?>
Publicités

Éditorial #16 – Des couches et des couches

PALIMPSESTE

Éditorial Zone Occupée #16

Automne 2018

Il y a environ une quinzaine d’année, durant l’automne 2002 pour être plus précis, j’ai eu la chance de participer à des fouilles archéologiques sur un site préhistorique du petit village de Tiènes-des Maulins en Belgique. Plusieurs week-ends durant, j’ai accompagné ma blonde, alors étudiante en archéologie à l’Université Libre de Bruxelles. Elle se joignait à d’autres étudiants pour aider leur enseignant à fouiller la grotte-abri qui fut occupée, il y a plusieurs milliers d’années, par des Néandertaliens. J’ai donc eu la chance de creuser un sol foulé par des humains pour qui la vie avait un sens totalement différent du mien. J’ai souvenir de l’odeur de la terre et de la sensation humide du mois d’octobre traversant ma chemise carreautée, qui jurait alors avec celles des autres étudiants belges et français. Lorsque l’automne arrive, je repense toujours à ce moment avec un peu de nostalgie. Peut-être s’agit-il des force telluriques qui me traversaient ou juste le fait que je touchais de mes mains l’histoire de l’humanité? Je ferme les yeux et j’arrive presque à revivre ces instants particuliers. Je me revois creusant doucement le sol. Une tache blanche se pointe à l’horizon, je gratte tranquillement. On me dit que c’est possiblement un percutoir néanderthalien en qwartz. Il faut prendre le temps. De toute façon l’outil est là depuis un sacré bout de temps; alors une heure ou deux pour le sortir ne changera pas grand chose. J’ai donc le temps moi aussi de réfléchir à la personne qui, 35 000 ans plus tôt, a décidé de laisser son outil à cet endroit. Pourquoi l’a-t-il laissé là? Qui était-il? Avait-il des enfants? Avait-il un nom?

À l’époque, j’étudiais à l’Université Libre de Bruxelles en Sciences politiques. C’était une période importante de ma vie, le début de ma vie adulte. Nous nous préparions mondialement à voir les États-Unis envahir l’Irak et la polarisation du monde n’avait pas eu de précédent de toute mon existence. Je crois qu’à ce moment, j’avais l’impression de vivre un moment inoubliable de l’histoire de l’humanité. 21 ans, c’est le début de la vie. C’est peu, 37 ans aussi d’ailleurs, mais disons qu’à cet âge l’innocence en prend un coup. En tout cas la mienne à l’époque en a pris un. Parachuté de mon propre choix dans cette capitale européenne, j’ai grandi d’un trait. Je savais que l’histoire m’attendait dans ce pays des vieilles Europes comme disait ma grand-mère. Étudiant depuis deux ans à l’Université Laval, il était clair que je mettais le pied dans un lieu où le concept d’histoire avait été en quelque sorte inventé. Je croyais aller visiter un pays-musée, mais ce sont des milliers d’années sous mes pieds qui m’attendaient et l’éternité de la vie humaine qui s’ouvrait à moi. J’ai rencontré des gens, des femmes et des hommes qui m’ont fait comprendre que la vie c’est plutôt une série d’anecdotes et que, mises ensemble, elles deviennent l’histoire.

La puissance du passé s’est donc révélée à moi. L’histoire, ce ne sont pas des scènes qui s’enchaînent comme dans un film de Sacha Guitry. C’est la poussière du temps qui s’accumule.

