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La bonne éducation de Paul Kawczak

 

par Sébastien Dulude

 

Paul Kawczak, Un long soir, Chicoutimi, Éditions La Peuplade, coll. « Microrécits », 2017, 112 p.

Écrivains de tradition classique, naturistes, symbolistes, tous rêvent d’appareiller vers les lointaines contrées, pour aborder la côte surprenante, voire, à la suite de Rimbaud, au pays de « Nulle part ».[1]

 

Des collines de Besançon à une fosse de cobras, il n’y a, à travers Un long soir, que quelques volutes bleues à regarder s’évanouir. Méditations existentialistes et oniriques sur des lieux et des souvenirs entrelacés, cette réunion de « microrécits » – un sous-genre qui donne le nom (et le ton) à la collection que les Épisodies de Michaël La Chance ont inaugurée en 2014 –, explore, par glissements et retours, des ailleurs étonnants. De Savannah à Stockholm, de Pompéi à l’Australie, les lieux du texte se succèdent pour créer un ensemble hybride, fait de littérature, de savoirs historiques et de données ethnogéographiques, qui baigne dans une délicate érudition portée par une sensibilité de philosophe ému : « L’air bruisse et le fleuve gronde. On s’étonne que le monde soit habitable » (p. 89).

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La prémisse de l’ouvrage, personnelle et familiale, en expose en quelque sorte la poétique narrative : imitant les migrations des aïeux de l’auteur et les siennes, le texte est mu par une ambition de lier les instants d’une vie, qu’ils aient été vécus avant et par d’autres, imaginés ou à venir. Quittant assez rapidement les lieux originels du poète, dont Besançon, « ville claire que je ne cesse de pleurer » (p. 29), épicentre de l’amour des parents de l’auteur et de l’amour de ce dernier pour la poésie, le récit donne à lire des tableaux exotiques, suaves, inattendus.

 

En plus de fournir au livre (et à la littérature québécoise) une bouffée d’air créole envoûtante, ce long détour par l’exotisme sert surtout de posture : l’écriture, distinguée mais jamais enflée, possède un charme qu’on dirait ancien et dont l’élégance se superpose au contenu, sans toutefois l’éclipser. Saluant au passage l’âge d’or de la « jeunesse intellectuelle » (p. 34) de Jean-Jacques Rousseau, Kawczak rappelle plus encore le jeune exotiste Paul Morin (22 ans), dont Le paon d’émail de 1911 avait affolé les régionalistes québécois par son sensualisme et son paganisme. C’est là « [t]out l’avantage d’une bonne éducation : l’écart a plus de couleur » (p. 35), écrit-il; et le poète sait tirer profit des distances entre ses sujets. L’assortiment bigarré des lieux et objets convoqués en souligne continuellement les traits communs, en d’étranges vases communicants où circule le sang de l’humanité : « Dans le sang de l’un, ils savaient que coulait la mort de l’autre et dans leurs yeux miroitait assez d’eau pour entretenir la vie » (p. 61). Tout se passe comme si ce jeu des différences nous permettait de mieux nous approcher de l’Autre, de l’absence et de la mort, en définitive. À cet égard, l’usage récurrent, dans la section « Amores Hallaras », des points de suspension entre crochets, la marque de ponctuation signifiant l’ellipse, est une trouvaille formelle remarquable pour exprimer tant la liaison que l’absence.

 

Les rapprochements se font également par la sexualité et sa double pulsion de vie et de mort. Toujours près de la pensée de George Bataille[2], Kawczak fait résonner intimement amour et mise à mort, rugissement du tigre et orgasme humain; le même « grand cri de la chair » (p. 83) parcourt en effet l’existence du vivant. De même, la beauté fulgurante rivalise avec la toute-puissance de la mort par son amplitude.

 

Partout, le rapport au monde est médiatisé par l’intangible visible. Tant la fumée qui s’élève bleue, le soleil faisant place au soir qui mange la ville, que la « peur qui rapproche les organes » (p. 64) soulignent combien l’évanescence constitue le mode crucial de notre présence au monde et du présent même : « Les atomes qui nous composent ne nous appartiennent pas. […] C’est la mort et ses galaxies. C’est l’unique façon dont les choses puissent être » (p. 19). À la fois grave et sereine, la manière des textes exprime par ses répétitions et ses obsessions la rémanence des instants enfuis qui structurent tant bien que mal les souvenirs, les désirs. Ici, en filigrane, c’est l’absence du père qui est rejouée, sa mort conjurée par cet ensemble de signes, parmi lesquels d’omniprésents soleils écrasants, serpents étêtés et tigres menaçants en reconfigurent la présence. Mais dans une perspective plus large et très humble, Un long soir pose d’abord l’insaisissabilité du temps et des choses au cœur du mouvement du monde, mouvement dès lors fondamentalement mélancolique :

« Tout autour et pour toujours le givre du temps incrusté de l’or et d’une infinie affection. Le sentiment amoureux n’est que l’écho qui emplissait notre origine. Aussi dit-on qu’il n’y a pas d’amour heureux. Les dieux résonnaient parmi les fleurs, mais tous étaient morts. Ils ne laissèrent qu’un parfum » (p. 67).

 

[1] Jean Dornis, La sensibilité dans la poésie française (1885-1912), Paris, Fayard, cité par Paul Morin dans « L’exotisme dans la poésie contemporaine », L’Action, Montréal, 11 janvier 1913.

[2] La connivence avec Bataille était également évidente dans le premier ouvrage de Paul Kawczak, L’Extincteur adoptif (Moult Éditions, 2015), truffé d’humour aussi grivois que morbide.

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