’une région, de sa culture et de son identité à travers sa sonorité. Vous trouverez d’ailleurs dans les pages qui suivent un texte de Jean-Pierre Vidal qui nous partage son regard sur cette « vraie vie » dont les ondes peuplent notre territoire.

Quant à moi, j’aimerais revenir sur Airs communs, sur la singularité de ce titre et de ce qu’il évoque. Bien au-delà des airs musicaux, c’est la ressemblance avec l’expression « lieux communs » qui m’accroche en premier et qui suscite chez moi

tant d’intérêt. Nous connaissons les lieux communs que nous arpentons régulièrement, voire quotidiennement, comme des idées reçues exemptes d’originalité et qui traduisent souvent une forme de paresse intellectuelle. On peut aussi les voir comme une forme de sagesse commune à la disposition de tous et chacun. Banalités peut-être, mais pas n’importe lesquelles : banalités universelles. Avant de devenir péjoratif, le terme lieu commun désignait les bases de l’entente et de la compréhension communes nécessaires à l’argumentation entre deux individus. En philosophie, le lieu commun fait partie de la rhétorique de base, une figure de style, un fonds commun d’idées à la portée de tous. Dans le langage d’aujourd’hui, il a désormais pris le sens péjoratif de banalité. Ce sont les lieux, tout comme les aires communes, que nous visitons collectivement sans véritablement nous y attarder ni nous y intéresser. Malgré tout, ces lieux communs meublent notre langage et nos discussions, parfois même sans que nous nous en apercevions. Et si ces lieux communs existent, qu’en est-il des airs communs? Des ambiances sonores, des clichés audios, de la musique, des airs familiers qui meublent notre esprit et ceux de nos congénères? Et surtout, influencent-ils nos interactions, nos décisions, nos vies en quelque sorte? C’est fort possible quand on sait qu’il y a plus d’aires cérébrales qui sont affectées au traitement de la musique et des sons qu’à celui du langage, la neurologie nous apportant quelques éclairages à ce sujet. Ce qui m’amène maintenant à vous parler du docteur Sacks.

Le 30 août 2015, le médecin, neurologue et écrivain Oliver Sacks décédait d’un cancer dans sa propriété de New York. L’auteur de L’éveil s’est intéressé tout au long de sa carrière et de sa vie aux divers troubles du cerveau humain. Ce personnage hors du commun, souvent attaqué par ses confrères à propos de son positionnement éthique, utilisant ses patients comme modèles pour ses œuvres souvent plus romanesque que scientifiques, ressemble à certains égards à ces scientifiques du XVIII

e siècle qui possédaient une incroyable sensibilité artistique face à l’objet de leurs recherches. Le cerveau, mais aussi et surtout les patients, sont au cœur de son œuvre. Il a étudié entre autres des cerveaux torturés où la musique prenait toute la place. Son ouvrage de 2008, Musicophilia, explore les liens entre la musique, le cerveau et notre dimension musicale. Regorgeant de cas les plus extraordinaires les uns que les autres, cet essai de quelque 500 pages nous donne un point de vue à la fois scientifique et humain sur le sujet. Comment ne pas s’étonner du cas de cet homme qui, après avoir été frappé par la foudre, s’est mis à entendre des symphonies, l’obsédant au point de quitter sa profession de médecin pour devenir compositeur? Cas de musicophilie extrême. Ou bien celui de Samuel S. qui, bien qu’aphasique, a retrouvé une partie de sa capacité langagière grâce à la musicothérapie. Cela signifie certainement quelque chose puisque le cerveau humain ne se structure pas au hasard. Notre capacité langagière, si chère à notre ego d’homo sapiens, serait-elle subordonnée à notre capacité auditive? L’auteur nous explique, à travers quelques cas comparables, que la partie du cerveau dédiée à la musique, lorsqu’altérée, peut littéralement s’imposer au point de transformer les individus. Dans cet ouvrage, il est fascinant de voir de quelle façon la musique et les sons concourent à notre architecture mentale et sociale. C’est d’ailleurs une des premières observations de Sacks : il est fasciné par le fait que notre espèce puisse s’investir autant à jouer ou à écouter des motifs sonores dénués de signification. Il rappelle que pour Darwin, notre capacité à produire des notes musicales et à les apprécier fait partie des facultés les plus mystérieuses dont nous sommes doués. La musicalité affecte tous les aspects de notre vie : notre sensibilité, notre perception, notre mémoire, nos mouvements, nos émotions, notre identité, nos rapports aux autres. Pour reprendre les mots d’Oliver Sacks, l’homme est véritablement une espèce musicale.

