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Le Nouveau Réalisme comme antidote au cynisme postmoderne / Jocelyn Maclure

Je ne sais de quoi sera fait notre futur. Ce que le philosophe Karl Popper appelait l’ « historicisme » n’a guère survécu au 20e siècle[1]. L’historicisme s’incarnait pour lui dans les théories qui font « de la prédiction historique leur principal but, et qui enseigne que ce but peut être atteint si l’on découvre les “rythmes” ou les “motifs”, les “lois”, ou les “tendances générales” qui sous-tendent les développements historiques ». Il est bien difficile de nos jours de penser que l’histoire se déplie selon une logique implacable et discernable. Autant que l’on puisse en juger, les hommes et les femmes ont encore un mot à dire dans le cours des choses et s’il existe des « lois inexorables de la destinée historique », pour reprendre les mots de Popper, elles agissent d’une façon bien mystérieuse. Plus personne ne prend très au sérieux la thèse de l’inéluctabilité de la dictature du prolétariat ou d’une « fin de l’histoire » s’incarnant dans le triomphe de la démocratie libérale. Peu de souverainistes québécois parlent aujourd’hui de la « nécessité historique » de l’indépendance complète du Québec.

Cela étant dit, s’il y a une vision du monde qui se montre avec de plus en plus d’insistance, c’est celle que l’on peut appeler le « Nouveau Réalisme ». Le « réalisme » est ici compris comme une doctrine philosophique soutenant qu’il y a des aspects de notre réalité qui existent vraiment, et qui existeraient même si nous – les êtres humains – n’étions pas là pour les percevoir. Ils sont « indépendants » de l’esprit humain. Ce qui est de « nouveau », ici, n’est pas tant la doctrine philosophique défendue que sa popularité grandissante et le fait qu’un nombre croissant de philosophes s’en revendiquent.

Le réalisme s’oppose aux thèses dites « constructivistes » radicales selon lesquelles la totalité de notre réalité est « construite socialement ». Nous n’avons aucune bonne raison de douter que l’océan Atlantique et les montagnes Rocheuses existeraient même si l’espèce humaine disparaissait de la face de la Terre. Les changements climatiques sont en partie le produit de l’action humaine, mais les processus naturels qui causent le réchauffement de la planète ne sont pas des « jeux de langage » ou des constructions sociales. Pour le contrecarrer, il ne s’agit que d’en parler différemment; il faut réduire les émissions de gaz à effets de serre. Bien sûr, certaines parties de notre réalité sont indéniablement construites socialement. La rationalité et l’intentionnalité humaines sont clairement derrières des institutions sociales comme l’argent, l’art visuel et le hockey. Cela ne nous autorise pas pour autant à affirmer que toute notre réalité est construite socialement.

Prenons un exemple pour illustrer comment s’incarne l’esprit réaliste dont notre monde a bien besoin[2]. Le sociologue et théoricien Bruno Latour, longtemps associé au constructivisme radical, a jadis défendu l’idée que les scientifiques qui ont affirmé que l’analyse de la momie de Ramsès II révélait que le pharaon était mort de la tuberculose avaient tort car la bactérie qui cause cette maladie – le bacille de Koch – n’a été découverte qu’en 1882. L’affirmation des scientifiques serait un anachronisme puisque la bactérie n’existait pas encore, selon Latour, à la mort du pharaon en 1213 av. J-C. Ce jugement est bien sûr absurde. Ce n’est pas parce qu’un phénomène n’a pas encore été découvert ou élucidé par la science qu’il n’existe pas dans la nature. Le langage ne crée pas toute la réalité.

Comme le philosophe italien Maurizio Ferraris l’a soutenu, les constructivistes confondent l’épistémologie et l’ontologie[3]. Alors que la première se situe sur le plan de la connaissance et de la vérité de nos énoncés sur le réel, la seconde concerne la constitution même de la réalité et l’existence des choses. Les théories scientifiques doivent satisfaire un certain nombre de conditions pour être jugées valides. La méthodologie sur laquelle elles reposent doit être explicite et les expériences qui démontrent leur validité doivent être reproductibles. Cela étant, ce n’est pas parce que les modalités de l’enquête scientifique dépendent de l’esprit humain et qu’elles sont construites socialement que les aspects de la réalité qu’elles révèlent le sont aussi. Ainsi, ce n’est pas parce que la séquence du génome humain a été établie récemment que la matière qui constitue l’ADN n’existait pas. Le temps est venu pour les constructivistes de dégriser et de se réconcilier avec la réalité.

