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Le soir où il faisait bon se réchauffer au thé chai Amarula

Le 24 octobre à Art Nomade:

Le soir où il faisait bon se réchauffer au thé chai Amarula

par Catherine Bouchard

C’est la tête remplie de présentations d’une journée de colloque – 6 communications, 4 cafés, 2 verres de vin – que je me dirige à Art Nomade voir le travail de trois performeurs finlandais, Marco Alastalo, Leena Kela et de Aapo Kustaa Korkeaoja, et de Richard Martel, en espérant qu’il reste de la place dans mon cerveau. Mais avant, un arrêt à la conférence de Boris Nieslony

 

Boris Nieslony

Membre fondateur de Black Market International, Nieslony qui travaille depuis plus de trente ans à archiver et théoriser l’art performance. En plus d’avoir reçu l’aide d’un scientifique pour concevoir un schéma constellaire actif, il collecte des photos qu’il répertorie en thématiques, la motivation de l’artiste étant de trouver comment créer des images. Émotions, actions, fluides corporels, parties du corps et gestes humains. Par exemple, tout ce que l’on peut faire avec les mains comme toucher, serrer, presser, pousser.

À un certain moment, une autre question l’habite. «How can archive generate something else?» C’est qu’en plus d’avoir constitué une banque ressource sur la performance, on se retrouve devant une sorte d’encyclopédie du domaine vivant.

On se rend compte que cet homme a accumulé au fil des ans une colossale masse d’informations, le but étant bien sûr de les rendre disponibles. Julie André T. mentionnait qu’à un certain moment, il les avait laissées à un musée mais  l’institution en avait brimé l’accès. L’ensemble des archives de trouve maintenant dans la demeure de l’artiste qui accueille ceux qui souhaitent apprendre à ses côtés.

Nieslony est à la fois générateur d’images et d’informations, et diffuseur. Évoluant en marge des circuits traditionnels, qu’ils soient universitaires ou muséaux, il suggère à ses étudiants de pratiquer la soft anarchy pour éviter qu’ils s’engluent dans les méandres des systèmes en place, bref, de développer leur propre réseau.

Dans une posture d’échange et de circulation d’information, on réalise alors que c’est beaucoup plus que cela. Lorsque j‘ai demandé à cet être vibrant s’il concevait l’art performance comme étant l’art de la vie, il m’a répondu simplement que «tout est organique». Et on ne peut qu’acquiescer.

www.asa.de

Carte conceptuelle de l’art performance disponible en version anglaise en communiquant par courriel avec l’artiste.

 

 

 

Art Nomade xxs-8Marco Alastalo

Un écran blanc et deux spots de construction et des flacons d’alcool attendent. Alastalo nous convie à son artistic research program et cherche un volontaire et trois assistants de recherche, non-performeurs, afin de ne pas fausser les résultats de son étude. «This is for you, for your experience», nous confie-t-il.

 

Le ton employé par l’artiste rappelle celui d’un scientifique. Il expose son protocole de recherche où le volontaire, un professeur de l’Uqàm, verra ses ondes cérébrales transformées en son et en lumière. Il s’agit du Brainwave Music Lab. Dans les faits, les senseurs posés sur la tête du participant captent les tensions musculaires de la peau plutôt que les ondes cérébrales. Ces perceptions physiques sont complètement transformées en musique et les mouvements oculaires.

Il est tout à fait intéressant de se prêter au jeu d’un projet (qui prétend d’ailleurs rendre vétuste l’industrie musicale) et qui allie technologies et performance. D’ailleurs, un parallèle se crée entre la performance et la recherche théorique, avec son protocole bien en vue,  et la création rendue visible par un processus d’essais-erreurs. L’art et la science se retrouvent donc au service du sujet qui devient le créateur, aidé par l’artiste.

 

 

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http://www.brainwavemusic.org/

 

Art Nomade xxs-9Richard Martel

Les attentes étaient grandes pour ce monument de l’art action, cofondateur de la revue Inter. Le performeur vêtu d’un côté bleu (habit) et d’un côté rouge (veste à carreaux). Une de ses jambes est entourée de papier d’aluminium avec des micros. Il sort de sa boîte tour à tour des papiers où sont écrits faire, construire, matérialiser, régler, stabiliser et terminer. À chacune des présentations de mots, ces derniers sont déposés sur une feutrine bleue et une rouge, avec deux règles tenues debout, en équilibre, en forme de triangle. Le centre du sol obtient le mot terminer puis, après un grattement de jambe, c’est le processus inverse: les mots suivants sont chiffonnés en boulettes qui feront tomber le dispositif mis en place par l’artiste. Ce sont alors les mots dé-terminer, dé-faire, dé-centraliser, dé-construire, dé-matérialiser, dé-régler et dé-stabiliser.

 

Si l’idée de construire un système pour le décomposer est une prémisse attrayante, avec la précarité des règles, le jeu s’essouffle rapidement. Car il s’agit davantage d’un jeu hyper-théâtralisé, accentué par un regard et un geste insistants qui nous présentent les mots. Le corps devient alors l’objet d’une mise en scène où tout semble prévu à l’avance. Les sons produits par l’aluminium accentuent cet effet et tombent du côté de l’accessoire. L’omniprésence du bleu et rouge rend quasi-inexistante l’esthétique pour se ranger du côté de la lourdeur symbolique.

