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LA LUMIÈRE DICTE SON OBSCURITÉ – Paul Kacwazk

La lumière dicte son obscurité
Zoé T. : spectres et autres apparitions de Martine H. Crispo
Par Paul Kacwazk

Et si nous considérions certains des ornements égyptiens ou grecs anciens comme des pistes sonores, peut-être entendrions-nous des musiques archaïques inconnues ?

Mikhail Tsekhanovsky, 1929

La lumière, autour de nous, hurle. C’est ce dont l’installation de Martine H. Crispo, Zoé T. : spectres et autres apparitions, présentée au centre d’art actuel Bang du 19 novembre au 23 janvier 2016, nous a fait prendre conscience.

Nos oreilles captent les ondes sonores, nos yeux les ondes lumineuses, qui sont de natures différentes ; il est toutefois possible de convertir les unes en les autres : c’est le principe du son graphique, technique développée en URSS dans les années 1920. À la suite des découvertes sur l’effet photoélectrique, un appareil a été conçu, qui transformait les ondes lumineuses en sons. Des artistes comme Arseny Avraamov ou Mikhail Tsekhanovsky ont ensuite eu l’idée de lui faire lire des films transparents sur lesquels avaient été dessinés des motifs divers. Chaque motif correspond à une musique particulière, et il devient alors possible de « dessiner » le bruit ou la musique, ou de convertir des images existantes en sons. Martine H. Crispo combine ce principe technique et artistique avec celui du zootrope – d’où le Zoé T. du titre de l’installation, figure humanisée du système –, ce dispositif de fentes mouvantes devant une image, qui donne l’illusion de mouvement. Il en résulte des sculptures électriques et sonores, des disques gravés tournant devant de multiples sources lumineuses dont la lumière, traversant les disques, vient frapper les cellules photoélectriques d’un dispositif qui la transforme en son.

04 Photo mhCRISPO

Toutefois, il ne faudrait pas faire de Martine H. Crispo une sculptrice, ou alors une sculptrice par défaut. Les étranges fleurs de métal qui composent l’installation n’existent pas pour elles-mêmes, mais bien pour le son qu’elles arrachent à la lumière. Il en va de même pour les gravures qui ornent les disques transparents. Martine H. Crispo se décrit avant toute chose comme une artiste sonore pour qui l’aspect visuel de ses installations est secondaire. Or, si le visuel est secondaire, il n’en reste pas moins important. Et précisément du fait qu’il soit secondaire. C’est bien le son qui décide de l’aspect visuel du travail de Crispo ; autrement dit, le visuel ne représente pas, il n’est pas déterminé par des choix qui le concernent directement, mais devient un indice du son. Les structures matérielles de l’installation, étant secondaires au son et à la lumière, témoignent à nos yeux des structures invisibles de ceux-ci que l’artiste travaille. Certes la lumière est visible, mais brute et uniforme. Le zootrope la déforme, la structure, et son apparence témoigne de cette structure lumineuse que l’on ne peut autrement qu’entendre par le biais du dispositif photoélectrique. Le visible devient un indice de l’invisible, à la manière d’une apparition spectrale.

Quant aux sons émis, il est difficile de les décrire. Les dispositifs émettent des sons froids, industriels, non organiques, non humains. Ils vont du traditionnel bip au hurlement de machine. Ils évoquent un univers étrange, voire hostile, comme si l’invisible qui nous entoure n’était pas fait pour nous ou recueillait quelque chose d’une rage sourde et froide qui habiterait le monde. Cette ambiance sonore fait écho à l’aspect rétrofuturiste de l’installation baignée d’obscurité et évoquant les origines soviétiques du son graphique. À cette univers non humain s’oppose l’idée d’un personnage, la mystérieuse Zoé T.. Elle serait un spectre, un être de l’autre monde, celui qui n’est pas fait pour nous. Ce fracas de l’invisible serait-il ce qui habite en dernier lieu nos existences ? L’installation de Martine H. Crispo est riche d’interprétations et de rêveries poétiques et métaphysiques. Cela vient peut-être de ce que son travail œuvre sur deux dimensions complémentaires : l’une est celle de la création de l’œuvre et des choix esthétiques qui l’accompagnent, l’autre, plus technique, donne à voir et à entendre l’invisible, révèle un autre monde, objectif, qui nous impose chaque jour son mystère. Martine H. Crispo aborde le monde par ses secrets. Ainsi, ce monde sombre et puissant que révèle Zoé T. : spectres et autres apparitions est certes une création de l’artiste, mais repose tout entier sur la nature de la lumière, nature sur laquelle repose la physique moderne, quantique et einsteinienne, et dont, pourtant, la compréhension de l’être nous échappe. Sans lumière, il n’y aurait pas ces sons, et sans ces sons il n’y aurait pas ces sculptures. Avant toute chose, la lumière dicte son obscurité.

02 Photo mhCRISPO

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