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FORCE D’ÉVIDEMMENT / Paolo Almario

fauxrmé

texte François Gagnon

Designer et architecte de formation, Paolo Almario1 jongle avec l’identité et l’espace comme s’il s’agissait de briques et de charpentes. Déjà là, il y aurait beaucoup à dire sur la construction de soi et sur la déconstruction de ce même « soi », sur l’intégration des vides dans notre structure osseuse, sur la matérialité du visage comme de l’éphémère du sourire…

L’art de Paolo est néanmoins exactement cela : épuisement, dématérialisation de la réalité et réappropriation de cette réalité. Inquisiteurs, les portraits qu’il fabrique sont troublants, obsédants de matérialité. Ils ne tiennent qu’à un fil.

De l’ensemble de sa production, quatre installations cruciales se démarquent : formé2, transformé, paraformé, et la dernière en cours, fauxrmé3. Un même dispositif les réunit : la « machine de l’ordre »5. Il s’agit en fait d’une invention mécanique géniale, presque démoniaque, conçue par l’artiste4. Le principe est simple, en apparence : sur une structure métallique, minimaliste et sans trucage – la réalité est brutale, issue d’une véritable enquête – l’artiste érige des portraits géants, des photomosaïques composées de 4 800 minuscules photos placées à la main. Lors de la durée des expositions, les portraits sont déconstruits par l’action mécanique du bras de « l’ordre » . Bras du désordre « appliqué », mué sur un rythme régulé, fatal, sans pitié, sans remord, qui coulisse, une fois installé sur le dessus d’un portrait, sur chacune des rangées pour détacher l’une après l’autre les photos miniatures, consumant ainsi le visage de haut en bas, jusqu’à plus rien. Jusqu’à écroulement. L’épuisement, encore, et des poussières sur le sol.

Derrière ces installations fugitives, il se joue beaucoup plus qu’une recherche esthétique. Elles sont la réponse directe d’une injustice commise à l’endroit du père de l’artiste : le politicien colombien Luis Fernando Almario Rojas. Cet homme est détenu en prison de manière préventive depuis maintenant plus de 32 mois, sous la base de faux témoignages portés contre lui, en attente de son procès débuté en février 2015. L’histoire est complexe, il s’agit d’un combat de longue haleine d’un père, et d’un fils, pour qu’une justice équitable et transparente soit établie6. Représentant élu par le peuple à la Chambre du Congrès pour le département du Caquetá depuis 1991, Luis Fernando Almario Rojas voit sa vie et celle de sa famille basculer dans le cauchemar lorsqu’un groupe rebelle armé, relié aux narcotrafiquants (les FARC), détruit sa maison à coups de roquettes dans la nuit du 10 au 11 novembre 20017. La famille survit à cet attentat, profite alors de la protection de l’État, mais pour un temps seulement. Après, les attaques et les menaces se répètent. Almario Rojas est arrêté une première fois en 2008, puis relâché suite à des irrégularités commises tout au long du procès. En 2012, les ennemis reviennent à la charge selon un procédé des plus retors : il est accusé désormais d’avoir participé aux activités des FARC, soit précisément le groupe responsable de la destruction de sa propre maison…

Que faire devant une telle situation? Comment réagir lorsque l’identité intérieure s’écroule comme les ruines d’une maison? Comment parvenir à combler les trous, trous matériels et trous psychiques, suivant une telle disparition? La réponse du fils est simple et complexe : à travers l’art. Un art activiste, dénonciateur, ingénieux. Paolo retourne sur les ruines de sa maison en 2012 pour faire sa propre enquête. Il découvre entre autres (preuves à l’appui) qu’un procureur judiciaire colombien a offert des bénéfices à un témoin en échange d’une fausse déclaration contre son père. Il prend également une série de clichés des ruines toujours existantes de sa maison, ainsi que de la cellule de son père. Ce sont ces photos qui désormais composent les portraits des expositions. Et ces visages ne sont nuls autres que les détracteurs de son père : d’abord les magistrats qui ont signé l’ordre d’arrestation, puis le leader de l’unité de combat qui a mené l’attaque contre la maison familiale, les responsables des fausses accusations, et désormais ce sont les portraits des faux témoins qui sont déconstruits : fauxrmé.

Au-delà de la situation politique de son père, les œuvres de Paolo Almario ont le mérite de dénoncer une véritable industrie du faux témoignage et de corruption qui érode le système judiciaire colombien. Le scandale des « faux positifs » en 2008 n’est qu’un exemple révélateur, parmi d’autres.

Mais la portée métaphysique d’une telle exposition est peut-être plus chargée encore car c’est avec les ruines de sa propre réalité que l’individu Paolo construit le portrait des responsables de cette destruction… et ces portraits à leur tour sont condamnés à la destruction. Ces œuvres finissent en miettes. Face aux essais répétés d’élimination des individus, l’art répond avec une puissance décuplée : les visages des persécuteurs sont détruits, remontés, épuisés à multiples reprises, à volonté, devant les yeux des spectateurs impuissants qui assistent dès lors au procès inversé du père de l’artiste. – Justice est rendue, mais le père, lui, demeure toujours en arrêt.

