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LA VRAIE IMITATION DE CB & MD/LE VRAI RATAGE DE JD/LA FAUSSE DÉROUTE DE TS

Par Cindy Dumais

Photographies: Valérie Lavoie

Une des particularités des soirées de performance d’Art Nomade, tenues à l’édifice 1912 de la Pulperie, c’est que la salle est grande, il y a peu de coulisse où l’artiste peut se cacher. Il est avec nous, l’artiste, dans le vaste espace. J’aime le regarder, peu avant, peu après, incognito, ses réactions, sa façon d’être, son degré de nervosité, son corps, déjà dans l’espace performatif. J’admire sa capacité de transformation subite, en action pour et avec l’autre. Prendre possession de la scène si rapidement est très exigeant.

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Carl Bouchard, ce soir-là, est sorti fumer. Il dit : « Excusez-moi, je ne suis pas là. Je suis comme un spectre ». Bien loin à l’intérieur de lui-même; mais la performance était alors déjà commencée.

Carl Bouchard et Martin Dufrasne : des objets sont distribués dans la salle, on entrevoit l’ombre des actions. Déjà, par la structure de l’espace et l’esthétique, par le choix des objets, on reconnaît le travail de CB & MD. L’installation d’un paysage performatif révèle un usage habile du contexte architectural par le duo, travaillant ensemble depuis 1998. Le contexte, qu’il soit événementiel, architectural, temporel ou personnel, depuis la première œuvre, a structuré leur travail. On s’attend que la performance fasse sens localement.

Et elle aura fait sens localement, dans trois perspectives. L’acte performatif lui-même sera mis en relief, dans une cathédrale industrielle qui a été transformée en théâtre, peu avant avoir été balayée par le déluge de 1996. Salle qui actuellement accueille divers événements, dont Art Nomade, la Pulperie aura transformé le bois en pâte, la matière brute en sens, et, pour une troisième édition, le lieu en espace sacré de la performance.

La liaison temporelle d’une part, regard rétrospectif sur la performance, mais surtout, une relation, celle de CB & MD. CB & MD, ils proposent « Quatre petits essais sur l’art performance ».

Scène d’introduction, une action est chorégraphiée en miroir. Mais cette image en réflexion met en évidence leurs différences; le rythme nerveux de CB confronte le rythme discret de MD. Le port de la jaquette renseigne sur l’esprit olympique – mis en parallèle avec la rivalité, le combat, la performance sportive – qu’aura structuré l’imaginaire de la performance. Manipulation d’une sangle qui à la fois concentre le performeur et nous prépare à la fin : nous anticipons où et avec quoi se termineront les actions.

Par un instrument didactique, des critères sont présentés via un projecteur à acétate. Ces indices, ces leçons : des rudiments, annoncés comme exercices simples, sont rapidement devenus des raccourcis complexes, où a été à la fois jouée et activée la performance. Et c’est dans cet esprit critique que CB & MD construiront leur action. Une vraie imitation.

Rudiment 1 : La beauté/l’endurance

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S’asseoir sur un pied de bronze, rester en équilibre. L’un tente de prendre la pose, l’autre lime les ongles. Je me dis : « Il faut souffrir pour être belle ». Raffinement et vulgarité.

Rudiment 2 : La perspective/l’innovation

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Se tenir sur les jambes de l’autre : faire l’avion, un jeu d’enfant? L’un se tient, encore, en équilibre, joue de la trompette tandis que l’autre, amusé, tente de faire une prise photo. Je me dis : « Ce qu’on ne ferait pas pour inventer ». Se dépasser.

Rudiment 3 : L’harmonie/l’exploration

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Installation des vignes – la fête, le vin, l’ivresse, le débordement, Bacchus, le théâtre, la tragédie – en verticalité et pose d’un piège. C’est glissant, on fait la courte échelle. Le vrai danger de l’exploration, la communication harmonieuse pour y arriver.

Je me dis : « On tend nos propres pièges ». Se défier.

Rudiment 4 : Unicité/spectaculaire

Retour sur la plateforme de départ : on unit les mains dans le verre. Pris au piège, tête l’un contre l’autre pour faire ouvrir la trappe qui, une fois dégagée, un déluge de sous noirs. Une récompense qui ne vaut plus rien. Je me dis : « C’est fini ». Le spectaculaire et la précarité.