Dans tous ces cas présentés par Sacks, il est surprenant de voir que notre perception musicale est parfois la thérapie et d’autres fois la pathologie. Comment peut-elle représenter à la fois une affliction et un traitement salvateur? La musique est l’expression externe de l’essence de nos pensées. Autant ces dernières

peuvent parfois nous torturer, comme un ver d’oreille par exemple, autant peuventelles être notre salut devant l’absurdité de la vie. Nous croyons penser en mots et, finalement, si tout notre schéma mental se traduisait en fait par une forme de création musicale? Ce n’est pas si insensé lorsque l’on sait que la pensée, d’un synapse à l’autre, se traduit en ondes électromagnétiques. Le cerveau fonctionne par influx nerveux et par variation de ces derniers. Avez-vous déjà observé un joueur de thérémine s’exercer? Le thérémine, c’est cet instrument particulier, tout droit sorti d’un film de science-fiction, qui fut inventé en Russie au début du XXe siècle. Debout derrière l’étrange appareil, le musicien en joue seulement en articulant doucement ses mains dans les airs. C’est le corps de l’instrumentiste qui perturbe la fréquence sonore produite par l’instrument, tout comme nous affectons l’antenne d’une radio en étant à sa proximité. Le son généré ressemble à celui d’une voix humaine, mystérieuse et désincarnée. Comme le chant des ondes cérébrales qui se serait extrait de sa propre existence; on croirait entendre la voix intérieure qui se manifeste, celle de l’instrumentiste. C’est une image à la fois troublante et révélatrice de notre pensée qui n’est autre que vibrations dans l’espace. Tout notre corps est conditionné pour vivre dans le réel, mais il est articulé par cette faculté, hors du temps et intangible, comme le chant du thérémine.

Si Sacks nous démontre que notre cerveau est un organe musical, il va de soi que le monde dans lequel nous vivons l’est tout autant. De toute évidence, notre vie est aussi rythmée de l’extérieur, mais nous n’en percevons pas nécessairement toutes les mesures, du moins consciemment. Le cœur qui bat sans cesse, nous ne l’entendons pas mais il est là, martelant chacun de nos gestes, chacune de nos réflexions, chacune de nos émotions. L’imaginaire humain fait de cet organe le centre de nos affects; hors la seule relation que nous entretenons avec ce cœur physique, c’est le tic-tac qu’il nous envoie. Mais entendons-nous les airs de cette cadence? L’enfant dans le ventre de sa mère l’entend, pour lui c’est l’apaisement, tout comme le mourant pour qui c’est le viatique. Revenons quelques instants à René, car il soulève un fait marquant de nos vies dans sa chanson : tout est meilleur quand on chante. C’est un fait admis que la musique fait partie de nos vies, elle

s’immisce dans nos joies, nos peines, nos angoisses et nos bonheurs. La majorité de nos souvenirs sont d’ailleurs directement associés à une chanson ou un air bien précis. Ce qui par contre est moins évident, c’est le fait que nos vie sont aussi rythmées par les sons et les bruits qui nous entourent. Bruit du réfrigérateur, de la chaufferie, des oiseaux qui chantent, des murs qui craquent, de la pluie qui tombe sur les gouttières; le crépitement du feu, le chien du voisin qui jappe, l’autobus à l’arrêt, les rires d’enfants, les avions dans ciel, les nez qui reniflent, la bouilloire et les trains qui sifflent et, à tout cela, s’ajoutent les téléphones intelligents qui carillonnent sans cesse. En fait, notre cerveau est constamment obnubilé par les sons, les bruits et les ambiances. Nous sommes bombardés de façon constante par une multitude de ritournelles musicales. Le bruit est omniprésent, ce qui met très certainement notre cerveau à rude épreuve. Sacks consacre d’ailleurs un chapitre entier aux vers cérébraux, aux musiques obsédantes et aux airs accrocheurs. Reprenant une expression d’un magazine célèbre, il les appelle des « agents musicaux cognitivement infectieux ». Selon lui, ils sont le résultat d’une hyperstimulation sensorielle se traduisant par un vestige échoïque dans notre conscient, de la même façon que nous ressentons le tangage du bateau des heures après avoir rejoint la terre ferme. Je crois que les vers d’oreilles ne sont qu’un symptôme de notre modernité, s’amplifiant sans cesse avec l’accroissement et l’omniprésence de la publicité, des radios commerciales, et de tous ces bidules électroniques qui envahissent les lieux publics que nous visitons, des outils soitdisant intelligents qui sonnent le glas de l’intimité; nous avons besoin d’entendre le monde bourdonner autour de nous pour nous sentir vivant. Faut-il voir en cela une certaine peur du vide? Peut-être confondons-nous le vide avec le silence et peut-être confondons-nous aussi ce silence avec notre propre vacuité? Ou tout simplement, c’est la nature musicale de notre cerveau qui ne peut vivre sans ces airs communs qui nous entourent. Dans les deux cas, si ces quelques propos vous semblent un brin pessimistes ou tout simplement ennuyeux, vous n’avez qu’à faire comme moi. Fermez les yeux et fredonnez :

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Derniers commentaires

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