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L’expérience de l’isolement sur la plasticité neuronale et la création

Par Jean-Rémi Dionne

Comme le soulignait Aristote, l’être humain est un animal social, mais c’est aussi un être de contradiction. Il a besoin pour se réaliser d’entretenir des interactions constantes avec ses contemporains. C’est d’ailleurs à travers ses interactions que se construit la majorité de son  schéma neuronal. Toutefois, il lui arrive de chercher la solitude et l’isolement tant l’Autre peut être parfois un véritable enfer. Il oscille, tout au long de son existence, entre la solitude et la socialisation; le retrait volontaire et l’exclusion; l’isolement physique et l’isolement psychologique. En fait, l’humain demeure extrêmement sensible à l’environnement qui l’entoure et notamment son environnement social. L’isolement social est généralement causé par des facteurs physiques et psychologiques et il peut être subi ou provoqué. Dans le premier cas, il s’agit d’une source importante de souffrances et de détresses sociales; dans le second cas, un besoin essentiel d’introspection. Le monde carcéral est l’exemple parfait du premier cas. Il s’agit d’un monde essentiellement construit autour de la notion d’isolement du corps; isolement des criminels par rapport à la société, isolement des détenus entre eux, isolement comme mesure de répression et de discipline. L’isolement est depuis toujours le moyen de couper l’individu de son humanité, de le punir de la façon la plus sévère en le privant de celle-ci. Toutefois, l’isolement recherché de l’artiste, sa quête d’intimité avec sa création, sa solitude choisie s’inscrivent plutôt dans le second cas : c’est la plupart du temps un facteur important du processus de création et constitue généralement un passage obligé.

Dans le cadre de cet article, nous tenons à nous intéresser plus particulièrement aux effets de l’isolement physique sur le cerveau humain. En effet, le cerveau humain est par définition même le moteur de la créativité et de l’inventivité. Il est le siège de nos expériences sensorielles et cognitives. Comment l’isolement physique peut-il agir sur le développement du cerveau et sur la capacité qu’a l’être humain de créer? L’isolement est-il un fléau ou un catalyseur de créativité?

Les effets de l’isolement physique chez le développement humain

Deux exemples

En 1966, Nicolae Ceauscecu, convaincu qu’un pays fort est un pays où la natalité est élevée, fait promulguer le décret 770. Ce décret interdit et rend illégale toute contraception ou tout avortement pour les femmes de moins de 45 ans n’ayant pas au moins quatre enfants. Le régime prévoit, par ce décret, augmenter de plusieurs millions la population roumaine en un peu moins de 24 ans. La conséquence directe de cette croissance démographique fulgurante est l’abandon des jeunes enfants aux mains de l’État. Apparaissent donc dans le paysage roumain des centaines d’orphelinats, véritables prisons pour enfants, où les orphelins s’entassent dans des conditions souvent inhumaines. L’isolement y est quotidien et systématique. Ces enfants sont dans une phase critique de leur croissance où ils doivent absolument développer leurs contacts avec les autres. Parqués comme des animaux, ils sont privés de pratiquement toute stimulation environnementale. La plupart sont condamnés à rester seuls dans leur lit, sans jouet et sans aucune interaction avec le personnel soignant. À la fin du régime, la presse fait connaître à la population mondiale l’effet de cet isolement chez les bambins; les enfants tiennent à peine debout, ils ont des retards mentaux acquis et souffrent de dénutrition. Trente ans après la découverte de ces mouroirs, plusieurs études sur l’impact de l’isolement sur le développement du cerveau des enfants ont été menées. L’ouvrage Cerveau et comportement de Kolb et Whishaw recense quelques-unes d’entres elles. Une étude anglaise dirigée par Michael Rutter met en évidence que ces enfants présentent un poids, une taille et un périmètre crânien moyens inférieurs de l’ordre de deux fois la valeur de l’écart-type de la moyenne des enfants normaux de même âge[1]. Plusieurs d’entres eux présentent d’importants retards de développement et même des handicaps acquis. Le développement du cerveau chez l’enfant est tributaire de ses interactions avec l’environnement et les autres. Cette observation de Jean-Didier Vincent rapportée par Serge N. Schiffmann nous le démontre bien : « L’empereur Frédéric II fit élever des enfants à l’écart de toute parole afin de connaître qu’elles étaient, du grec, de l’hébreu ou du latin, la langue naturelle ou innée et il en résulta que les enfants restèrent muets[2] ». L’isolement chez l’enfant est donc catastrophique pour son développement.

