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EGOPORTRAIT EN FOURMI – Jean-Pierre Vidal

Egoportrait en fourmi
Par Jean-Pierre Vidal

Il est vrai que les cellulaires, les réseaux sociaux, mais surtout l’interconnexion permanente qu’ils imposent à leurs usagers, avec l’impératif de vitesse extrême qu’elle induit, nous lient les uns les autres plus étroitement que jamais dans l’histoire. Ce branchement, aussi vital que celui de notre cœur, force à un qui-vive de tous les instants, proche, curieusement, du déficit d’attention, puisque pour les innombrables fidèles de cette religion il prévaut sur tout; c’est ainsi que le moindre battement de cil d’un ami Facebook, vous fait interrompre séance tenante et même, littéralement, toutes affaires cessantes, le reste de votre vie. À moins de se débrancher pour les rares choses que nous considérons encore plus importantes que ce fil à la patte perpétuel auquel nous avons voué nos vies, pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur? Une certaine préoccupation universelle. Le pire? Le caractère superficiel et trop familier de ce souci de l’autre, si vite remplacé sur la place publique cybernétique par le soin de soi : la vitesse imposée par la nécessité de faire place à tous — tassez-vous, que j’affiche ma photo, ma réaction rudimentaire, mon « j’aime » — réduit la réflexion, toutes les réflexions, y compris celle que connaît l’optique, en simple réflexe. Et, pire encore, cette mobilisation de masse aussi soudaine qu’évanescente, comme une bulle qui enfle et éclate plus ou moins longtemps après — la tendance, la vibe, le buzz, la vague — de quelque nom que vous l’appeliez, il s’agit de l’une de ces forces aveugles que Baudrillard nomme « stratégie fatale », en jouant sur le double sens de fatal : inévitable et mortel. Il s’agit, version inhumaine de la théorie du complot, de ce qu’on pourrait nommer un alignement des astres, mais négatif, une co-incidence parfaite de tout, difficile à expliquer et que personne ne contrôle vraiment, même si la plupart des vendeurs de cochonnerie s’y essaient, voyez les créateurs d’« idoles », pop ou autres.

 

Vitesse et masse

La vitesse obligatoire qui est à l’origine de ce phénomène serait parfaitement artificielle si presque tous, depuis l’ineffable Trump envoyant des Tweets de troll à trois heures du matin, jusqu’au n’importe qui interrompant une conversation ou un travail pour réagir parce qu’un signal, sonore ou autre, l’avertit qu’il se passe de quoi sur Facebook, nous n’éprouvions pas ce souci constant de mettre dès que possible notre grain de sel dans un plat déjà trop salé. Je veux dire par cette métaphore filée que la chose conduit immanquablement à la redondance, la banalisation, la multiplication du lieu commun vite devenu éculé jusqu’à la corde. Et cette vitesse quasi réflexe produit une force centripète qui fait de chacun d’entre nous une particule appelée à s’agglomérer au centre de la rotation, là où la masse se tient, s’accumule, grandit. Ainsi le consensus n’est plus le produit d’un dialogue et d’une négociation, comme le voudrait la démocratie; c’est une fatalité qui tend à l’unanimité comme destin. C’est en effet parce que nos sociétés sont d’abord des sociétés de masse (consommation de masse, sports de masse, culture de masse, etc.) qu’on peut les qualifier d’« egosociétés ». Devenues virtuelles, peuplées d’un « vrai monde » fantasmatique, ces masses ont en même temps basculé dans l’imaginaire parce que de part en part elles sont formatées par une idéologie du paraître, par une praxis qui n’est plus, dans tous les domaines où elle s’exerce, qu’image et faux semblant, mirage dont l’efficacité n’est que marchande, inexorablement. La force de la médiatisation incessante à laquelle nous sommes tous soumis a fait de nous des réflexes ambulants, des nerfs à exciter. Nos vies incarnent la réalisation folle d’un oxymore létal : un individualisme de masse!

Michel Foucault avait, il y a très exactement un demi-siècle (!), pressenti cela et Marcuse deux ans plus tôt, en faisant paraître aux États-Unis ce qui allait devenir en français L’homme unidimensionnel, un des textes fondateurs de la pensée de Mai 68. Le philosophe allemand y reprenait en les développant les idées exprimées dans un essai qu’il avait écrit dès 1941 et dont le titre français dit tout : « Sur quelques conséquences sociales de la technologie moderne. »

