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Finale nomade : La performance à la conquête de l’espace

 

 

Samedi, 26 octobre 2013,

Dernière journée d’Art nomade, assurément la plus chargée, mais aussi la plus nomade, à la fois dans la manière et dans la matière.

Par  Jonathan Lamy

 

 

 

 

En après-midi, sur la plage Robertson à Mashteuiatsh, Constanza Camelo Suarez, en collaboration avec une douzaine de jeunes femmes de la région, a tracé d’immenses lettres dans le sable, orientées vers le Lac St-Jean. Pour ce 5e volet de son projet « Dilater ou contracter l’univers », chaque participante en guidait une autre, qui avait les yeux fermés, pour marcher à même le langage. Certains parcours étaient propices au recueillement, d’autres, à la rigolade. L’action se déroulait de manière décloisonnée (on traçait un mot pendant qu’on en marchait un autre et ainsi de suite), dans une ambiance particulièrement conviviale. Le tracé, capté par GPS et retransmis en direct sur internet, faisait apparaître de petits points (chaque pas posé sur le sol) se transformant peu à peu en mots, tels que gratitude ou sokeritam (résistance en attikamek)[1]. La démarche de Camelo Suarez, qu’on pourrait qualifier de « techno-in situ » ou encore « techno-territoriale », livrait des messages à la fois gravés au sol et adressés, via satellite, à l’univers. Peut-être faut-il en effet passer par les étoiles pour déchiffrer ce qui est tracé sous nos pieds ?

Constanza Camelo Suarez (150) Constanza Camelo Suarez (48) Constanza Camelo Suarez (45)

 

 

La vidéo de Tero Nauha, qui ouvrait la soirée de performance à la Pulperie, débutait d’ailleurs dans un observatoire astronomique. On y voyageait ensuite dans différents lieux Bytom, ville polonaise littéralement trouée puis abandonnée par le développement minier. Dans une bibliothèque, une usine désaffectée ou un passage souterrain, l’artiste finlandais danse, récite un texte poétique, inscrit sa présence physique dans l’espace. Car le performeur, comme le soutient Tero Nauha, est une éponge qui expérimente la plasticité des lieux[2].

(je vous invite à visiter le site de Tero Nauha: http://teronauha.com )

 

Art Nomade xxs-20 Art Nomade xxs-19 Art Nomade xxs-18Julie Bernier, Alexis Bélanger et Olivier Lavoie ont à leur tour investi les possibilités physiques de l’endroit où ils performaient. Leur action concertée, plutôt casse-cou, consistait à réaliser en direct un défi pour le corps et dans la manipulation des matériaux : hisser à la verticale quatre poutres de bois rappelant la signature visuelle de la Pulperie. Julie Bernier apportait et attachait les poutres pendant qu’Alexis Bélanger, une corde autour de la taille, faisait le contrepoids à Olivier Lavoie, suspendu dans les airs comme une poche de sable au-dessus des poutres, d’où il s’est élancé à la fin de la manœuvre. Dans l’action des trois jeunes Saguenéens, le corps du performeur n’agit pas comme une éponge, ni comme un grand crayon collectif, mais comme de la machinerie lourde.

 

 

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Art Nomade xxs-16

 

 

 

 

 

Johanna Householder, importante figure de la performance au Canada, se rapprochait pour sa part du caméléon, effectuant une réappropriation féminine de la figure du spécialiste de l’art et de celle de l’artiste rebelle. La performeuse a d’abord personnifié le philosophe Alain Badiou, prononçant une conférence intitulée « The Subject of Art[3] ». Sabotant en quelque sorte ce discours sérieux, Johanna Householder a ensuite retiré ses vêtements pour revêtir des bottes Doc’s, des jeans déchirés et une perruque blonde qui lui donnait des airs de Kurt Cobain. Avec deux complices aux back vocals, elle a fait du lypsinc sur une chanson, plutôt hilarante, qui répétait sans cesse « fuck off[4] », comme si la pratique artistique devait justement faire un doigt d’honneur aux discours que l’on tient sur elle.

 

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Art Nomade xxs-14Enfin, Boris Nieslony, autre pionnier de l’art-action (il est le fondateur de Black Market International[5]), a clôturé le festival par une performance magistrale. Sa manœuvre, simple et efficace, consistait en une suite de variations sur un même geste : faire avancer sept pierres d’assez bonne taille, d’un bout à l’autre de l’espace. À mi-chemin entre le Petit Poucet et Sisyphe, l’artiste les faisait rouler ou glisser, les prenait dans ses bras, les poussait de la tête, roulait avec elles, les portait sur son épaule, s’immobilisant parfois avec une lourde pierre en équilibre sur la tête. Boris Nieslony révélait ainsi la portée anthropologique et performative de ce geste, répété sans être jamais tout à fait pareil, évoquant la force et la fragilité de l’être, nous ramenant au fait même d’être humain.

 

Avec des pierres ou des poutres, on se mesure à la matière, celle du langage, de l’art et du monde. On brave parfois la pesanteur. On trace, on marche, on danse, on se déguise, on chante, on s’élance, on roule, on s’étend au sol. Cascadeur ou caméléon, en équipe ou en solo, avec un corps spongieux ou rugueux, la performance est à la conquête de l’espace, qu’il soit web, géographique ou intérieur. Elle fait résonner l’action dans l’espace. Plus encore, elle permet au geste de créer l’espace. Un petit cosmos autour duquel le public gravite. La performance nous rappelle enfin que nous avons parfois besoin d’un GPS, d’un projecteur, de grosse corde, d’une perruque ou de quelques pierres pour naviguer dans le monde.

 

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Crédits photos performances, Valérie Lavoie

Crédits photos performance de Constanza Camelo, Karine Turcot

Crédits photos portraits, Philippe Boily

 

Biographie de l’auteur:

Jonathan Lamy est un poète de l’écrit et de l’action, un critique d’art et de littérature, un chercheur universitaire et un chargé de cours. Son travail performatif conjugue la poésie sonore, la poésie-action, l’installation poétique participative et l’intervention dans l’espace public. Il a publié deux recueils aux Éditions du Noroît : Le vertige dans la bouche (2005) et Je t’en prie (2011). Et il mène des recherches sur la poésie, la contre-culture, l’art de performance et les questions autochtones.


[1] Le résultat du processus se trouve sur le site de l’artiste : http://constanzacamelosuarez.com/artnomade/.

[2] Cette réflexion est développé par l’artiste sur le site du projet, où il est également possible de visionner le film : http://lifeinbytom.org.

[3] Ce discours prononcé à New York en 2005 est en ligne à http://www.lacan.com/badioulecture.html.

[4] On peut en avoir un aperçu en visionnant la vidéo d’une précédente version de la performance, présentée au festival Interackje en Pologne en 2009, à https://vimeo.com/37699089.

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