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J’ouvre des portes – Entre 4 murs du Théâtre CRI

par Anick Martel

crédits photos Patrick Simard

 

 

 

Le projet Entre 4 murs du Théâtre CRI propose quatre créations originales qui s’échelonnent sur un an. Les quatre volets sont conceptualisés, créés, répétés et présentés dans la maison de Guylaine Rivard et de Serge Potvin, fondateurs du Théâtre CRI. En investissant l’intimité d’une maison privée, un habitat hors des lieux connus et communs au spectacle, le Théâtre CRI invite le public et ses collaborateurs à réfléchir et à revoir ses préceptes théâtraux. Ici, le quatrième mur disparaît. Nous ne sommes pas dans une salle de spectacle, je suis assise dans la cuisine de Guylaine Rivard et, ce soir, nous sommes une quarantaine qui y verront du théâtre.

 

Plusieurs questions se bousculent dans ma tête.

Comment vit-on dans une maison qui devient un théâtre?

Un habitat habituellement déterminé par sa façon d’occuper l’espace.

Comment se vit… l’avant?

Le pendant?

L’après?

 

Pour aborder l’ampleur du projet Entre 4 murs, j’ouvre une première porte : j’écris à Guylaine Rivard. Je suis curieuse de savoir ce qui se produit en soi lorsque l’on habite une maison qui se métamorphose en lieu de théâtre.

 

« Je t’envoie mes impressions d’ici peu, Anick. Serge devrait te répondre également. »

 

L’équipe de création regroupe Guylaine Rivard, Vicky Côté, Andrée-Anne Giguère et Éric Chalifour. À tour de rôle, ils sont metteurs en scène et jouent pour la création des autres.

 

Et le jeu est joueur.

 

Rencontre de l’intime, regards privilégiés chez l’hôte; faire de son chez-soi un plateau scénique renverse les bonnes mœurs théâtrales. Quand l’habitat devient le lieu de la création, quelques règles s’imposent pour ouvrir le jeu. Ils ont d’abord pigé un point cardinal. Chaque point cardinal correspondait à un mur de la maison. Ensuite, ils ont pigé une saison. La saison déterminait l’ordre de passage. Pour chaque passage, une base commune : un fait divers pour s’inspirer librement de cette histoire afin de construire la leur.

 

La directrice générale et artistique du Théâtre CRI me répond.

 

« Je peux affirmer ma grande fierté de réaliser un rêve. Celui d’avoir mon propre théâtre. Et c’est chez moi que ça se passe, la maison où j’habite depuis 26 ans. […] un espace non-conventionnel, aucunement prévu pour la diffusion de spectacle, mais qui permet une somme de possibilités du point de vue de la pratique, de l’interprétation et de l’écriture scénique. Le projet d’accueillir d’abord les concepteurs en leur donnant un maximum de moyens, malgré certaines contraintes dues au contexte physique du lieu, au caractère intime de notre cellule familiale, est sans contredit une réalité à découvrir que nous n’avions pas tant anticipée. Pas plus que nous nous étions préparés à recevoir le public dans notre demeure, finalement. Expériences. »

 

Les expériences sont multiples, autant pour les concepteurs que pour les spectateurs. Moi, je ne peux faire fi du fait que je ne suis pas une spectatrice étrangère à cette maisonnée. Ici se joue tout un univers subjectif qui pourrait créer un fossé – des écarts – dans l’analyse des représentations, mais il n’en est rien. Je suis ailleurs. Je suis au nord, à l’est et à l’ouest. Je suis au théâtre.

 

Guylaine poursuit.

 

« Nous avons appris à nous adapter […] parfois en étant perturbés et surpris, parfois incommodés ou inspirés. Personnellement, je me sens toujours extrêmement privilégiée de vivre un tel processus, même si plusieurs éléments deviennent omniprésents, la sécurité, la fonctionnalité, l’aménagement et la quête du lâcher-prise, de ne pas tout contrôler, sortir de mon quotidien. Accepter les limites du contexte, m’endormir le soir en demeurant lucide, excitée et disponible. Rester propriétaire du lieu tout en m’abandonnant en tant que comédienne et collaboratrice artistique. Le fait de nous consacrer pendant de courtes périodes intensives […] (une quinzaine de jours), aura été un choix judicieux […]. L’urgence du moment favorise l’effervescence des idées et devient une contrainte mobilisatrice dans ce travail d’exploration théâtrale. »

 

Je décide d’ouvrir une deuxième porte. J’écris à Serge Potvin.

