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Je refuse! Petit manifeste pour un après covid-19 : Chapitre 1

Texte : Jérome Pruneau

Le refus, un droit fondamental
Je suis chez moi en ce 10 avril 2020, confiné comme la moitié
de la planète. C’est une sensation bizarre, post-apocalyptique qu’on
en a souvent vue dans certains films. Pour autant, je suis chanceux
dans notre malheur collectif car j’ai un chez-moi agréable, je n’ai pas
perdu mon travail, j’ai à manger et à boire, me payant le luxe de
faire quelques apéro-zoom avec des amis, dernière tendance du
moment, tel un lien social à la mode qui permet de garder l’illusion
d’être ensemble. On s’organise, que voulez-vous. Oui j’ai de la
chance dans mon confinement, je ne vis pas celui de certaines
familles qui, partout dans le monde, ont parfois des situations bien
plus précaires dues à leurs conditions sociales.
Cette crise du Covid-19 est une plaie pour le monde d’un
point de vue sanitaire, social, une sorte de couperet qui attend
chaque pays au passage pour lui délivrer son lot de stress,
d’angoisse et de morts, comme pour lui rappeler qu’il n’y échappera
pas. Une lame de fond qui passe en ramassant tout le monde sans
exception, même si les moins nantis, comme toujours, se font
ramasser plus forts. Les aînés par leurs conditions précaires de santé
et d’hébergement dans quelques centres de vieillesse dont on
découvre les horreurs. Les plus pauvres qui avant déjà ne joignaient
pas les deux bouts et à qui l’on demande maintenant de tenter d’en
joindre trois, quatre ou plus. Les Noirs aux États-Unis qui, par leur
précarité historique, leur manque d’accès aux soins, leurs conditions
sociales vulnérables accumulant les petits boulots les plus exposés
– caissiers, chauffeurs, livreurs – subissent de plein fouet la foudre
de cette pandémie et reçoivent des réponses racistes, encore et
toujours d’un système de domination qui lui n’est pas touché par la
crise. Et bien sûr, l’économie du monde s’effondre, faisant pleurer
les tradeurs d’une bourse folle qui perd la tête, mettant aux abois
les gouvernements qui, subitement, décaissent des milliards de
dollars en faisant rouler les planches à billets plein gaze, mais qui
comme bien souvent, n’arrivent pas pour autant à s’entendre,
désolidarisés par quelque guerre des masques et autres accessoires
de santé qu’on se vole, qu’on réquisitionne sur les tarmacs à grand
coup de cash, ou qu’on décide de garder pour soi à l’aune d’une
bonne veille loi des années 1950 ressortie de derrière les fagots en
guise d’acte patriotique. Me, myself and I, à l’heure d’une solidarité
mondiale qui devrait mener la barque d’un sauvetage collectif.

A croire que même lors de circonstances mondiales exceptionnelles,
l’Ego des uns prédominent sur toute vision d’un monde différent et
solidaire.
Assis dans mon salon, je pense à demain, aux « plans de
relance » dont les mots sonnent business as usual pour reprendre
les mots de quelques parlementaires français lucides qui ont
convoqué un groupe pour penser autrement, et je décide de
refuser. Oui, je refuse, usant de ce droit fondamental de ne pas être
d’accord, et de pouvoir l’exprimer ouvertement pour tenter de
réduire ma peine de voir le monde qui s’en va à vaux l’eau, mais
aussi pour « m’indigner » aux bon vouloir d’un Hessel1 qui nous
manque, mais inspire. Il m’inspire de poser une réflexion sur
demain, cet après Covid-19 qui viendra. Il m’inspire de non pas
relancer, mais de transformer notre monde, nos vies, nos façons
d’être et de faire. Il m’inspire de voir les jeunes pousser pour cette
transformation solidaire et inévitable qui nous est tant hurlée par la
Terre-mère, mais qu’on n’est jamais foutu d’écouter et de regarder
en face. Le Covid-19 s’invite en ultimatum, dans un paradoxe
porteur à la fois de mort et d’espoir, qui nous met tous à l’arrêt pour
nous faire ralentir, pour nous faire entendre, pour nous faire
regarder, pour nous faire réfléchir, pour nous faire agir afin que d’un
après Covid-19 naisse autre chose. Et pour cela, il faut refuser de
retourner vers ce que nous vivions, il faut refuser maintenant pour
demain, ensemble.

 