Cet été, j’ai eu l’occasion de revoir cet enseignant, M. Groenen. Il travaille toujours sur le site, dénudant patiemment couche après couche la préhistoire du monde. Il continue avec ses étudiants à creuser un passé inexistant. Quinze années se sont écoulées depuis la dernière fois où nous nous sommes vus. Mais il était toujours là, assis dans son café, le Pickwick. Nous avons vieilli ma blonde et moi, et lui aussi. Sa barbe de préhistorien est plus blanche, plus longue, comme un vieux sage. Nous avons vécu des choses différentes, séparés par un océan, mais les couches du temps attendent. Elles se posent et se reposent. Elles veillent et sommeillent. Bien sûr nous avons parlé des grottes, celles que nous avions fouillées, celles que nous avions visitées; 15 000 ans plus 15 ans, ça ne change pas grand chose. Dans toute cette histoire, c’est nous qui avons accumulé des couches de savoir et d’expérience. Au final, je m’aperçois que le temps n’en a rien à faire de nous, il passe, sans attache, sans vergogne. C’est nous qui nous efforçons à vouloir le marquer, l’accumuler, pour ne pas oublier. Nous creusons le sol pour mieux nous comprendre, couche après couche. Et au final, que voyons-nous?

Notre propre image.

Pour une archéologie de l’aujourd’hui

Notre équipe a décidé de ne pas attendre 35 000 ans pour se pencher sur les humains que nous sommes.

Nous vous proposons une vision archéologique du présent sous forme de trilogie. Voici notre démarche et ce qui vous attend dans les prochaines éditions :

S’inspirant de la démarche archéologique, Zone Occupée s’engage dans une quête de l’humain d’aujourd’hui. Qui sommes-nous? La méthode scientifique de l’archéologie vise à questionner le passé à travers ses traces matérielles et leur contexte afin de comprendre la vie des humains d’hier. Elle procède d’une destruction du sol, couche par couche, afin de mettre au jour les vestiges qui seront les sources d’informations nécessaires à la construction de modèles qui serviront de discours sur le passé. Car la véritable image du passé ne sera jamais retrouvée, le résultat sera toujours l’hypothèse. C’est donc un récit qui est produit par les chercheurs, mais un récit basé sur une méthodologie. L’archéologue est l’ultime témoin d’un monde disparu, il assiste patiemment à l’émergence éphémère des traces laissées par les événements. Partant des plus récents, il creuse le sol de l’histoire et remonte le temps par la mémoire matérielle des sols. Quelle responsabilité! C’est méthodiquement qu’il s’efforce de capter chaque indice, chaque différentiation dans les couches. Il consigne tout : les coordonnées du terrains, le déclinaison du sol, sa caractérisation, les objets trouvés, leur agencement, la profondeur. Tout cela, il le fait pour redonner un sens à des objets figés éparses sous terre.

Cette démarche nous fascine. C’est pourquoi nous désirons nous en inspirer pour analyser le monde actuel. En reprenant certaines étapes de la méthodologie de l’archéologue, à savoir :

  1. La fouille
  2. L’inventaire du matériel
  3. La restitution de l’histoire du site.

Nous désirons ainsi porter notre regard non pas sur les humains du passé, mais sur ceux d’aujourd’hui. Chacune de ces étapes constitue le thème des trois prochaines parutions et, une fois réunies, elles seront une trilogie de l’archéologie de l’aujourd’hui. Ce ne sont pas les sols que nous creuserons, mais les couches superposées du quotidien, celles invisibles qui s’entrecroisent, parfois complémentaires mais plus souvent contradictoires. La trilogie permettra de porter un regard sur ces différentes couches qui constituent notre monde actuel, de faire l’inventaire du matériel et de l’immatériel qui nous entourent et, finalement, de proposer une lecture de notre présent et de notre propre humanité. Pour les numéros 16, 17 et 18 les thèmes seront donc :

  1. Palimpseste
  2. Matérialité au temps de l’immatériel
  3. Transhumanité ou posthumanité?

46339031_2176826639254178_5974742646281732096_n (1)