 

« Salut Anick! Depuis toujours j’ai envie d’un théâtre à la maison, le projet au départ se situait beaucoup plus dans le garage que dans la maison mais après les travaux que j’ai effectués, et une visite en France de petits théâtres de poche, le processus s’est enclenché et l’espace du rez-de-chaussée nous est apparu comme un lieu possible pour un petit espace de création. […] Plus facile à dire qu’à vivre, le premier projet 4 m’a fortement ébranlé, l’impact que ça a eu sur moi m’a surpris, je ne croyais pas que ça viendrait me chercher à ce point. Ce projet, le plus salaud avec le plâtre, le gypse, le genre performatif… Il a fallu que je me parle et que je me remette en question face à ce que j’étais en train de vivre […] Le sujet, ma maison, mon historique familiale… […] il m’a fallu mettre une distance entre cette fiction et ma réalité et cela fut libérateur, pour moi, pour l’équipe et pour les autres projets à venir […]. »

 

Situer l’action théâtrale au cœur d’une maison réelle invite à revoir la notion de décor. La maison est habitée, les murs ont cent ans. Une poutre de fondation est au centre de la pièce ouverte. J’inverse ma question. Est-ce plutôt le théâtre qui se fabrique une maison?

 

Serge poursuit.

 

« La mise en place de chaque dispositif nous offrait un nouvel espace intéressant à chaque fois. Le fait de continuer à habiter dans le lieu est particulier […] lors du retour à la maison « normale », c’est un plaisir immense de se retrouver chez soi, c’est comme un retour de vacances… En représentation, la maison devient un lieu neutre – un théâtre – et l’on sent que ça intrigue. Le public se sent en visite chez quelqu’un plutôt que dans un théâtre. La proximité aussi ajoute à l’expérience, le décor prend une autre dimension, le spectateur devient, à la limite, voyeur. Le quatrième mur disparaît. […] le lieu privé devient mon quatrième-mur-plafond… »

 

 

 

 

 

 

Entre 4 murs : Des craquelures

Sur le mur à l’est pour l’été, Andrée-Anne Giguère

 

Qu’en est-il de soi, après la disparition?

Andrée-Anne Giguère pose avec Entre 4 murs : Des craquelures cette délicate question. Recherche autour de l’enfermement de soi et de l’Autre, autant physique que psychologique, la metteure en scène transpose les mots de Prendre le nord d’Anne-Marie Ouellet dans une proposition performative où un mur se construit littéralement devant nous.

 

Ça cogne, ça visse, ça peinture pour mettre en place ce mur qui claustre un être humain. Peut-être un enfant. Devant nous. Physique. Une caméra filme cet enfer qui est diffusé sur le mur que le ravisseur a mis en place. L’étouffement, l’isolement, la peur nous sont transmis par ce dispositif de surveillance qui amplifie l’expérience du spectateur-voyeur. Parallèlement, une femme souhaite mourir. Elle est là, assise à la table, pilule après pilule, elle se gave pour noyer sa vie.

 

« Combien de minutes je tiens?

Combien de minutes je tiens?

Te perdre ou me perdre? »

 

Ella avale sa mort. Le désarroi se tisse par la métaphore des gestes à sens unique; un rouge à lèvre sur ses blancs bras pour faire jaillir ce qui bout en elle.

 

Deux scènes en parallèle où, malheureusement dû à ma position dans l’espace, je manque certaines actions. L’homme va-et-vient, jeux de portes et de fenêtres, jeux du dedans-dehors. L’agitation. Gestes saccadés et désespérés. Il va du rez-de-chaussée au premier étage, monte le son pour faire entendre cette musique électronique qui déclenche en moi fou rire et malaise. L’homme tient un double rôle. Il est à la fois le bourreau de l’enfance et l’homme-malheur de cette femme qui cherche à fuir sa vie.

 

L’enfant-adulte dit :

 

« Nom de domaine : peur

Superficie : sans limite

Caractéristique : traversé par une faille qui s’ouvre par à-coups. »

 

J’ouvre une troisième porte, j’écris à Andrée-Anne Giguère.