Je refuse la productivité illimitée
Je me suis souvent demandé s’il était possible de produire à
l’infini comme veut bien nous le laisser croire un système capitaliste
débridé qui semble s’être inscrit en norme mondiale, au point où
même les pays aux régimes communistes l’ont adopté, faisant
apparaître des millions de nouveaux riches aux quatre coins de la
Russie ou de la Chine. L’appât du gain, dont la manne financière s’est
instituée en réalité pour quelques-uns au point où 1% des plus
riches détient 82% de la richesse mondiale2, reste pour tous les
autres une chimère, sorte d’objectif vain qui s’incarne dans nos
volontés d’avoir toujours plus alors que notre bonheur devrait
immanquablement se focaliser sur l’être. Être soi, être au monde,
être entre amis ou en famille n’exprimerait-il pas plus de valeur que
celle d’une pièce qui sonne et trébuche ? Cette chimère est
profondément inscrite dans l’illusion que la productivité illimitée est
la source de la croissance, elle-même illimitée, et à laquelle
s’abreuve l’économie mondiale. Il faut produire plus, « travailler
plus pour gagner plus » disaient certains, augmenter nos
performances, nos chiffres, nos résultats, notre efficacité pour
qu’au final, ceux en haut de la pyramide s’enrichissent, s’assoient
sur nos efforts collectifs et sur un tas lucratif bien trop peu
redistribué, voire pas du tout. Cette productivité infinie profite ainsi
davantage à quelques milliardaires qui, soit dit en passant, n’auront
pas assez d’une vie pour tout dépenser, alors que bien souvent la
base de cette productivité provient des autres. Loin de moi l’idée de
vouloir mettre à bas les idées de génie que certains ont pu avoir en
créant des entreprises fleurissantes, ni celle de condamner tous les
chefs et cheffes d’entreprise pour leur effort. Non, ce que je
condamne et que je refuse à l’avenir, c’est cette idée de l’infiniment
« plus » comme constante, de l’illimitée comme vision d’avenir dont
on perçoit pourtant les limites.
Moi qui suis un simple gestionnaire dans le milieu des arts,
je déplore déjà dans ce secteur cette productivité sans limite qui
aujourd’hui voit des spectacles à plusieurs milliers de dollars montés
en quelques semaines pour finir par être joués douze à quinze soirs sur scène en théâtre par exemple puis disparaître quand ils n’arrivent pas à tourner par manque de moyens.

Ou ces séries télé
dont on tourne les épisodes à des rythmes effrénés, toujours plus
vite, avec moins de budget, et au détriment des conditions des
artistes qui n’ont droit qu’à une seule scène pour sortir la
quintessence de leur art, devenus des automates sans émotion pour
une malheureuse et unique prise. Idem pour les temps de création
qui sont réduits comme peau de chagrin parce qu’il faut produire
deux albums par an plutôt qu’un tous les deux ans, afin de vendre
davantage et de rentabiliser les coûts de production. Ou encore ces
films de cinéma jadis tournés pendant huit mois, un an, et qu’il faut
désormais avoir fini en trois mois pour s’assurer la clémence d’un
distributeur qui impose ses choix, ses dates, ses acteurs même
parfois. Même chose dans le domaine du sport où les droits-télé
sont devenus les nouveaux eldorados et qui imposent aux clubs qui
veulent en recevoir (des droits), plus de matchs, plus de
championnats au détriment de la santé des joueurs, désormais à la
merci des blessures à répétitions. Mais ces enjeux font monter les
prix et les enchères des joueurs justement productifs pour qui les
salaires et les sommes des transferts montent encore et toujours au
point de parvenir à l’indécence qui ne fait hurler personne :
quasiment un million par semaine à des Christiano Ronaldo ou
Lionel Messi de ce monde, de quoi exhiber fièrement pour le
premier son immense garage aux quelques huit ou dix bolides d’une
valeur de plusieurs millions. Et je n’aborde même pas ici la question
des transferts… Pourquoi n’est-il pas possible d’imposer à ces
sportifs un plafond salarial suffisant pour en jouir sans pour autant
tomber dans cette indécence inégalitaire, celle qui veut que lorsqu’il
joue au ballon durant une semaine, il me faut vingt ans de travail
pour équivaloir son dû ? Certes, il a un des plus gros compte
Instagram au monde et fait déplacer les foules. Mais est-ce là
l’essentiel ? Rassurez-vous, je n’en suis pas jaloux, mais je
questionne juste la possibilité d’un rééquilibrage dans les façons de
vivre.
Plus grave encore, la production alimentaire outrageuse qui
fait mettre aux poubelles 60% de la production alimentaire

canadienne3 parce qu’elle n’est pas consommée, quand des millions
de personnes ne mangent toujours pas à leur faim. Ces
supermarchés qui jettent chaque jour des kilos de viande, de
légumes, incapables d’aller, comme les restaurants, vers une
décroissance qui voudrait que ceux-ci proposent chaque soir un
nombre de repas limités – mais qui imposerait aussi moins de
bénéfices -. Non, il faut produire encore et encore, plus de gadgets
personnels et personnalisés, comme nos inconditionnels
téléphones dont nous ne pouvons non seulement plus nous
détachés, mais qu’il nous faut changer tous les deux ans pour
accéder à la production ultime, envoyant aux rebus l’ancien qui
marchait si bien, mais qui probablement fera des heureux en
troisième ou quatrième main dans celles d’un habitant d’Afrique,
réceptacle continu de notre vide-ordure occidental. La production
ne se perd pas, elle se revend. Pire encore, elle tire du ventre de la
terre la majorité de ses besoins en matière première au point de
l’assécher comme jamais, quoiqu’en disent les climato-sceptiques
de ce monde qui appartiennent souvent d’ailleurs à la catégorie de
ceux qui s’enrichissent sur son dos. N’est-ce pas Donald ?
Ce cycle constant d’une productivité infinie est dépassé et
nous prouve combien nous allons dans le mur de l’absurde, de
l’absurdité et d’une logique d’autodestruction qui ne laisse pas
grand temps de bonheur pour nos enfants. Alors oui, je refuse.

Pour continuer votre lecture au chapitre 2 : Cliquez ici 

 

1 Indignez-vous ! est un essai de Stéphane Hessel publié en 2010. Cet opuscule,
d’une trentaine de pages, qui défend l’idée selon laquelle l’indignation est le ferment
de l’esprit de résistance.

2 Oxfam, 2018.

3 Pas moins de 35,5 millions de tonnes métriques de nourriture sont jetées ou
gaspillées chaque année au Canada, selon l’organisation Second Harvest, qui
estime que c’est l’équivalent de 58 % de toute la nourriture produite au pays.

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