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L’ART EXPLOSIF DE PIERRE&MARIE

L’art explosif de Pierre&Marie

texte / Mariane Tremblay

 

 

Il est des époques par lesquelles l’humanité doit réexaminer ses idéaux. L’actualité ne cesse d’ébranler nos quotidiens silencieux et nous oblige de plus en plus à sortir de nos gonds. L’excitation prend alors des proportions exponentielles, elle est planétaire. Le seuil de tolérance aura-t-il une limite? L’exposition Grenade, ballon et artifices présentée à Langage Plus[1] s’attarde à la question : à quand l’explosion, la vraie?

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Grenade, 2013

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Conquête II, 2014

Voguant sur les marées noires du terrorisme, de la guerre, du conflit, de la surconsommation et du banal quotidien, le duo Pierre&Marie est passé maître dans l’art du changement d’échelles allant du particulier au général. Le travail de Pierre Brassard et de Marie-Pier Lebeau souligne la popularité grandissante de l’industrie du divertissement, baume à effet passager sur nos rythmes de vie effrénés. Notons d’ailleurs l’emploi du terme industrie : production de masse d’armes jouets, parcs d’amusement internationalement identiques à quelques différences près, vendeurs de fêtes d’anniversaire préfabriquées, etc. Ici, l’art devient l’artifice référant à sa double signification de pyrotechnie destinée à se consumer et de moyen trompeur pour déguiser la vérité. Ces œuvres en apparence inoffensives, puisque camouflées sous un enrobage à gâteau et déguisées en jouets pour enfants par des représentations de grenades, d’artifices et de munitions, apportent subtilement une conscience du bien et du mal.

Symbole contemporain du yin et du yang, la série photographique Dissiper la magie, ayant pour sujet une guimauve se calcinant en cinq clichés, pourrait dépasser l’acte de consommation ludique pour suggérer la consumation de la chair. Bien poétique façon d’illustrer les conflits internationaux, les guimauves à l’extérieur consumé et au cœur liquéfié passent du blanc au noir aussi rapidement que les drapeaux. Jusque dans nos plus sauvages escapades, ces produits alimentaires de fabrication de masse accompagnent les feux de camp. Il serait fort peu probable qu’un bûcher de condamnation à mort ait été immortalisé en photographie au cours de l’histoire, cette série en propose une scène tout à fait contemporaine.

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Dissiper la magie I, II et III, 2014

N’oublions pas que les témoins des pires atrocités de ce monde restent en toutes circonstances la gent animale, malheureusement muette en matière de dénonciation. Narré de façon incognito par des bêtes de toutes sortes, le roman Anima de Wajdi Mouawad a été une des influences troublantes du duo pour cette exposition. Dans un enrobage littéraire séduisant, le récit traite à la fois de violence, de bestialité et de beauté, tiraillant le lecteur au bas-ventre par toute une gamme d’émotions que seule l’espèce humaine peut traverser. À cette image, Pierre&Marie construit des microrécits à teneur sentimentale universelle, laissant le visiteur s’abandonner à un point de vue omniscient sur les mises en scène des sculptures, tel un dieu ayant le pouvoir de vie ou de mort sur ses créatures. Est-ce une façon d’inverser les rôles et de devenir témoins de nos propres bassesses et jeux mortels? Bien qu’influencés par des mythes de l’antiquité, les œuvres présentées sont porteuses de morales qui appellent à réinventer la mythologie de notre époque, pour ne pas dire que l’histoire se répète. La force de ce corpus réside dans les multiples couches de sens qui s’adressent à tous les niveaux d’âges et de toute culture, dans le fait qu’il incarne ce qu’il aspire à transmettre, c’est-à-dire l’universalité de son langage.

« Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. » Dans Nid (Artifice III), une Mus musculus (souris grise commune) protège son tas de confettis dans un chapeau de fête renversé; elle-même omnivore, elle semble avoir troqué son régime pour d’exquis produits préfabriqués non nutritifs. Assise sur son butin, on oublie presque que l’animal taxidermisé au charme absurde est le trophée du chasseur fier de sa prise; c’est à croire que toute créature est le rat de laboratoire ou le trophée de guerre d’une autre. Les artistes n’ont d’ailleurs pas manqué de l’exhiber sur un socle de marbre, matériau noble qui peut-être ennoblit sa minuscule existence ou marque le dessein artistique et divertissant de son décès. Également sur une table de marbre, deux Tamiasciurus hudsonicus (écureuils roux d’Amérique) se battent ou se tendent la main à côté d’une caisse d’armements englués de jujube fondu aux allures sanglantes : la scène est aussi ambiguë que le rôle du Canada à l’international, à la fois exportateur d’armes et intervenant diplomatique au maintien de la paix. L’étiquette figurant sur la caisse en modèle réduit porte les informations d’expédition des œuvres de l’exposition et suggère le transport d’un art explosif.

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Artifice, 2013

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Artifice, 2013

Le ballon éclaté et arrêté dans son envolée par un ventilateur industriel de plafond pourrait être le symbole des rêves de toute nature qui volent en éclat. Symboliquement, ce cœur crevé conforte l’idée de quête perpétuelle de l’idéal de paix universelle, jusqu’au dernier souffle (des civils et des soldats). Ballon représente aussi une forme plus concrète de souffrance d’êtres vivants, puisqu’un tel accessoire de fête lâché dans le ciel cause bien souvent le malheur d’animaux en quête de nourriture. Mais à l’opposé d’un ballon pris au plafond dans un cycle de désolation sans fin, tel un nuage orageux toujours présent au-dessus de nos têtes, pourrait se trouver une parcelle d’espoir kaléidoscopique enfouie sous des couches et des couches de charbon, de débris carbonisés et de vestiges d’armes (Terrier (Artifice II)). Même dans la pire des guerres, le meilleur de l’humanité demeure présent, l’entraide, la compassion, le fait de mettre sa vie en danger pour sauver l’autre; autant de beauté semblable à un diamant qui brille dans la noirceur de l’horreur.

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Ballon, 2013

Sous les airs de célébration de Ballon et de Comme une promesse I, l’exposition dépeint une sorte d’autofélicitation, comme un gros cadeau que l’on offrirait à un enfant pour calmer sa crise de nerfs. Le duo s’est permis d’utiliser des jouets de guerre que bon nombre de parents bannissent des coffres à jouets de leur progéniture. C’est bien de combattre l’ennui par des bombes à paillettes que propose le duo semeur de confettis. Mais encore, au-delà de la prise de conscience qu’ils y ont dissimulée, l’art comme divertissement trouve dans l’exposition Grenade, ballon et artifices un sens véritable à travers leur permission accordée d’éclater notre quotidien.

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Nid (Artifice III), 2013

 

http://collectifpierreetmarie.blogspot.ca/

 

 

 

 

 

[1] Présentée à Langage Plus en salle principale du 6 février au 29 mars 2015

 

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