 

Qu’est-ce qui a influencé ton choix de texte?

 

« Je cherchais un texte et j’ai vu ce livre dans ma bibliothèque […] je l’ai sorti pour le mettre sur ma table de lecture… J’ai ouvert une page au hasard pour me donner le goût de le lire et les premières phrases que j’ai lues, j’ai alors tout de suite vu le lien avec ce que j’étais en train de faire dans mon projet… Je me suis mise à tout lire […] en moins d’une heure tellement j’étais emballée. J’avais trouvé… À la base du projet j’écrivais moi-même le texte, mais au moment de l’envoyer je ne me suis pas fait assez confiance. »

 

 

Entre 4 murs : Requiem

Au nord de l’automne, Éric Chalifour

 

En entrant dans la maison, la scénographie annonce clairement que ce soir nous veillons un corps. C’est la veillée mortuaire. Ambiance des années 50, le décor, les coiffures stylisées, les costumes magnifiques sont parfaits. Fidèle aux rites funéraires de cette recherche esthétique, le mort est exposé dans sa propre maison où les gens circulent pour offrir leurs condoléances, accueillis dans l’intimité du foyer familial.

Dans Requiem, il y a cette veuve jouée par Guylaine Rivard, mère éplorée muette et austère, triste et mélancolique et cette femme qui parle trop – est-ce une amie? une proche parente? ou une vieille connaissance du défunt? Son rôle n’est pas clairement énoncé et les quelques indices épars supposent que cette présence dérange. La veuve dit : « Il était un chaud lapin. » Et l’autre acquiesce. Et il y a la jeune fille du défunt et de la veuve, une présence vive, un jeu rafraîchissant de la comédienne Andrée-Anne Giguère qui donne à l’ambiance funèbre un vent de gaieté. Giguère joue à la perfection l’image de cette jeune fille innocente et candide observant les dogmes et croyances véhiculés par l’Église et entretenus par l’autorité parentale. Elle s’interroge et ses envolées lyriques dévoilent cette envie d’aller au-delà des conventions éthiques et morales de cette époque révolue.

 

Une question persiste en moi. Qui est donc cette femme?

J’ouvre une quatrième porte. J’écris à Éric Chalifour.

 

« Je la voyais comme la vieille fille du village qui rapporte tout. Et oui, peut-être qu’elle aussi avait succombé au charme de l’homme… »

 

Dans cette proposition, les comédiennes « perlent », les « r » roulent et le français standard donne le ton, le timbre et la voix de la pièce où les niveaux de langues sont parfois inégaux.

 

Et le mort est là. Devant nous.

L’odeur de l’encens et ses précieux objets comme une démonstration de sa disparition. Des objets qui évoquent le portrait de cet homme que nous recréons ensemble, à partir de cet inventaire :

 

– sa bible

– sa « pine » des Chevaliers de Colomb

– son alliance

– sa montre

 

La proposition textuelle oscille entre la tragédie et le surréalisme. Cette expérience nous est peut-être donnée par le choix des textes, un collage d’extraits en pièces détachées de trois auteurs : Les yeux du père, un roman de Guy Lalancette, Le Défunt de René Obaldia ainsi qu’un texte sans titre de Martin Giguère.

 

Et le mort est là. Invisible mais présent.

 

La temporalité est à rebours et la pièce, ponctuée d’anachronismes. De brefs apartés chantés-parlés donnent le ton absurde à certaines scènes. Nous veillons un corps, nous sommes à l’époque duplessiste et ces deux femmes poussent la chansonnette composée de référents bien d’aujourd’hui provoquant ainsi des discontinuités temporelles qui nous font sourire. Le clin d’œil n’est pas sans rappeler les placements de produits que les téléspectateurs retrouvaient dans les émissions des années 50, 60 et 70.

 

Et il y a cet homme. Cet homme que personne ne connaît et qui alimente l’intrigue.

 

Qui est-il? Son identité est incertaine. La fin demeure ouverte. Tout s’arrête brusquement, au détour d’une phrase, sans nous préparer à cette finale, un peu à l’image de la mort qui survient sans s’annoncer.