Plus près de nous, nous pouvons questionner les effets de l’isolement chez les individus adultes, notamment à la lumière des détentions dramatiques de Guantanamo. En 2008, le professeur Ian Robbins, directeur du service de stress traumatique du St George’s hospital de Londres, a tenté d’expérimenter les effets de l’isolement sur le cerveau et le comportement humains[3]. Après avoir pris en charge des ex-détenus de la prison de Guantanamo, il s’est particulièrement intéressé aux effets de la solitude et de l’isolement sensoriel. Malgré une interdiction depuis quarante ans de ce type d’expérience, Robbins a isolé six participants durant 48 heures dans un bunker et a filmé leurs réactions. Chaque individu était isolé dans une chambre insonorisée plongée dans le noir. Les effets sont fascinants. Rapidement, les six volontaires ont développé des hallucinations sonores et visuelles, leur cerveau remplaçant les informations réelles par des productions spontanées. De plus, ils ont tous développé un sentiment profond d’insécurité et de vulnérabilité. Au sortir des 48 heures, chaque individu présentait des difficultés de mémoire et de concentration. De plus, la plupart étaient beaucoup plus vulnérable à la suggestion. Ainsi, certains comportements comme le syndrome de Stockholm pourraient s’expliquer par une suggestivité induite par l’isolement prolongé des otages.

L’isolement à bel et bien des effets dramatiques sur le développement cérébral et sur les capacités cognitives des individus. On le voit au niveau du développement cérébral dans l’exemple des enfants roumains qui ont développé des retards et des handicaps du fait du manque de contacts humains. Ou chez le cerveau des populations adultes qui, lors de périodes d’isolement prolongées, développent des hallucinations et présentent des difficultés d’attention/concentration majeures. À la lumière de ces faits, est-ce que l’isolement peut-être une expérience positive?

La plasticité neuronale du cerveau et la créativité provoquée

Le cerveau humain est un formidable organe extrêmement complexe composé de milliards de neurones interconnectés. À l’heure où l’humain planifie sérieusement la colonisation de  la planète Mars, au même moment où le rover Curiosity explore et analyse le sol martien pour les futurs voyages habités et que la sonde Voyager est aux limites de notre système solaire, nous avons fait la découverte de l’infiniment petit avec le Boson de Higgs et cartographié l’univers au tout début du Bigbang. Malgré cela, et malgré la multitude d’études et le corpus de connaissances accumulés au cours des siècles, le cerveau humain demeure encore et toujours une zone mal comprise, le dernier territoire à explorer. Toutefois, certaines trouvailles récentes en neuroscience démontrent un fait indéniable : le cerveau humain est un système dynamique, en perpétuelle reconfiguration. En effet, des études font la preuve aussi que les jeunes enfants roumains des orphelinats, qui furent par la suite adoptés par des familles d’accueil, ont connu un rattrapage spectaculaire au niveau de leurs capacités cognitives et motrices. De même que les six cobayes de l’expérience du professeur Robbins ont rapidement récupéré leurs facultés cérébrales. Nous pourrions conclure ici par le fait que le cerveau a une incroyable capacité de résilience face aux effets pervers de l’isolement et qu’il le doit à ce que l’on nomme la plasticité neuronale. Tout comme le souligne Serge N. Schiffmann sur le concept de plasticité neuronale : « […] nous assistons aujourd’hui à l’essor d’un formidable concept neurobiologique dans lequel le cerveau évolue continuellement en fonction de l’expérience individuelle. La singularité de cette histoire individuelle faite d’interactions sensorielles, affectives et sociales multiples et diverses avec l’environnement rend très certainement compte de la diversité des réponses individuelles aux situations particulières[4] ». Toujours selon Schiffmann, le dogme selon lequel le cerveau humain adulte fonctionne dans le cadre de structures stables et immuables est totalement erroné. L’expérience individuelle influence l’évolution et l’organisation du cerveau humain tout au long de sa vie, et non pas seulement en bas âge. Évidemment, cette influence est beaucoup plus subtile avec l’âge, mais elle se manifeste néanmoins dans l’organisation cérébrale. Ainsi, il n’est pas absurde de croire que l’expérience individuelle soit le moteur de construction et de reconstruction du système nerveux et, de fait, de la perception du monde qui nous entoure. Ainsi, la privation de certains stimulis ou de l’utilisation d’un appareillage sensoriel chez un individu entraîne une croissance de l’expérience des autres sens. Schiffmann dénote encore que chez le chat aveugle, les perceptions auditives et olfactives sont plus efficaces et que l’étude des cerveaux démontre que la zone du cortex dédiée à la vision réagit aux stimulis olfactifs et sonores[5]. Ces zones sont donc stimulées d’une façon tout à fait nouvelle et particulière. Ainsi, l’isolement physique d’un individu, ou de l’un de ses sens, peut induire une nouvelle conception ou appréhension du monde en générant des réponses inhabituelles du cortex cérébral; nous l’avons vu avec les hallucinations chez les six participants à l’expérience de Robbins. Évidemment, dans le cas des chats cités plus haut, la privation sensorielle était de naissance. Certains effets néfastes de l’isolement peuvent, s’ils sont contrôlés et assumés, se transformer en effets positifs sur la stimulation créatrice chez les adultes, puisqu’ils entraînent l’individu en dehors de ses schémas standards de compréhension. Certains auteurs parlent d’une forme d’ivresse de l’isolement comme pourrait le provoquer certaines substances comme le LSD. Évidemment, lors du développement des enfants, il est à proscrire puisqu’il a un impact direct sur la structuration des neurones et de leurs fonctions vitales.