Force d’évidement

Il y a cette image qui dit tout de l’épuisement paradoxal dont témoignent de façon troublante les installations de Paolo Almario : derrière le portrait vide, déconstruit d’un malfaiteur, Paolo contemple – tête baissée, dans une posture qui évoque tout de l’épuisement, des heures de travail et des années d’angoisse – les « cendres » au sol qui sont aussi bien celles du visage honni, que les ruines de la maison de l’artiste, ou les murs de la prison de son père. Il est presque indécidable alors, à savoir s’il s’agit d’un nouveau portrait quadrillé ou d’une véritable personne derrière. Nouveau bourreau qui remplace l’ancien? Nouvelle identité de l’artiste qui ne peut s’appréhender que derrière le vide laissé par la destruction de l’environnement physique? Catharsis de l’art?

L’épuisement qui menace le corps dans les situations les plus urgentes, et les plus quotidiennes, gruge chaque parcelle d’âme en laissant le ventre troué, percé, comme désagrégé jusqu’au bord aveugle du naufrage : périlleux bout du monde, au bout du rouleau, fin de parcours… Lorsque toutes autres solutions semblent épuisées, invalidées par trop de réel, il ne reste plus, dès lors, qu’à faire le saut final : ramasser soi-même, exténué et l’œil hagard, sur le sol battu, nos fragments de vie, notre écorce de peau et reprendre la route avec notre mince baluchon sur l’épaule. L’épuisement est ce baluchon, boulet de Sisyphe. Ce lieu s’habite à peine.

La joie souveraine appartient à ceux et celles qui ne récusent pas la dépossession et les cavités ontologiques. Ce que la philosophie taoïste soulignait déjà il y a plus de 2 500 ans (c’est le vide du moyeu qui permet à la roue libre de tourner et de conserver son dynamisme) vaut aussi bien pour l’art. C’est pourquoi l’enjeu poétique par excellence, selon Francis Ponge, c’est le savon : « Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet qui me convient8. » On prendrait une telle affirmation au sérieux, si ce n’était l’habituelle ironie de Ponge, pour en faire une maxime de vie, qu’on ne serait pas loin d’accéder au banquet des Immortels. Mais ce n’est pas sérieux, nous sommes mortels après tout, et il faut bien continuer notre chemin. Cela aussi est de l’épuisement.

Force est d’admettre que notre monde est saturé, plein, trop plein : trop de voitures, trop de béton, trop de tout, trop de trous… Il faudrait pouvoir désencombrer le réel, mais à quel prix? Et que faire lorsque le morcellement vient de l’extérieur, lorsque notre identité propre est arrachée, morceaux par morceaux, par la volonté néfaste des autres individus, par la guerre ou la maladie? Devant la perte, le deuil et la solitude, le sentiment de vide peut s’avérer catastrophique. Alors c’est l’affaissement psychique. Irréversible.

Irréversible? Peut-être. Mais non insurmontable. Transfigurable? Sans doute, ce serait à espérer. L’épuisement tiendrait lieu alors d’un désœuvrement actif, d’une vacance profitable. Énergie libre et surcroît de force. Capacité d’effacement : pouvoir d’évidement. Réappropriation.

Contre une vision purement négative de l’épuisement, les œuvres de Paolo Almario indiquent au contraire qu’une telle dépense puisse s’avérer bénéfique – mais seulement si l’on parvient à accepter les vides et les trous identitaires. L’épuisement deviendrait ainsi un moteur dans le processus créatif : en multipliant les possibilités de construction et de reconstruction de la spatialité de l’être9.

Il faudrait savoir épuiser ces possibilités, une à une comme des photos miniatures, pour réussir à se connaître réellement vide. Parvenu à ce stade, notre portrait transparent semble s’adapter plus facilement aux autres identités rencontrées… qui s’avèrent aussi vides que la nôtre… comme dirait le Sage de la montagne, enivré de tao, de lune et de vide.

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1 Paolo Almario habite à Chicoutimi depuis 2011 et son parcours, sa démarche artistique et son curriculum vitae peuvent être consultés sur : http://paolo.almario.ca
2 Exposition « formé » de Paolo Almario, novembre 2013 : http://paolo.almario.ca/-rdeforme
3 Exposition « fauxrmé » de Paolo Almario du 14 au 28 mars 2015 au centre OBORO à Montréal http://www.oboro.net/activite/fauxrme
4 L’artiste a documenté et publié le processus de création de la « machine de l’ordre » http://paolo.almario.ca/-machine
5 Timelapse de l’exposition « paraformé » de Paolo Almario, octobre 2014 est une minute de vidéo présentant les neuf jours d’exposition : http://paolo.almario.ca/-tparaforme
6 Il est possible de consulter documents et récits sur le site : http://free.almario.ca
7 L’artiste a divulgué une vidéo prise quelques minutes après l’attaque : http://paolo.almario.ca/-attaque2001
8 Les expressions en italiques et cette citation de Ponge proviennent de l’ouvrage de Dominique Rabaté, Vers une littérature de l’épuisement, Paris, José Corti, 1991, p. 156
9 Concept de création autour duquel gravite la pratique artistique de Paolo Almario

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