 

 

Entre 4 murs : Facteur d’isolation

À l’ouest de l’hiver, Vicky Côté

 

La proposition est bouleversante. La mise en scène, le jeu des comédiens, l’utilisation des éléments de la cuisine comme objets scéniques participent à nous faire vivre une proposition théâtrale immersive. Les portes intérieures et celles qui mènent à l’extérieur de la maison s’ouvrent et se referment comme une machine à remonter le temps. Tout est là. Truffé de petites ingéniosités narratives qui donnent peu à peu les clés de l’histoire.

 

Plusieurs fois durant la pièce, je craque.

 

Cette vieille femme encore autonome me touche, sa solitude me prend par les sentiments. Les gestes sont lents et précis, détaillés et découpés. Guylaine Rivard par son jeu naturaliste propose un personnage authentique. Elle est. C’est mimèsis. Devant nous, une octogénaire se meut. Elle se prénomme Éva Gaudreault. Le jeu est corporel. Nous sommes en pleine recherche du corps qui se transforme. Théâtre d’un quotidien où le spectateur s’identifie au personnage, c’est dans cette oscillation entre l’effet de réel et l’effet théâtral que réside manifestement l’un des plus grand plaisir de la proposition.

 

Sous fond de musique country et de tourterelles en cage qui roucoulent, nous faisons face au quotidien de la vieillesse. La mécanique cathartique opère dans une expérience affective déstabilisante. On absorbe l’histoire d’amour entre madame Éva et monsieur Philippe comme on regarde sa vie défiler dans un miroir.

 

Une pelote de laine rouge et un tricot comme symboles du temps qui se [dé]construit; nous sommes dans la maison que le couple a achetée pour fonder leur foyer. C’est un hommage aux temps de l’amour. De l’intelligence de la gestuelle au travail du corps, devant nous, Éva devient une mère, une tante, une sœur, ma marraine…

 

Je pleure.

 

J’observe les spectateurs et je constate que les gens pourraient, à tout moment, franchir ce pas qui subsiste entre « la scène et la salle » pour l’aider à préparer le repas qu’elle cuisine pour ses enfants qu’elle attend.

 

Aujourd’hui, c’est son anniversaire.

Mais ils ne viendront pas.

L’attente est veine.

Et triste.

Quand rien ne vient, quand les enfants désertent, pourquoi continuer?

 

De jeune mariée à vieille dame, la comédienne Andrée-Anne Giguère se métamorphose. Vieillesse. Fragilité. La transformation se réalise devant nous. Cette pratique de la distanciation participe à rappeler au public que nous sommes toujours au théâtre. Quand Éva va chercher le manteau de son homme et l’installe à la table, je craque. Retour à l’identification. J’ai le mal de voir vieillir autour de moi les gens qui me sont chairs.

 

Quand Éva danse avec le manteau de son homme, je craque.

Quand le tricot rouge des années d’amour que son homme et elle ont tricotées se dénoue, c’est la fin des temps à rebours. Je craque. Éva ouvre la porte du salut absolu.

 

Je pleure.

 

 

*

 

Les trois créations présentées jusqu’à maintenant confirment, une fois de plus, que cette compagnie est douée pour proposer des productions qui déjouent les conventions afin de mener des recherches riches pour nous faire découvrir des formes théâtrales singulières et transdisciplinaires. Des propositions originales et ludiques qui participent à questionner cette discipline pour l’aborder autrement.

 

*

 

 

 

Entre 4 murs : Directement du propriétaire

Au sud du printemps, Guylaine Rivard

Que nous réserve la directrice générale et artistique pour le quatrième volet, Directement du propriétaire, prévu en juin prochain?

 

J’ouvre encore une porte. Je réécris à Guylaine Rivard.

 

« J’invite les gens (comédiens et spectateurs) à une soirée hot-dog bien arrosée, une sorte de théâtre d’été présentant quelques grandes répliques du répertoire québécois. Un beau tourbillon de folies où les adultes oublient leurs responsabilités et qui sera brusquement interrompu par un drame familial impliquant un enfant. »

 

Cette proposition sera présentée du 14 au 18 juin au 5763 Saint-Antoine à Jonquière.

 

Entre-temps, je laisse la porte entre-ouverte.

 

 

 

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