Car c’est bien de cela qu’il s’agit quand on parle d’« egosociété » : de la destruction du social par la technologie. Abusé par le leurre, essentiellement « commercial », de l’individualisme triomphant, l’animal social qu’est fondamentalement l’être humain se trouve ainsi réduit au rang de cyberparticule, excitable sur commande et selon des procédures bien connues, une cyberparticule que les lois du marché et la force des choses inhumaines accélèrent comme un vulgaire hadron : tout en lui est réduit systématiquement à des réflexes, des envies, des impulsions dont d’autres, sans avoir l’air d’y toucher — c’est un « virage » comme on dit qui « se prend » tout seul, un destin inévitable, comme le progrès et la vie — sauront se rendre maîtres pour leur plus grand profit. À moins qu’eux-mêmes ne s’en remettent aussi à la machine, comme semble l’indiquer la tendance du grand capital à se livrer de plus en plus à des speed investments, ces investissements et désinvestissements spéculatifs décidés au millionième de seconde par des algorithmes. Et tant pis si ces mouvements brusques de capitaux énormes détruisent, en se posant ou en se retirant, le travail de milliers voire de millions de personnes! Les vautours de la finance trouveront toujours un ailleurs au-dessus duquel tournoyer.


L’absolue dispersion de l’être humain

Mais revenons à Foucault. Il écrit dans Les mots et les choses, entre autres ceci qu’il vaut la peine de laisser se décanter en soi : « Plus que la mort de Dieu — ou plutôt dans le sillage de cette mort selon une corrélation profonde avec elle, ce qu’annonce la pensée de Nietzsche, c’est la fin de son meurtrier; c’est l’éclatement du visage de l’homme dans le rire, et le retour des masques, c’est la dispersion de la profonde coulée du temps par laquelle il se sentait porté et dont il soupçonnait la pression dans l’être même des choses; c’est l’identité du retour du Même et de l’absolue dispersion de l’homme » (Gallimard, 1966, p. 396-397, c’est moi qui souligne).

Tout cela, qu’il nous faut absolument apprendre à penser, après Nietzsche reprenant la célèbre formule de Plutarque : « le grand Pan est mort », c’est, au fond, la fin du sacré. Car ce qui grouille sur son cadavre, ce sont des religions du rire, des travestissements de sectes à la pensée débile, des émiettements de temps en suspension dans l’éternité factice de divertissements mercantiles, la confusion paradoxale du conformisme individuel le plus absolu et de l’évacuation centrifuge de l’Homme (Foucault écrivait avant le féminisme langagier qui a fini par s’imposer : je lui mets une majuscule pour le distinguer du mâle à quoi on se doit désormais de le réduire).

Nulle part, ces effets délétères qui font prendre la vessie de la masse pour une lanterne individuelle ne se marquent tant que dans ce qu’on a appelé « l’uberisation » de la société, c’est-à-dire, après la délocalisation des emplois, phénomène centrifuge s’il en fut; leur détitularisation : le travail n’a plus de sujet, il n’a que des prête-noms interchangeables, je suis prêt à prendre ta job pour arrondir mes fins de mois, mon supplément à moi sera ta perte à toi. Ainsi l’être humain se transforme volontairement — en tout cas, c’est ce qu’il croit — en machine à travailler sans cesse, une machine qui projette tendanciellement sa force de travail, désormais sans spécificité, sur toutes les sphères de l’activité humaine. L’individu, devenu concurrent de tous les autres, comme nous le montre chaque jour l’hypermédiatisation sans laquelle nul artiste ne peut se tailler une place, devient une simple particule de masse qu’on modèle, formate, un homoncule taillable et corvéable à merci. Et tandis que le pauvre hère accumule les miettes pour s’arracher ce qu’il appelle une vie, quelques seigneurs, de moins en moins nombreux, se vautrent dans des fortunes colossales. L’egosociété est plutôt en train de devenir une « négosociété », non seulement parce que seul y compte le négoce, mais surtout parce qu’elle a basculé vers une sorte de négativité (nego, en latin, veut dire : je nie) qui éradique complètement l’individu en feignant de l’exalter. C’est ce que j’appellerais le devenir fourmilière de la société. On pourrait dire, paraphrasant l’Orwell d’Animal farm : « tous les animaux sont des individus, mais certains le sont plus que d’autres. Et même, ils sont les seuls vrais. Les autres sont des insectes. »

Et le pire dans tout cela, c’est que la puissance particulière du système qui s’est peu à peu installé tient à sa persuasion plus qu’à la violence, du moins, et la nuance est importante, pour nous Occidentaux. Ailleurs, la violence se donne libre cours, souvent sans le moindre alibi. Mais vous ne le saurez guère tant qu’aucun de vos amis Facebook n’aura fait, par exemple, un petit séjour en Afrique. Si, comme on le prétend, les jeunes ne s’informent plus que sur les réseaux sociaux, l’avenir de l’humanité commence à sentir furieusement le renfermé.