Le réalisme est d’abord une position ontologique sur la constitution ultime de la réalité, mais il s’incarne aussi dans une position épistémologique. Comme l’avance le philosophe allemand Markus Gabriel, notre réalité est faite d’une pluralité de « domaines d’objets » ou de « champs de sens » qui ont chacun leurs propres critères de validité permettant de départager le vrai du faux[4]. Ces critères peuvent être plus ou moins clairs et fiables : si on sait que la désertification contribue au réchauffement climatique, on ne sait parfois plus très bien, depuis les ready-made de Duchamp et le pop-art, ce qui fait qu’un objet est une œuvre d’art, et encore moins une œuvre d’art de qualité. Cela ne signifie pas que la vérité n’est qu’un jeu de langage, mais bien que le degré de confiance que nous pouvons avoir envers nos jugements varie d’un champ de sens à l’autre.

En plus d’être impatient face au manque de clarté et de rigueur du postmodernisme, le Nouveau Réalisme s’érige aussi contre toutes les idéologies politiques qui méprisent les faits. Comment, par exemple, oublier l’extraordinaire phrase de Karl Rove, alors conseiller de G. W. Bush, dans laquelle il exprimait son désintérêt pour la « reality-based community », la communauté de ceux qui pensent que nos croyances et nos politiques doivent être fondées sur des données probantes? Le Parti conservateur canadien a aussi affiché son indifférence aux faits en muselant les scientifiques, en abrogeant la version longue du recensement et en ignorant les consensus scientifiques en matière de réchauffement climatique et de justice criminelle. Le réalisme est ainsi l’antithèse de ce que l’humoriste et animateur Stephan Colbert a appelé la « truthiness », c’est-à-dire la conviction que l’on peut se fier à nos « trippes » pour accéder à la vérité, et que les opinions fondées sur les instincts ne valent pas moins que le fait scientifique et les arguments rationnels.

Si je m’intéresse au Nouveau Réalisme, c’est non seulement car il offre un point de vue ontologique et épistémologique plus satisfaisant que les théories constructivistes, mais aussi car il porte en lui des implications éthiques et politiques. Le réalisme, dans la version que je défends, est aussi un antidote au cynisme et à ce que j’appelle le « démissionnisme ». Il nous invite à regarder, autant que faire se peut, la réalité sociale et politique telle qu’elle est avant de la juger. Pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, la propension de certains progressistes à lire la réalité à travers le filtre d’une critique sommaire du « néolibéralisme » et de la « marchandisation » équivaut à une renonciation de penser les complexités et singularités de notre monde.

Ceux qui affirment, tel un slogan, que le vent du néolibéralisme a déferlé sur Québec dans les vingt dernières années se voilent les yeux devant le fait que le Québec a réussi à défier la tendance pancanadienne en matière d’accroissement des inégalités socioéconomiques. Si le Québec a pu maintenant son filet de solidarité sociale, contrer l’augmentation des inégalités et favoriser le travail des femmes, c’est qu’il a adopté des politiques comme les services de garde éducatifs à contribution réduite, les congés parentaux, l’équité salariale, la loi contre la pauvreté et l’exclusion sociale et les primes au travail. Ce sont des faits observables.

Le problème avec le nivèlement de la réalité opéré par certains progressistes est qu’il mène au relativisme et au démissionnisme : il laisse entendre qu’il n’y a plus rien à espérer de la démocratie représentative, qu’il est impossible de distinguer les partis qui aspirent au pouvoir et que les élections sont une mascarade. L’administration Obama a réussi à faire passer une assurance santé qui fait en sorte que des centaines de milliers d’Américains ont maintenant une protection adéquate, mais des héros de la gauche radicale comme Chris Hedges continuent de mettre les Démocrates et les Républicains dans le même bateau. Le penseur néo-marxiste Slavoj Zizek conclut même dans son livre Violence que de ne rien faire du tout est parfois l’acte le plus subversif qui soit dans les sociétés néolibérales.