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J’aime la relation qui s’est tissée entre les deux performeurs. Et cette relation passe par le pied, la jambe, ou le bras et la main. Pied au cul, pied au ventre, pied à la main et main dans la main.

D’une structure de performance où tout est réglé – une exigence du travail en duo de CB & MD – dans la performance, la poésie de Jesusa Delbardo, tout tient à deux éléments clés : l’orange et l’environnement sonore. J’entends : « je ne suis pas une personne ». Je sais que JD a fait un authentique régime à l’orange avant la performance. Le corps avait faim. JD remplit un premier verre de jus d’orange.

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Elle répète, elle s’aligne sur la ligne orange que trace le versement du liquide. JD remplit un second verre de jus d’orange. Ce n’est pas le geste qui nous capte, mais l’attitude. JD remplit un troisième verre de jus d’orange. Sa colère. Le son ne sort pas assez fort. Un des éléments clés, cette ambiance intense que peut créer un environnement sonore dans une œuvre, n’est pas à la hauteur de son jeûne. Pour elle, un vrai ratage. Pour moi : un vrai. Je rature ratage.

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Je n’arrive pas à faire sens de ce que je vois, alors je vis.

JD s’est construit une trame pour découper cette bosse sur laquelle on ne posera plus la tête. C’est un nuage qui tient maintenant sur une table. On utilisera le tissu comme d’une poche, lourde, remplie d’orange. C’est son propre corps qu’elle porte. C’est son origine qu’elle porte. L’origine, la masse. L’orange, la pulpe. L’origine, la chair. L’orange, la pelure, la peau, la pulpe. La peau ronde. « I’m not yet a person », ce que je crois entendre, comme une berceuse. On recoud le ventre ouvert. La berceuse devient refrain hypnotique, comme une machine, comme un véhicule. N’être qu’un véhicule et remplir les biberons comme un robot. Et ce poids que JD tient sans ses bras, qui rend difficile l’équilibre, sera mis sur la tête, et là, on retourne dans son propre corps et on retrouve une certaine liberté.

Le bruit sourd de la poche qui tombe au sol, masse qui sera traînée, dessinera des points noirs sur l’oreiller, tels des mamelons, où l’on aurait voulu poser la tête, enfin. Retourner à l’origine. Chargée.

Et la décharge. L’eau : nous sommes dehors, avec Tomasz Szrama, troisième performance de la soirée.

Un point rouge se déplace au loin, TS est de l’autre côté de la rive, une très longue corde nous relie à lui. Il nous tient en haleine dans une longue performance, qui nous apparaît au départ comme une série de décisions prises sur le vif, tout à fait improvisée. Nous sommes complètement avec lui. Ce n’est pas TS qui performe, mais nous tous et tous les objets et toute l’architecture. Metteur en scène, narrateur omniscient, œil géant, grande main. Certains d’entre nous sont élus. Nous sommes dans sa poche de pantalon et transportés avec lui, avec l’impression intime que les gestes servent un travail inutile. Et nous voilà déjoués, après une quarantaine de minutes, tout se place comme un casse-tête, chaque morceau est à sa place, recouvrant même les vides laissés au départ. Tout se tient, les sourires remplacent les visages interrogatifs. TS a besoin. TS a besoin de tout, de tous, et ainsi il place ses scènes, et ainsi il déplace les centres d’attention pour passer de l’une à l’autre. Ce qui nous transporte du même coup, sans même avoir eu le temps de nous impatienter. Le contrôle et la nonchalance font de TS un artiste déroutant, qui maîtrise tout à fait son espace de jeu. Et à travers toute cette mise en scène, qui constitue notre ratage personnel révélant notre incapacité à prévoir ce qui vient, il use du faux risque, comme finale, spectaculaire, où nous verrons les manches de son habit partir au rugissement du moteur, de l’autre côté de la rive, laissant nos yeux rivés, ravis d’avoir été déjoués.

Coup de théâtre. On s’est fait embobiner; il a rembobiné la trame. On effectue une boucle temporelle, on revient au théâtre. Avant le déluge.

 Photos portraits: Philippe Boily
Capture d’écran 2016-01-15 à 9.47.19 PMTomasz Szrama(Pologne – Finland/Poland – Finland)
Capture d’écran 2016-01-15 à 9.47.08 PMCarl Bouchard  (Saguenay-Montreal)
Capture d’écran 2016-01-15 à 9.46.56 PMMartin Dufrasne (Saguenay-Montreal)

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