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L’AVENIR SERA-T-IL NUMÉRIQUE? – Catherine Voyer-Léger

L’AVENIR SERA-T-IL NUMÉRIQUE? par Catherine Voyer-Léger

« Toutefois, s’il offre un incomparable moyen de production de textes, d’images et de sons, l’Internet reste la plupart du temps le support illustratif de réalités déjà existantes, simplement transposées sur ce média. Or, celles-ci n’entretiennent le plus souvent aucune espèce de rapport créatif avec les spécificités du dispositif. »
Jean-Paul Fourmentraux, Art et Internet, 2010

Quand j’ai commencé à travailler dans l’industrie du livre au début des années 2010, on parlait avec un certain enthousiasme et un certain sérieux de la révolution du livre numérique. Au moment de quitter mes fonctions, je me dois de constater que si on parle toujours de livres numériques avec sérieux, l’enthousiasme semble terni pour plusieurs acteurs du milieu et, chose certaine, plus personne n’oserait évoquer une révolution. Après deux ou trois Noëls où on nous annonçait que les tablettes étaient le cadeau de l’année et que la vente de livres numériques allait incidemment exploser, il nous faut bien constater que ça n’a pas eu lieu. Certains commencent à oser dire que ça n’aura jamais lieu. Je ne suis pas une spécialiste et ce n’est pas là-dessus que je jouerai le jeu de la prospective. Mais en tant que créatrice je me dois d’admettre que je n’ai pas grand enthousiasme quant au nouveau format. Et pourtant…

D’abord branchée

Peut-être faut-il faire quelques pas en arrière dans mon propre parcours. Dans plusieurs de mes minibiographies, on peut lire que j’ai « d’abord » été blogueuse. À force de le répéter, on finira pas se dire que j’ai été blogueuse bien avant d’avoir été quoi que ce soit d’autre. Au berceau peut-être. In utero.

Cette expression sous-entend surtout c’est que j’ai « d’abord » été blogueuse (donc amateure) avant de devenir essayiste, auteure, chroniqueuse (donc professionnelle). Je fais partie de cette génération de créateurs et de communicateurs qui se seront gosser un nom grâce à une pratique autonome et des technologies abordables. Ce qui m’a le plus étonnée quand on a commencé à m’engager, c’est qu’il était manifeste qu’il me fallait d’abord être adoubée par mes pairs avant d’être considérée. Du temps où je n’étais que blogueuse, on m’invitait très peu à prendre parole sur la place publique. C’est après le premier livre, encore plus après le deuxième, encore plus depuis que je fais de la radio qu’on m’invite à intervenir dans l’espace public. Or depuis qu’on m’invite, on ne cesse de répéter que je suis blogueuse (même si ça fait plus d’un an et demi que mon blogue est fermé). Doit-on en conclure que le blogue est considéré comme un tremplin de valeur à la seule condition d’en être sorti?

Toujours est-il qu’en raison de ce passé de blogueuse, j’ai participé à un nombre non négligeable de conversation ou de table ronde autour du thème de l’écriture sur Internet ou de l’impact des nouveaux médias sur la création. On y discutait généralement de la multiplication des plateformes et des lieux qui modifient la façon de prendre la parole. Bien que j’aie chaque fois participé à ces discussions avec plaisir, je m’y sentais dans une position inconfortable.

C’est que mon utilisation des nouveaux médias, en droite ligne avec la citation de Fourmentraux en exergue, ne visait que la diffusion. Je ne me suis jamais sentie, pendant ces nombreuses années de blogue, comme un agent d’innovation. Je ne créais rien de spécifique à la nature du médium sur lequel je diffusais. Pour le dire plus simplement : j’autoéditais sur un blogue des chroniques qui auraient, à quelques détails près, très bien pu se retrouver dans des médias imprimés. Quels détails? Par exemple l’utilisation d’hyperliens. Mais ceux-ci n’étaient généralement pas nécessaires à la compréhension du propos. Ma présence en ligne ne témoignait pas d’une démarche qui intégrait sérieusement les possibilités technologiques. La meilleure preuve en est que le passage de ces chroniques vers le livre en format papier s’est fait sans heurt. Dans mon cas, l’apport technologique ne servait qu’à diffuser autrement un produit connu. C’est en ça qu’on peut faire un parallèle avec le livre numérique.