Ne rien faire, cela implique entre autres de ne pas soutenir les formations politiques qui, par exemple, s’engagent à réinvestir dans l’assurance-emploi ou à augmenter les impôts pour les hauts revenus. On pourrait simplement rouler les yeux devant ce genre de postures, mais cela néglige la possibilité qu’elles nuisent objectivement au progrès social en favorisant le cynisme et la démobilisation. Le même jugement, il faut le dire, s’applique tout autant aux penseurs de la droite économique qui soutiennent systématiquement que l’État est inefficient, prend trop de place et taxe trop. Le fait que la crise de 2008 ait été causée par la dérégulation de certaines activités financières et que les États aient eu à mettre en œuvre des plans de stimulation de l’économie pour limiter les dégâts n’ont aucun impact sur leur pensée.

La pensée n’est pas spasme, du moins si elle veut être rationnelle[5]. La partie rationnelle de l’esprit a besoin de temps, de faits et d’arguments pour faire son travail. On peut s’inspirer de l’esprit réaliste tout en étant à gauche ou à droite. Il s’agit de laisser la réalité et la rationalité reprendre leurs droits, de lutter contre ses propres biais cognitifs et de tenir autant que possible la bullshit et l’idéologie à distance[6].

Enfin, le réalisme peut aussi avoir des implications esthétiques et être compris comme un appel à faire de l’art qui compte vraiment, qui stimule la quête de sens et de beauté des contemporains – un art, donc, qui n’est pas strictement autoréférentiel et dont la valeur est au moins en partie indépendante de la place de l’œuvre dans l’histoire de l’art. L’art est nécessaire car il répond à des phénomènes universels comme la dimension symbolique de l’expérience humaine et la propension naturelle de l’esprit à faire une évaluation esthétique des choses perçues par les sens; la création artistique est le prolongement de ces modalités de notre expérience. Même s’il est vrai que les critères du jugement esthétique sont flous et multiples aujourd’hui[7], l’artiste peut néanmoins tenter de créer des œuvres significatives qui suscitent la réflexion, qui émeuvent ou qui interpellent les sens. Looking at Asymmetry de Robert Davidson réussit mieux à ce titre que les Ballon Dogs de Jeff Koons.

Fait intéressant, si les boutiques des musées contiennent bon nombre de livres intéressants, on sent néanmoins aisément que l’influence des théories postmodernistes, souvent originales mais fumeuses, se fait sentir. Il n’est pas rare du trouver Baudrillard, Zizek, Derrida, Foucault et Deleuze sur les rayons. Il est temps de faire une place aux essais réalistes!

On a pensé pendant quelques décennies que la fin de la métaphysique spéculative et l’échec du projet des Lumières ne pouvaient que nous mener au relativisme cynique du postmodernisme et, par voie de conséquence, à la domination de l’idéologie et de la bullshit dans le discours publique. Ce n’est pas le cas. Il est possible à la fois de reconnaître les limites de la rationalité et du savoir humains tout en tirant le meilleur parti de nos indéniables capacités cognitives. C’est ce à quoi nous invite le Nouveau Réalisme.

BIO

Capture d’écran 2015-12-22 à 3.33.28 PMJocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval et co-titulaire de la chaire La philosophie dans le monde actuel. Son livre Laïcité et liberté de conscience (Boréal 2010), co-écrit avec Charles Taylor, a été traduit en sept langues. Il collabore régulièrement à Plus on est de fous plus on lit et Medium Large à la première chaîne de Radio-Canada.

[1] Karl Popper, Misère de l’historicisme, Agora, 1991.

[2] Voir Paul Boghossian, Fear of Knowledge, Oxford University Press, 2006, p. 25.

[3] Maurizio Ferraris, Manifeste du nouveau réalisme, Hermann, 2014.

[4] Markus Gabriel, Pourquoi le monde n’existe pas, JC Lattès, 2014.

[5] Daniel Kahneman, Système 1/Système 2. Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012.

[6] Voir Harry Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005; Joseph Heath, Enlightenment 2.0, Harpercollins, 2014.

[7] Arthur Danto, Après la fin de l’art, Seuil, 1996.

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