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Extrait d’un procès-verbal

 

 

par Normand Baillargeon

Illustration Rémi Leroux

 

 

Alors que je fouillais dans les archives de la ville de Strasbourg dans un tout autre but, le hasard m’a fait découvrir le procès-verbal d’une réunion de la Société d’anthropologie de cette ville qui s’est tenue le 4 novembre 1877. C’est un document étrange et qui prend aujourd’hui des accents à ce point prémonitoires qu’il m’a semblé souhaitable de le porter à l’attention du public.

 

Je n’ai que très peu d’informations sur M. Darrieu, le conférencier dont les idées sont ici discutées — mais surtout, comme on va le voir, disputées. Natif de Strasbourg, il y fit, en élevant des chiens de race, une rapide fortune qui lui permit de prendre une retraite hâtive qu’il consacra à voyager et à pratiquer en amateur l’anthropologie. Au retour de chacun de ses nombreux voyages, en Afrique, en Amérique, en Asie, en Australie, il venait prononcer une conférence. Ce soir-là, c’est pour l’entendre parler de son voyage au Chili que les membres de la Société d’anthropologie de Strasbourg s’étaient réunis.

 

Voici donc l’essentiel du procès-verbal que rédigea à cette occasion le secrétaire de cette docte assemblée.

 

***

[…]

 

Ce qui a donc le plus marqué M. Darrieu, lors de son voyage au Chili, c’est la visite qu’il fit à cette île dite de Pâques, ainsi nommée parce qu’elle fut découverte par les Éuropéens, plus exactement par l’équipage d’un navire hollandais, précisément le jour de Pâques en 1722. Ses habitants, eux, l’appellent Rapa Nui.

 

L’île est possiblement l’endroit le plus isolé du monde et il faut des jours de navigation pour l’atteindre. Les origines de son peuplement restent nébuleuses, mais il est probable qu’un chef de clan polynésien soit venu s’y établir, il y a sans doute des siècles de cela.

 

Les mystères qui entourent l’île sont nombreux et rien ne laisse à penser qu’on les percera de sitôt. Les derniers dépositaires de la tradition orale, les Maoris rongo rongo, ont en effet été vendus comme esclaves il y a tout juste quelques années. Quant à l’écriture de ce peuple, le rongo rongo, elle n’a pu être déchiffrée.

 

Ses croyances religieuses, ses tabous, son mode de vie, sa pêche, son agriculture, son système de parenté et bien d’autres choses encore, tout cela fait donc l’objet de spéculations, notamment par les missionnaires installés sur l’île depuis 1864.

 

  1. Darrieu dit s’être longuement entretenu avec plusieurs d’entre eux et il a rapporté à l’assemblée certaines de leurs observations et hypothèses.

 

L’île réserve toutefois une surprise de taille à ses visiteurs. On y trouve en effet, disséminées sur tout son territoire, des centaines de géantes statues de pierre représentant des visages et des bustes. Ces statues sont appelées moais. M. Darrieu, qui a entièrement parcouru l’île, estime leur nombre à près de 800.

 

On se perd en conjonctures d’une part sur les moyens par lesquels ces statues ont été taillées puis érigées, d’autre part sur les raisons qui ont poussé ces hommes à accomplir ce travail titanesque, dont la fonction et l’utilité nous paraissent incompréhensibles.

 

  1. Darrieu a avancé une théorie personnelle à ce sujet et c’est elle qui a suscité la vive polémique qui a marqué cette soirée. Je me suis efforcé de rendre tout cela le plus exactement possible.

 

Le conférencier suggère que ces statues revêtent une signification spirituelle, qu’elles sont en quelque sorte l’incarnation de ce que les Polynésiens nomment le mana, c’est-à-dire la puissance spirituelle d’un clan. Il faudrait alors supposer que les habitants de l’île aient fini par se regrouper en deux ou trois, peut-être plus, clans hostiles les uns aux autres, et que l’affirmation de sa puissance, pour chaque clan, ait passé par l’érection de ces immense statues.

 

On peut raisonnablement penser que si les Maoris sont restés pendant des siècles sur Rapa Nui, c’est qu’ils y ont trouvé, par la pêche et l’agriculture, de quoi survenir à leurs besoins. Or, l’île ressemble à présent à un vaste désert, presque sans arbres et qui est surtout peuplé de ces statues. M. Darrieu suggère qu’aux explications qu’on donne le plus souvent de cette désertification et de ce dépeuplement — sécheresse ou surpopulation — il faut préférer la suivante.