 

Discours sur le trop de réalité

En 1927, André Breton, le « pape du surréalisme » comme on l’a appelé, publiait son Introduction au discours sur le peu de réalité. Nous en sommes à un stade où il faudrait évoquer le contraire absolu : la réalité, du moins celle qu’on nous impose, s’est refermée sur nous au point qu’elle nous a arraché, pour la jeter sur la place publique, le peu d’intériorité, de quant-à-soi, d’originalité qu’il nous restait encore. Pourtant, la réalité virtuelle ou augmentée qui fait partie de l’environnement rêvé par les posthumains et déjà « vécu » par les fanatiques de jeux vidéos divers (dont les quasi-schizos de Pokemon Go), ce signe le plus visible de l’empreinte numérique dans nos vies, existe depuis la nuit des temps, mais il n’émane surtout pas de la machine : cela s’appelle l’imagination, la créativité, l’art, la littérature, formes nobles de décollage du terre à terre létal à quoi l’obsession économique et les politiques à court terme veulent nous réduire.

Or ces illusions organisées, signées par un individu et la collectivité à laquelle il appartient, visent le réel, elles ne s’en dégagent pas, ne l’« augmentent » pas visiblement, au niveau de la perception individuelle, mais le transforment en l’interprétant et en le pénétrant de conditionnel : « Si… » est son maître mot; si un héros légendaire mettait dix ans à revenir dans son pays après avoir guerroyé pendant dix ans? Si deux adolescents appartenant à des familles mortellement opposées tombaient amoureux l’un de l’autre? Si la femme d’un médecin de campagne s’ennuyait au fond de sa province? L’Odyssée, Roméo et Juliette, Madame Bovary sont, entre autres, des calques virtuels, ou des clones pluricellulaires de la réalité de leur temps. Comme tels, ils installent l’espace littéraire comme une marge critique, fondée sur la variation et qui réalise à son niveau ce qu’Aristote disait du mythe : « un mensonge qui dit la vérité. » Une illusion qui va à l’essentiel. Quelle vérité peut bien dire une folie comme Pokemon Go, sinon celle, impitoyable, de notre temps ravagé par le divertissement? Les mensonges ne disent plus que les mensonges qu’ils sont. Le plus grand ravage de la « réalité » idéologique vendue à la masse, c’est cette toute-puissance de la redondance : c’est ça qui est ça et c’est pas autrement, c’est comme ça que c’est, comme ça que ça se passe et il n’y a rien à faire. Fatalité totale de la démission, de l’abandon volontaire de toute idée de liberté.

Nous sommes déjà bien au-delà de l’egosociété, tout simplement parce que l’ego, littéralement sorti de ses gonds, n’a plus d’espace propre. Nous vivons en effet le temps des egos éclatés, véritables « structures dissipatives » au sens où l’entend Ilya Prigogine, Prix Nobel de Chimie 1977, physicien, théoricien, philosophe. Une structure dissipative est une configuration qui apparaît dans un système — disons, une société — qui s’éloigne de son point d’équilibre. Nos sociétés, fort loin de l’équilibre, fût-il précaire, qui permettait au sujet de se concevoir comme une relative « unité », une constante, même approximative, à peine bougée par « la flèche du temps », comme dirait encore Prigogine, dissolvent tout ego dans un « tourbillon » (Prigogine toujours) de particules élémentaires qui, ensemble, font masse et ont désormais des propriétés nouvelles, différentes de la somme de leurs propriétés individuelles. La constante, c’est la masse, dont nous sommes toutes et tous devenus des variables.

Effet pervers : de tous les automates qui peuplent dorénavant nos vies, les pires sont les humains : la machine, parfaitement indifférente, ne saurait se mettre en branle sous le coup de la colère, de la haine, de la peur. Mais tous ces décideurs sur le pilotage automatique gardent, hélas, des émotions humaines dont ils ne sont pas maîtres.

Enlevons-nous donc les doigts de Facebook et de tous ces engrenages qui broient les restes de nos individualités. Si on ne peut pas dire « ralentir, travaux », c’est qu’on aura dû lire, à la place, « détour ». Pour cause de disparition. Le temps des automates n’est-il pas, à plus ou moins long terme, celui de notre extinction en tant qu’espèce?

La pensée est lente, la recherche aussi, c’est le réflexe et l’intuition qui sont rapides. Mais le réflexe seul fait de nous des rats. Quant à l’intuition, si elle ne se développe pas, si elle ne débouche pas sur une réalisation quelconque, elle n’est qu’un flash mental, une petite excitation de neurones, une habileté de jeu vidéo.

Si nous n’investissons pas dans les arts, dans la culture, dans la créativité, seuls antidotes aux effets mortels d’une technologie mal maîtrisée, mal vécue, bêtement idolâtrée, et si ces investissements ne sont qu’accessoirement financiers, si ces investissements n’impliquent pas ce qui nous reste d’âme, nous sommes fichus!

Et ce sera bien avant que les bactéries ou les changements climatiques ne nous aient éradiqués de la surface de la terre.

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