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Dossier Sudbury – ICITTE À SOUÈRE EN HAUT – Thierry Bissonnette

ICITTE À SOUÈRE EN HAUT
Thierry Bissonnette

 

Autour du festival Up Here tenu à Sudbury du 11 au 13 août 2016

Sudbury, est-ce bien haut?, m’a-t-on souvent demandé à propos de la ville où je vis. Ça dépend. Du point de vue géographique, c’est à peu près à la même latitude que Québec. Mais comme l’Ontario s’étend pas mal loin au sud-ouest vers le Michigan, on parle d’ici comme du nord ou, plus précisément, du moyen-nord. S’il faut quatre heures pour descendre à Toronto en voiture, il en faut davantage pour monter à Hearst, et on devra rouler longtemps en train pour traverser le reste de l’étendue septentrionale.

Mentalement, culturellement, il y a une nette délimitation entre le haut et le bas dans ce qui était autrefois connu comme le Haut-Canada, au point où on parle périodiquement de séparer le nord ontarien du reste de la province! Sur le plan identitaire, la région de Sudbury est quant à elle largement vécue comme nordique, ce qui est aisément vérifiable à travers les productions artistiques. Pour plusieurs francophones, c’est d’ailleurs une façon de marquer doublement leur spécificité, puisqu’on garde en soi le souvenir de migrations fondatrices et une sorte d’attirance vers un grand ailleurs boréal. Les fameux Pays d’en Haut, qui coïncidaient avec la colonisation vers l’ouest au long du Saint-Laurent puis des Grands Lacs, Sudbury et les villes environnantes s’en sont ainsi détachées. Comme une sorte de satellite qui pointe souvent vers la Baie James ou bien l’Abitibi, mais aussi vers les entrailles terrestres, toujours plus bas, à travers des galeries minières qu’on envisage de prolonger jusqu’à une dizaine de kilomètres sous la surface (bonjour Jules Vernes!). Établie dans un cratère immémorial, la cité prolonge de plus belle ses racines, Metropolis d’occasion qui chatouillera bientôt les plaques tectoniques.

S’il y a des creux de toute sorte à Sudbury, ils portent en eux leur contraire, une volonté d’élévation qui se vit toujours comme un combat, en particulier quand il s’agit d’affirmer son indépendance culturelle. Devant l’hégémonie des grands centres et leur supériorité démographique, il faut en effet lutter si on désire créer des événements dignes de ce nom, des structures ayant une crédibilité suffisante pour se mesurer à l’universel, susciter des collaborations avec des gens de qualité venant de l’extérieur. C’est dans ce contexte que le projet We Live Up Here a résonné, dès 2012, comme un cri existentiel. Mené par Andy Knapp et Christian Pelletier, agrégateurs culturels notoires, la chose (que je me plais à franciser sous l’appellation Icitte en Haut) s’est d’abord incarnée en deux collectifs de photographies illustrant une ville inédite, ambiguë, laissant voir – sous un angle fort peu touristique – ses cicatrices autant que ses beautés cachées. Dans la foulée du deuxième volume, l’entité s’est ramifiée en diverses interventions publiques et, à partir d’août 2015, un festival, l’Up Here. À l’invitation de Zone Occupée, j’ai emprunté pour trois soirs la pente ascendante de l’édition 2016.

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De bas en haut
– Jeudi 11 août

Juste après l’inauguration officielle, je marche jusqu’à la Galerie du Nouvel-Ontario pour assister à un vernissage. Cette première soirée d’Up Here s’annonce plutôt underground, puisque la galerie présente l’installation « Nouveaux Troglodytes » de Philippe Blanchard. Dans le volume de la salle, des stalactites et des stalagmites  d’allure numérique s’opposent, alors que l’éclairage crée des effets tridimensionnels appuyés par un environnement sonore synchronisé, tout cela évoluant comme un chaos en expansion.

Après quelques minutes dans cette caverne, on est passablement hypnotisé. De retour dehors, les yeux sont confus. La canicule, qui a duré la majeure partie de l’été, semble en voie de s’apaiser, et un quart d’heure a suffi pour que le ciel entier s’épaississe, comme si l’artiste était allé jusqu’à harmoniser l’éclairage extérieur avec celui de son œuvre. Puis, en chemin vers le Zig’s, bar souterrain où le punk est à l’honneur durant l’apéro, j’aperçois une muraliste sur son échafaud, d’où elle travaille la surface latérale de l’édifice. Cette année, le volet consacré aux murales a d’ailleurs pris un essor inespéré, avec la candidature surprise de l’illustre duo Ella & Pitr. Alors que leurs divers collègues ont poursuivi l’entreprise d’esthétisation urbaine amorcée l’an dernier, ceux-ci ont réalisé le tour de force de peindre le toit du pavillon principal de Science Nord. Mais pour faire apercevoir le géant dormant déposé en haut de ce complexe dédié à la popularisation des sciences, il faudra recourir à la photographie, ce qui nécessitera une permission spéciale afin de déployer un drone. En effet, le bâtiment jouxte l’hôpital et la station d’atterrissage de son hélicoptère d’urgence, ce qui entraîne une interdiction de vol au-dessus de la zone. Pour apprécier un des sommets artistiques de l’événement, il faudra donc compter sur une machine qui nous le montrera d’au-dessus. D’ici là, au Zig’s, les Sik Rik et les Soupcans ont le boucan sombre et ludique, et sont si high qu’on se demande si le récent braquage d’une pharmacie n’a pas eu des répercussions médicamenteuses jusque dans l’environnement immédiat.