 

Entrés en guerre les uns avec les autres, les différents clans de l’île, sur la base de croyances spirituelles sans fondements mais mortifères, ont peu à peu entrepris de construire ces statues, ce qui les a conduits à exploiter à ce point les ressources naturelles de l’île qu’ils les ont épuisées.

 

En particulier M. Darrieu, qui a longuement étudié les procédés de construction des pyramides d’Égypte, avance que pour déplacer ces statues, il fallait les rouler sur des arbres, dont il fallait abattre un grand nombre pour chaque statue érigée. Les croyances spirituelles des Maoris les ont empêché de prendre conscience du caractère suicidaire de leurs gestes, qui ont mené à leur perte. M. Darrieu imagine un Maori constatant que l’arbre devant lui est le dernier de l’île, mais l’abattant tout de même.

 

L’île, soutient M. Darrieu, est un ensemble fragile et fini d’éléments et de ressources qu’il est possible de perturber, voire même de détruire, si on n’y prend garde. Songeant à ces chiens qu’il a tant aimés, il a suggéré qu’un tel ensemble pourrait être appelé une niche. Et il a conclu en suggérant qu’avec un peu d’imagination, on peut penser ce qui vaut pour Rapa Nui pourrait valoir pour l’ensemble de notre planète — quoi qu’il ne voie pas quelles croyances délirantes pourraient nous porter à détruire ce qu’il a appelé notre niche à tous.

 

Étrangement, c’est presque entièrement sur ces derniers propos que se sont concentrées les questions, le plus souvent hostiles, et les réactions souvent virulentes de l’auditoire à la conférence de M. Darrieu. Je me suis efforcé d’en rapporter les principales le plus fidèlement possible.

 

Le professeur Broch, de l’université, a pris la parole le premier et s’est élevé contre ce qu’il juge être une analogie intenable entre une île, isolée, aux ressources limitées, et la Terre, qui est infiniment vaste et qui contient, comme il l’a dit, « plus de ressources qu’il y a de poissons dans les mers ». L’idée qu’on puisse les épuiser lui semble donc ridicule et, sous les applaudissements nourris du public, il a conclu son intervention en disant que notre planète n’est surtout pas une niche et nous encore moins des chiens.

 

  1. Darrieu a admis que son analogie, comme toute analogie, est certes imparfaite et rappelé qu’en suggérant que notre Terre est une niche il ne voulait pas nous comparer à des chiens, mais plutôt insister sur le fait que tous les éléments qui la composent sont en interaction et que cet habitat est en un état d’équilibre qu’il ne faudrait surtout pas briser.

 

Le professeur Lefebvre, qui étudie l’archéologie biblique, est alors intervenu pour dire que Dieu ne permettrait pas qu’il arrive à la maison qu’il a conçue pour les enfants qu’il a créés à son image et qui le vénèrent ce qui est arrivé à ces païens.

 

  1. Darrieu a répondu qu’il avait souvent entendu cet argument sur l’île de Pâques, de la bouche des missionnaires à qui il avait exposé ses idées. Tous, en fait, le lui avaient servi, sauf un jeune prêtre, qui lui a fait promettre de ne pas répéter ses propos en les lui attribuant. M. Darrieu s’est cru autorisé à rappeler que cet argumentaire soutient que Dieu pourrait bien, de nouveau et pour nos péchés, nous chasser du Paradis terrestre en nous en faisant payer le fort prix.

 

Les propos qui ont suscité les plus enthousiastes réactions sont toutefois ceux de Monsieur Robert Say, un enseignant d’économie au Lycée Condorcet. M. Say a soutenu que ce qui explique le triste sort des Maori, c’est uniquement l’absence d’une économie de marché. M. Say a longuement expliqué l’offre et la demande, la concurrence, l’équilibre, les débouchés et conclu que si l’économie de l’île avait été conforme à ce qu’enseigne la science économique moderne, rien de ce qui s’y est passé ne serait arrivé. Mieux : il ne peut y avoir aucun doute sur le fait que les habitants de l’île vivraient aujourd’hui dans une prospérité d’autant plus grande qu’ils auraient depuis longtemps échangé avec le reste du monde sur la base des avantages comparatifs de chacun des contractants.