Faire du même

details-et-dedalesOn pourrait d’ailleurs prendre l’exemple de ce premier livre que j’ai publié aux éditions Hamac, Détails et dédales, pour illustrer mon argument. Ce livre est donc un recueil de chroniques d’abord parues sur un blogue, chroniques qui ont été révisées pour les rendre conformes au format livre, entre autres en les expurgeant de leurs hyperliens et de certaines insertions médiatiques (vidéos ou musique). Ce livre a été édité en formats papier et numérique simultanément et, comme dans la très grande majorité des cas dans l’industrie du livre, les deux versions sont identiques. En résumé : un contenu qui était conçu pour un médium qui permet une certaine intermédialité (Internet) aboutit sur un autre médium qui le permettrait théoriquement (ePub), mais en ayant été expurgé de tout ce qui le distinguait puisqu’il est d’abord devenu un livre papier.

Je ne blâme pas mon éditeur, tant s’en faut. Créer un ePub qui aurait repris les caractéristiques du blogue, ça signifierait créer un autre livre complètement. Au nombre d’exemplaires qu’on vend généralement sur notre marché, personne n’a les moyens de produire deux versions d’un même ouvrage.

N’empêche que c’est la limite, me semble-t-il, que rencontre trop souvent la numérisation de la littérature. Le livre numérique tel qu’on le produit présentement est un calque du livre papier sur un autre support. Ça peut être pratique, certes. Ça peut convenir à de nouveaux modes de consommation culturelle, mais si on s’y tient, ça n’influe que très peu sur la création. L’idée n’est évidemment pas de dire que toute écriture devrait être bouleversée par les nouveaux supports, mais qu’il semble étonnant que cette réflexion sur l’impact créatif des nouvelles technologies reste pour l’instant très marginale. Elle a lieu dans les universités, mais je ne ressens pas d’appropriation de la part des acteurs du milieu du livre et, par moment, je ne ressens même pas d’appétit face aux possibilités qui pourraient nous être offertes.

Ce discours que j’ai longtemps porté et qui n’aborde la question des technologies qu’en termes de diffusion me semble aujourd’hui incomplet, en plus d’être lassant. Sans en nier l’importance, je ressens la même fatigue à voir se répéter les formations sur les médias sociaux qui portent sur l’aspect du marketing ou du développement de public, mais qui interrogent très peu le potentiel créatif de ces outils.

On a beaucoup répété que le livre en papier allait survivre puisque le cinéma n’avait pas tué le théâtre (et la photographie n’a pas tué la peinture et… vous connaissez la chanson). Sauf que la comparaison me semble bancale. Tant et aussi longtemps que le nouveau support n’entraînera pas l’émergence de nouveaux langages, nous resterons dans un débat de format. Et pour être honnête, voilà qui m’intéresse bien peu. D’ailleurs, ce débat unidimensionnel se reflète aussi dans certains discours institutionnels (je pense entre autres aux bailleurs de fonds) qui sont monopolisés par la notion de changement, mais un changement qui se résume au support. Qu’il y ait des changements techniques (les supports) et même sociologiques (les habitudes de lecture), je suis bien prête à l’admettre, mais il faudra, tôt ou tard, se demander si cette nouvelle ère entraîne aussi des changements esthétiques. Je suis peut-être un peu puriste, mais il me semble encore que c’est dans les questions esthétiques que l’art nourrit son réel potentiel d’innovation.