Beaucoup plus tard, je terminerai la première étape de ma mission aux confins de Young Galaxy, ensemble électro-pop torontois dont la prestation renforce la piste de la tangente rituelle donnée à Up Here, dont l’appellation et l’esprit entrecroisent l’au-delà et l’ici-bas. La « jeune galaxie » en question est un trio magnétisé par la présence vocale et scénique de Catherine McCandless, une androgyne yogique accompagnée par des comparses mariant chorégraphies, percussions et ambiances électroniques, dans une atmosphère entre le New Wave et le New Age. Comme l’indiquait le casque d’astronaute servant d’emblème au festival cette année, nous allons vers les astres, incités à planer au cœur d’une ville empreinte de métaux et de gravité.

LePetitRusse_UpHere2016_IskwéAltitudes intérieures et extérieures – 12-13 août.

Alors que la fin de semaine devait être marquée par une intense pluie de perséides, il s’est plutôt installé un couvert de nuages persistant, propre à rediriger l’attention vers les atmosphères humaines. Le vendredi, après quelques diagonales urbaines, j’aboutis au Grand Théatre pour un triplé. Après Statues et Duchess Says, le royaume des cieux s’entrouvre sans retour grâce à l’aplomb de Holy Fuck. À la fois lourd et planant, l’univers du groupe torontois s’impose avec solennité, recyclant les courants musicaux dans un déluge de claviers, de percussions et de bidules propre à nourrir notre petite personne. Grâce à d’efficaces métamorphoses, on ressort de cette célébration païenne avec la sensation que la contre-culture étire encore ses tentacules à travers le présent.

Alors que des prestations impromptues, annoncées par le bouche-à-oreille et par une application téléphonique, s’entrelardent entre les blocs de concerts, les séries de fin de soirée, qui ont lieu en parallèle, nous contraindront à alterner entre le Little Montréal et la taverne Townhouse. Heureusement, les deux établissements sont voisins. Lorsque j’arrive, le groupe Marie-Claire a déjà envoûté son public grâce à un psychédélisme de bon aloi, bonifié par les chansons claires-obscures et évocatrice de sa chanteuse éponyme, une Sudburoise émigrée à Montréal depuis quelque temps afin de développer de nouvelles collaborations. Dans l’immeuble d’à côté, Sunny Duval se fait beaucoup plus ironique avec sa chemise hawaïenne et son « New Wave de plage », ce qui ne l’empêche pas de prolonger les transports. Il me faudra plusieurs pièces avant de saisir que la guitariste à ses côtés est bel et bien Mara Tremblay, étincelante. Le contraste est radical avec Phèdre, un duo électro dont la frénésie évoque un désordre chimique. Face à face, Daniel Lee et April Aliermo canalisent l’excès, dans une sorte de réduction du Holy Fuck et de son élan transcendantal.

LePetitRusse_UpHere2016_FoxtrottIl n’a presque pas plus de l’été dans la région, mais samedi c’est le déluge en particulier durant le volet familial qui s’en trouve légèrement gâché. Les courageux se succèdent sur scène jusqu’en début de soirée, voyant leurs instruments menacés par le vent humide. Qu’à cela ne tienne, les passants et les fidèles s’accumulent, alors que le sympathique trio Paupière fait tout pour rallumer le feu. Ouvertement tributaire de la pop française des années 80, l’ensemble diffuse un désabusement dandy fort accrocheur  qui semble en plonger plusieurs dans l’ambiguïté. Le temps venu de dire adieu, les musiciens semblent congelés et les claviers sont remplis d’eau. Faute de perséides, c’est le groupe montréalais Stars qui attirera l’attention d’une foule désormais nombreuse. La pluie et la température se sont stabilisées, et cet indie rock disco whatever canadien, emblématique et relativement consensuel, parvient vite à réunir les corps et les esprits.

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Crédit photos: LePetitRusse

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