 

Si ce discours a été reçu avec enthousiasme, la réponse de M. Darrieu, elle, a été jugée extraordinairement faible et a été copieusement huée. M. Darrieu a reconnu ne pas bien connaître la nouvelle science économique; mais il a tenu à conter une anecdote qui, selon lui, pourrait tempérer l’optimisme de M. Say. Quand il élevait ses chiens de race, M. Darrieu avait dû faire fabriquer pour eux des colliers, des colliers de bonne qualité. Il lui en fallait la première fois 250 et il avait reçu deux propositions d’autant de commerçants. Il avait bien évidemment retenu celle qui, à qualité égale, lui faisait les colliers à un moindre coût. Il se procura ensuite, durant des années, ses colliers à cette source. Puis il apprit que ce commerce déversait sur un terrain à proximité les résidus toxiques de la fabrication des colliers et, qu’avec les années, plus personne ne s’aventurait en ce lieu devenu dangereux. Le commerce concurrent, lui, se débarrassait correctement de ces résidus : mais il avait, depuis des années déjà, fermé boutique, incapable de soutenir la concurrence avec l’autre commerce.

 

Cet argument fut jugé anecdotique par M. Say et il ne concevait pas qu’à l’échelle de la Terre quelque chose de semblable puisse survenir. M. Darrieu dut admettre que lui non plus…

 

Le dernier intervenant marquant fut M. Waters, de la Faculté d’ingénierie de l’université. Il a tenu à rappeler que les techniques mises en œuvre par les Maoris pour dresser leurs statues ne sont en rien des prouesses, qu’avec du temps, des bras et un peu d’ingéniosité, on peut réaliser des choses admirables, comme le prouvent les pyramides d’Égypte. Mais cela n’est rien à comparer aux miracles que la science moderne permet déjà et permettra encore d’accomplir. De ce point de vue, nos ressources sont à toutes fins utiles infinies, et ce, dans la mesure où il est impossible de deviner par avance toutes celles qu’il nous reste à découvrir et à exploiter afin de nous rendre enfin — et il citait alors le grand Descartes — « maître et possesseur de la nature ».

 

Un tonnerre d’applaudissements suivit ce propos et M. Darrieu répondit qu’il se pourrait en effet que son hypothèse soit excessivement hasardeuse. Et ce fut la fin de cette session.

 

Le président de l’association, Monsieur André Pigou, remercia M. Darrieu, qui se retira, puis demanda aux membres présents de rester pour discuter de quelques sujets d’intérêt pour eux. Les autres personnes se retirèrent de la salle.

 

On m’a expressément demandé de consigner ce qui suivit. Il n’y eut qu’un sujet qui fut discuté par les membres : celui de la pertinence de réinviter M. Darrieu, qui se révélait être un amateur au pire sens de ce mot et même un homme incompétent, outrepassant par ses propos futiles et ses spéculations ineptes la seule tâche à laquelle, modestement, il pouvait prétendre se consacrer : observer et rapporter ce qu’il a vu.

 

La discussion fut très brève puisqu’un consensus se dessinait immédiatement : les membres souhaitaient bien qu’on ne réinvite plus M. Darrieu à prononcer des conférences à la Société. Cette position eut même fait l’unanimité si ce n’était de la voix de M. Pierre Rostand, professeur de biologie, qui objecta, en insistant pour que cette objection soit inscrite au procès-verbal, qu’on devrait laisser s’exprimer même les personnes qui ont des idées différentes, du moment qu’elles sont avancées avec des arguments en leur faveur. Il évoqua à ce sujet un ouvrage d’un naturaliste anglais, un certain Charles Darwin, qui fit scandale lors de sa parution il y a 18 ans, mais dont les théories, jugées farfelues au départ, sont désormais de plus en plus prises au sérieux. Curieux hasard : ce Darwin a publié son livre au retour d’un très long voyage qui l’a notamment conduit au Chili.

 

 

Fait à Strasbourg le 4 novembre 1877 par le signataire, Eugène Breton, secrétaire de la Société d’anthropologie.

 

***

Voici donc le document que je tenais à rendre public.

 

Il est ancien sans doute, mais qui sait si ce M. Darrieu n’est pas un peu notre contemporain, voire en avance sur nous?

 

Qui sait aussi si on n’entend pas, aujourd’hui même, l’écho de ses contradicteurs?

 

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