Sortir du débat des habitudes

C’est peut-être à ce prix seulement que nous pourrons sortir du débat un peu vain qui semble pour l’instant monopoliser la discussion, soit le débat des habitudes. Entre ceux qui semblent particulièrement fiers de nous dire qu’ils ne pourront jamais se passer de l’odeur du papier et d’autres qui semblent particulièrement fiers de nous dire qu’ils traînent des centaines de livres en voyage, on perd toute envie de continuer la conversation. D’autant plus que chacun des protagonistes aura sous la main une étude qui permet de prouver que son habitude a intrinsèquement plus de valeur que l’autre. Sérieusement, chaque fois qu’un intervenant public prend un petit air suffisant pour nous asséner ses habitudes de lecture comme un nouveau petit catéchisme, j’ai envie de me coucher en position fœtale avec mon Multidictionnaire comme oreiller et mon iPad comme pacemaker. Lâchez-nous avec cette bataille inutile de la vertu! Il me semble que le monde peut très bien tourner avec des lecteurs aux habitudes diverses sans qu’on érige des églises à chaque école de pensée.

Ce qui m’intéresse (et me fera sortir de ma position de rebirth imminent) ce sont des paroles qui exploreront le sens de ce qui est en train de se passer. (Par « explorer le sens », j’aurais tendance à exclure toute expression unidimensionnelle qui souhaite nous rappeler qu’on passe trop de temps devant notre téléphone. À classer dans la catégorie des nouveaux clichés.) Je pense plutôt au sens qui n’est pas immédiatement perceptible, celui qui s’insinue en nous, qui est en train de changer notre regard sur le monde, notre façon de raconter et d’écouter. Celui qui fait que je rêve à des pages Facebook ou des fils Twitter comme on pouvait rêver de recevoir une lettre. Celui qui nous apprend un nouveau vocabulaire qui parfois se mue en concept. #NouveauLangage

Notre rapport à l’écrit, au médium, à la relation auteur-lecteur, à la narration, au pacte de lecture change. Contrairement à ce que je disais en introduction, la révolution a lieu. Les choses changent peut-être en profondeur, mais nous ne le voyons pas parce que nous ne sommes préoccupés de technologies qu’en termes relativement superficiels. Les technologies sont des moyens (coûts, implications, nécessités) ou, à la limite, comme on le disait, des habitudes. Ainsi, la plupart des débats vains sur le livre numérique se terminent dans l’idée que l’important soit que les gens lisent, peu importe le format. Or il est aussi important que les artistes créent, peu importe le format.

Penser. Agir? Écrire.

J’écrivais plus tôt que cette réflexion a, pour l’instant, principalement lieu dans les universités. Se tiendra d’ailleurs à l’Université du Québec à Montréal, en mai 2016, un colloque international sous le thème Écrivains, personnages et profils : l’éditorialisation de l’auteur. Les questions qui seront alors posées dépassent largement celles de la notoriété et de l’usage des technologies pour l’entretenir : utilisation des plateformes en ligne pour les pratiques innovantes d’écriture, détournement créatif, analyse des profils d’écrivains, redéploiement du pacte de lecture, etc. Voilà qui est intéressant et confirmera sans doute ce que j’avançais plus tôt : la révolution a déjà lieu. C’est simplement qu’on ne la cherche pas au bon endroit, tous tellement préoccupés des supports pour le livre qu’on en oublie de se demander si autre chose est en train de s’écrire.

L’avenir est déjà numérique – bien qu’il n’ait pas à s’en contenter. Mais il faudrait que nous quittions maintenant la discussion du support pour rentrer dans la discussion du paradigme. J’ai peu d’imagination et ce n’est donc pas moi qui pourrai vraiment dessiner ce qui n’a pas encore eu lieu. Mais comme lectrice je peux au moins dire que je me tournerai plus vivement vers les livres numériques quand ils m’offriront une nouvelle expérience esthétique.


Catherine Voyer-Léger lançait cet automne un projet d’écriture en ligne (peut-on encore parler de blogue ?) qui s’intitule Corps dedans/dehors. S’appuyant sur le corps humain, organisme non linéaire par excellence, elle explore une forme fragmentaire qui tente de fixer la sensation sans l’inscrire dans un régime de causalité. On peut suivre cette exploration qui se déploiera sur plusieurs mois.

dedans-dehors.ca

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