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Lieux interpénétrés / Sébastien Dulude

Lieux interpénétrés

par Jean-Pierre Vidal

photographies Max-Antoine Guérin

DULUDE WEB-8

Saisie par une urgence qui n’est pas forcément celle du texte, la performance « littéraire » se manifeste souvent comme une tentative, artificielle et maladroite, de se conformer au goût du jour, de jouer le spectaculaire, le festif, bref de se rajeunir. Celle à laquelle s’est livré Sébastien Dulude, le 26 janvier dernier, était aux antipodes de cette complaisance. Combinés avec naturel, la voix et le texte, le geste et l’image ont su inquiéter les frontières et conjuguer les espaces, rendre perceptible l’invisible en occupant parfaitement l’espace-temps de la résidence d’artiste qu’a menée au Centre Bang ce poète et essayiste publié par La Peuplade.

Au doigt et à l’œil

On pourrait définir sommairement l’entreprise de l’artiste en disant qu’il travaille sur ce qui sépare et conjoint les arts dits « plastiques », c’est-à-dire ceux dont la forme (plasma en grec), loin d’être un artifice ou un enjolivement, est le seul mode d’apparition, et la littérature qui elle, au contraire, pousse naturellement celui qui s’y livre à escamoter ce mode; soit qu’écrivant, il ait en tête une forme qui ne peut jamais vraiment s’incarner, soit que lisant, pour faire naître l’image ou l’histoire, il lui faille au contraire passer si vite par dessus la lettre qu’il en produit presque involontairement l’effacement. Ce « pli » que forment les deux pratiques se dispute le visible et, par le fait même, l’affectif.

DULUDE WEB-5Comme un pianiste de concert, Dulude s’installe devant sa machine, instrument de percussion, mais dont la musique est réduite au rythme seul, avec ça et là, une infime variation de timbre. Les lettres jouées à la machine, staccato inévitablement, se répercutent sur les murs, comme sur les parois d’un labyrinthe où l’intime se projetterait en ombres moins chinoises que personnelles. Elles charrient, entre autres choses, une histoire, autobiographique, celle d’un enfant perdu dans une maison trop grande et voyant son père, avocat — homme de parole, celle que la lettre de la loi met dans sa bouche comme une partition à interpréter — rêvassant à la fenêtre, puis, plus tard, ce moment adolescent où le fils, tentant de ranimer ce père par un massage cardiaque, méprend pour celle de son père cette vie qu’il sent battre à son doigt et qui n’est que la sienne. Comment s’empêcher de voir une citation de cette fameuse image de la Sixtine où le doigt de Dieu pousse la vie jusqu’à celui d’Adam? Mais le courant passe en sens inverse ici: c’est le fils qui tente de re-donner la vie au père.

Sans histoire, ces lettres sonores interrompent aussi la voix du conférencier expliquant sa quête: elles font alors faire image, et qui n’est plus seulement mentale, mais donne à voir une forme, un calligramme ou un palimpseste, dessins de lignes et flots animés comme vagues paisibles.

Fenêtres en enfilade

Le liant de cette performance, son legato, pour garder la métaphore musicale, c’est l’ouverture qu’elle ménage dans les murs, qui à la fois nous enferment et nous séparent, les uns des autres bien sûr, mais aussi à l’intérieur de nous-mêmes: passages d’une conscience à une autre — le performeur et chacun des assistants —d’un médium à l’autre, d’une continuité formée et résumée par la mémoire (l’enfance dans la vaste maison) à un épisode qu’elle sait aussi isoler (la tentative de réanimation), de la violence du doigt à la caresse de l’œil, passage aussi d’un rythme à l’autre : celui du temps, incernable et fluide, de la résidence et celui, ponctuel, de la performance qui vint ce soir de janvier, la scander.

L’homme devant la fenêtre et ces textes que Dulude a placardés sur une des fenêtres de la « résidence », le machiniste qui s’affaire à écrire sous nos yeux et nous montre la partition qui en sort, les fictions de tout cela et les affects qu’elles produisent, forment autant de surfaces qui s’emboîtent les unes dans les autres, se répercutent, se chevauchent et se prolongent, comme dans tout labyrinthe, quand cette forme particulière de réversibilité que l’on appelle invagination fait communiquer l’intime et l’objectif, le personnel et le collectif, le singulier et le commun.

« N’y-a-t-il pas dans l’écriture, une angoisse dans le geste même de poser les mots sur la page? Cette nervosité m’intéresse », écrivait l’artiste dans sa présentation.

Ce Thésée en lutte sous nos yeux avec son Minotaure personnel nous aura surtout permis de vivre ce moment où la « nervosité » se change en fébrilité, c’est-à-dire devient impatience de faire et non plus peur de risquer.

Ou quand la performance mime la force de l’élan créateur.

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