L’isolement volontaire et créateur versus l’isolement subi et destructeur

En 2010, à l’invitation de La Presse, l’artiste Yann Perrault fait l’expérimentation d’une chambre anéchoïque inspirée de l’expérience vécue par le musicien américain John Cage dans les années 60[6]. Cette chambre, appartenant au Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et les sons est située en plein cœur de la ville de Montréal. Une chambre anéchoïque est une salle d’expérimentation entièrement recouverte de dièdres qui absorbent l’ensemble des ondes sonores et électromagnétiques. Il s’agit d’un lieu exempt d’écho. Dans son article, Katia Gagnon rapporte que Perrault a passé une heure dans la chambre dans un noir complet. À sa sortie, il a affirmé avoir été dans un autre monde, avoir été dans un état altéré, proche de la transe, comme dans un cocon d’eau. Cette expérience très personnelle suggère que son isolement sonore et visuel à stimulé positivement son expérience cérébrale.

Comme nous l’avons vu plus haut, l’isolement peut donc avoir des effets néfastes et destructeurs chez les individus. Mais il peut aussi avoir des effets bénéfiques et participer activement au processus de création et de réflexion. La suggestivité dans laquelle l’individu est plongé peut permettre de se laisser inspirer et influencer par l’environnement et faire corps avec lui, tout comme pour les moines des monastères qui parviennent à des niveaux de conscience grâce à la méditation et l’isolement. Toutefois, il doit s’agir d’un choix assumé et rationnel de l’individu qui se met en retrait et non pas d’un isolement forcé. C’est d’ailleurs cette suggestivité ou plutôt cette docilité induite que les détracteurs des prisons à sécurité maximale critiquent ouvertement. Considérant qu’il s’agit là d’un processus de déshumanisation par l’isolement prolongé, comme le rappelle cet extrait de la brochure Control unit Prisons éditée par l’anarchiste Black Cross-Dijon : « Les prisons de sécurité maximale […] ont été conçues par le gouvernement et les autorités pénitentiaires pour contrôler l’esprit des prisonniers, pour déterminer ce à quoi ils penseront à travers des tactiques de privation sensorielle soigneusement élaborées, focalisant l’attention des détenus sur des soucis immédiats. Ces stratégies les rendent mentalement infirmes, en créant une rupture psychologique et physique dans le but d’imposer leur docilité, assommés par l’humiliation, l’intimidation et la démoralisation [7]». 

C’est la liberté dans l’isolement qui constitue un des éléments les plus bénéfiques. S’il n’y a aucune contrainte dans l’isolement, l’individu est le seul responsable de ses choix et réflexions. Ainsi l’isolement positif est recherché dans ce cas alors que l’isolement négatif est involontaire et non désiré. Dans le premier cas, l’individu se met en état de sensibilité face à son environnement ou à sa situation en déstabilisant certains de ses repères acquis. Les artistes ont pour leur part à pratiquer un constant mouvement de balancier entre la pratique de l’isolement et la socialisation. L’isolement est une forme de stimulation cérébrale, mais il est surtout un moyen de plus dans notre quête de liberté lorsque délibéré.


[1] KOLB, Bryan, WHISHAW, Ian Q. 2002. Cerveau et comportement. Paris, Coll. Neurosciences & cognition,Éd. De Boeck p. 267.

[2] SCHIFFMANN, Serge N. Le cerveau en constante reconstruction : Le concept de plasticité cérébrale. 2001/1. Cahiers de psychologie clinique, N.16, p. 15.

[3] Un documentaire est disponible sur le site de la BBC : http://www.bbc.co.uk/sn/tvradio/programmes/horizon/broadband/tx/isolation/

[4] SCHIFFMANN, Serge N. Le cerveau en constante reconstruction : Le concept de plasticité cérébrale. 2001/1. Cahiers de psychologie clinique, N.16, p.22.

[5] Ibid. pp. 18-19.

[6] Voir l’article de Katia Gagnon, Silence extrême. La Presse, publié le 9 janvier 2010.

[7] Extraits tirés de la brochure Control Unit Prisons, Prisons de sécurité maximale, isolement carcéral et privation sensorielle, éditée par l’anarchiste Black Cross-Dijon.

Derniers commentaires

  1. je n’ai auxube culture scientifique mais je constate chaque jour chez un proche malade psychique les effets de l’isolement ( il n’a aucun ami et l’essentiel de la communication se fait avec moi ( 84 ans) Il s’agit d’un homme de 48 ans, qui a encore des centres d’intérêt mais je constate des troubles de la mémoire, une dégradation de l’écriture ( bachelier C, six mois à l’université où se déclare la maladie. La souffrance de l’isolement, les dégâts qui en résultent, peu s’en rendent compte. J’ai bien sûr lu votre article avec beaucoup d’intérêt/ Merci

    , Caroline
  2. Bonjour Caroline,

    Je suis heureux de constater que mon article a suscité de l’intérêt chez vous. Je suis par contre désolé de la situation que vit votre proche. L’isolement est un phénomène important dans notre société et demeure pourtant caché par la nature même du mal: les personnes qui le vivent ne peuvent véritablement communiquer leur détresse. J’espère pour vous que l’accompagnement que vous offrez ne vous isolera pas non plus. Bon courage.

    , Jean-Rémi Dionne

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