Palimpseste

Partant de l’ancienne technique de palimpseste qui consistait à réutiliser le parchemin d’un manuscrit après en avoir fait disparaître les inscriptions, nous vous invitons à explorer les principes autour du refait, du caché, de la reprise, de l’effacement, de la réutilisation, de la remise à neuf, du nouveau sur l’ancien. Ce sont les couches successives qui s’accumulent tout en faisant disparaître momentanément les précédentes qui attirent notre attention. Tout comme l’archéologue qui détruit peu à peu son site archéologique afin d’en extraire les informations, c’est aussi la destruction et la reconstruction qui seront au cœur des réflexions proposées dans la présente édition. Nous avons invité aussi les auteurs à aborder la notion de couche et de sédimentation d’une œuvre. Au-delà des couches du réel existent des interstices à combler. Nous tentons de les explorer avec les praticiens et des théoriciens du milieu des arts actuels, tout en stimulant la réflexion des penseurs d’autres champs d’expertise avec lesquels nous collaborons habituellement, comme la sociologie, la sémiologie, la philosophie, l’anthropologie et surtout l’archéologie.

Matérialité au temps de l’immatériel

Que restera-t-il de nous lorsque tout sera sur le cloud? L’humain se catégorise par son incroyable besoin d’accumuler du matériel. Mais dans un monde où tout se dématérialise, ne serions-nous pas en droit de nous questionner à savoir si nous sommes aussi en train de nous déshumaniser, ou plutôt de devenir d’autres humains? La place que joue actuellement l’objet dans nos vies est vraisemblablement en cours d’évolution. Le retour en force de certaines technologies, telles que le vinyle en musique, suppose une transformation du rapport entretenu avec cette réalité. Une forme de nostalgie du lien tactile et presque sensuel avec l’objet semble émerger. Les métiers d’art ont-ils toujours une place à jouer dans la culture contemporaine? Ce que fabrique l’humain de ses mains a-t-il désormais une valeur ajoutée par rapport aux créations du nuage? Ce que les anthropologues appellent la culture immatérielle est-elle en train de devenir la seule culture? Les druides de la Gaule ancienne étaient les réceptacles du savoir ancestral, de véritables porteurs de culture. Malheureusement, la majeure partie de ce savoir s’est évanoui avec eux. Étaient-ils en quelque sorte le cloud de l’époque? Les enjeux du stockage nuagique pour la culture demeurent encore inconnus. Certains archéologues n’hésiteraient à dire que le seul support durable de la connaissance humaine demeure encore et toujours la pierre.

Transhumanité ou posthumanité?

Deux courants de pensée se tutoient actuellement en ce qui concerne le devenir humain : la transhumanité et la posthumanité. Le posthumanisme que propose Jean-Paul Basquiat est une vision matérialiste de l’évolution « anthropomorphique » : les techniques transforment l’homme tout autant, et sans doute plus encore, qu’il ne les transforme. L’homme et la technique co-évoluent, selon la logique purement darwinienne du hasard et de la sélection. Ce que Baquiast appelle, selon le titre de l’un de ses ouvrages, le « paradoxe du sapiens ». Un sapiens que l’évolution anthropomorphique pourra, dans les décennies proches, transformer en « post-humain ». Un être augmenté en phase avec les robots dotés de conscience engendrés par les recherches en matière d’intelligence et de conscience artificielles. Quant au transhumanisme, il s’agit plutôt d’un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques afin d’améliorer la condition humaine, notamment par l’augmentation des capacités physiques et mentales. Les transhumanistes considèrent certains aspects de la condition humaine, tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort, subis comme inutiles et indésirables. Ce mouvement se veut radical et ancré dans le positivisme technologique. Après avoir exploré les multiples couches de notre quotidien et l’évolution de notre rapport au matériel, est-il possible d’imaginer ce qui constitue aujourd’hui la base de l’humain de demain? Qui sommes-nous et que sommes-nous en train de devenir? Certains artistes interrogent actuellement le devenir de l’humain et posent les bases d’un questionnement fondamental. Sommes-nous désormais pleinement maîtres de notre destinée?

Voilà donc ce qui vous attend pour les prochaines éditions de notre magazine,

Bonne lecture!

Jean-Rémi Dionne

Commenter

You must be logged in to post a comment.

Nos partenaires