 

L’artiste a-t-il considéré son public comme étant acquis?

Quoi qu’il en soit, ce dernier aurait apprécié une performance laissant davantage de place au risque, à la surprise et à la subtilité.

 

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Art Nomade xxs-10Leena Kela

La mise en place établie par l’artiste crée un passage, rappelant un catwalk, où des sacs numérotés de un à douze attendent d’être choisis. Tous contiennent un dispositif illustrant une marche particulière : la marche pour la paix, la marche sur la corde raide, la marche après la fermeture des bars, le chemin de croix, le défilé, l’insoutenable légèreté de la marche, la marche nordique, slutwalk (la marche des putes), la marche du big foot et la marche sur l’eau. Kela fait un passage d’un bout à l’autre, empruntant ces drôles de chaussures. Un chevalet affiche une tablette de papier où sont inscrits les types de marche.

 

En utilisant le même processus les douze fois, l’effet de surprise chez le spectateur s’estompe rapidement. Par exemple, les sacs auraient pu être distribués à des gens ou bien remis aléatoirement à Kela. Aussi, plusieurs dispositifs étaient plastiquement fort intéressants et méritent d’être exploités davantage, tels les souliers lunaires (blocs de plastique noir, le pied reposant sur des ressorts) ou encore les talons hauts faits d’un bas collant munis d’une base en bloc de type Megabloc. Ces talons illustraient la slutwalk (marche des salopes). C’est un peu périlleux de s’avancer sur le fait que les talons sont le symbole des salopes et, qui plus est, est-il vraiment nécessaire de porter des talons pour en être une? Ou le simple fait d’en porter nous en fait devenir une?

 

Là où ça devient intéressant, c’est d’apprendre qu’il y a quelques années, l’artiste a dû réapprendre à marcher suite à un accident, d’où la présentation des différents types de marche. Kela percevait la marche comme étant un processus inné; c’est à sa grande surprise qu’elle a constaté qu’il est possible de l’acquérir à nouveau.

Leena Kela (44)

L’artiste détient de très belles pistes pour la suite et les dispositifs de marche, en tant que sculptures habitables pour les pieds, gagneraient à rester présents sur la passerelle ou du moins, investis plus longuement.

Leena Kela (39) Leena Kela (27) Leena Kela (2)

 

http://www.leenakela.com/

 


 

AapoAapo Kustaa Korkeaoja

La performance m’avait laissée plutôt perplexe : une scène qui s’apparente à moment de séduction, bien réel et improvisé. L’artiste s’était changé de vêtements, il était vêtu d’un complet noir. Il restait là, assis devant nous et derrière lui un écran projetant son visage nous regardant. Il sentait les cheveux de la participante et était complètement entrée dans sa bulle. Il s’arrêtait parfois, pour qu’elle et lui reprennent leur souffle.

 

Grâce à un heureux hasard, Aapo était en visite dans les locaux où je travaille, et j’ai  pu m’entretenir avec lui.

 

L’artiste est en quête d’une esthétique du primitif. D’un retour à l’état brut, près des affects humains. Certes, procéder sous forme d’improvisation est risqué, mais il n’en demeure pas moins un moyen pour atteindre le spectateur au détour où il s’y attend le moins. «With improvisation, you rely on something that is darkness, something that you dive into. I think it is the bases of performers’ art, improvisation. The idea where you have to lean on to something that you don’t know about

 

Durant la performance, on entend des gens dans l’assistance vouloir se porter au secours de la belle en danger, l’artiste symbolisant le grand méchant loup. Il le sait et reste en équilibre sur la mince ligne le reliant à la participante. «You have to be able to be very sensitive because if sensitivity is lost, it becomes violation.» Éloignant ces aprioris et après réflexion, on comprend que ce qui se passe est une rencontre, vraie, entre deux individus et leur intimité.

Aapo Kustaa (35) Aapo Kustaa (24) Aapo Kustaa (14) Aapo Kustaa (8)

Pour arriver à travailler une esthétique du primitif, Korkeaoja mentionne qu’il faut au départ «réapprendre à se connecter avec nous-mêmes[1]», loin des schèmes imposés par la culture et la vie quotidienne. C’est un processus agréable, selon lui, «parce qu’il amène à se laisser aller et à maximiser nos capacités.[2]»

 

Par un autre heureux hasard, le primitif occupe mes recherches actuelles, où je me questionne entre autres sur les origines et le sens de la création. Le primitif en art ne fait pas dans l’art primitif : l’idée n’est pas de reproduire les traces des grottes de Lascaux, mais de vibrer de cette même intensité primaire. C’est travailler à retirer les couches accessoires, lourdes parfois, imposées par une vision linéaire et morcelée des choses, pour atteindre le noyau dur des affects humains en relation avec le monde du vivant. En constante mouvance, le primitif en art célèbre l’humanité dans ce qu’elle a de plus profond et tente d’exposer, de symboliser ou de faire vivre le lien unificateur. On pourrait même prétendre qu’il nous réconcilie avec le genre humain.

Aapo Kustaa (1)

Est-ce que je l’ai dit? Je ne crois pas aux hasards.



 [1] Traduction libre de l’auteure

[2]   Idem

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