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De l’intérêt qu’il y a à Live Life to the Fullest / tel que le conseille le pot de shampooing

par Camille-Laurence Larouche

Photographies: Valérie Lavoie

 

De l’intérêt qu’il y a à Live Life to the Fullest

tel que le conseille le pot de shampooing

Dans un présent-roi, interface incessante et renouvelée du temps qui passe, le seul reflet auquel nous avons accès est celui qui jaillit d’une rencontre – humaine –, d’images et/ou de sens. L’art performance sait chaque fois tirer sa force de son extrême simplicité conceptuelle qui perce à travers les nuances obscures du médium : « nous sommes (l’œuvre) ». Le moment vécu est la somme de nos présences et de l’interaction de l’artiste avec ses objets. Il n’y a plus rien de sous-jacent quand on est devant un public. Ce qui est donné à voir est phénomène et l’ontologie du phénomène suppose qu’il a son être propre. Parlant de poésie que l’on voit poindre dans l’obscurité, je me suis fait dicter un jour par une bouteille de shampooing de vivre ma vie pleinement. Nécessaire constat d’absurdité que cette rencontre entre une promesse qui donne un ordre et mon jeune cerveau postadolescent, épris de philosophie et d’immensité, dans l’espace restreint et incongru d’une douche trop chaude. Je n’ai opposé aucune résistance; la force du choc symbolique était d’autant plus grande que ce qui venait de se passer n’était pas dans les calculs des publicistes. L’objet me parle et ses mots veulent résonner avec une ampleur démesurée pour le coefficient de sens qu’il possède (tout cela est bien évidemment frappant). L’instant a fait naître un sentiment qui n’est d’aucune parenté avec l’espoir que la compagnie entretient sur la nature de ma relation avec la douceur de mes cheveux; ce sentiment est un moment du vrai dans toute son abyssale inutilité, dans toute sa splendeur théorique. Il m’est personnel.

« L’intérêt », c’est la force doublée d’unicité, c’est l’importance qu’on présume de ce que l’on voit et qui nous attire. L’intérêt en performance, c’est l’accident sémantique qui est provoqué devant nous. C’est quand les choses se passent parce qu’elles se passent, non pas parce que l’on nous dit que l’on devrait comprendre cela ou cela. C’est au cœur du spectateur, individu intègre et vivant, que la fusion des signifiants s’effectue lorsque le nécessaire surgit de l’absurde et que l’inévitable devient une image qui n’existe que pour elle-même. L’artiste provoque sa perte de contrôle : il peut diriger le sens mais il ne le crée pas. L’objet, lui, est choisi en fonction de ce que devrait être l’œuvre, mais il conditionne aussi les gestes qui deviendront essentiels, il délimite un espace d’interaction à l’intérieur duquel se mouvoir. Ainsi s’est profilée la performance de Hugo Nadeau, variations formelles et sémantiques sur un objet déjà lui-même volubile (le logo d’Hydro-Québec) : de l’utilisation – lorsqu’il s’en est servi pour couper un bidon d’eau – à l’altération – alors qu’il le scie afin d’en dissocier l’éclair et l’anneau – en passant par une interprétation selon laquelle il s’agirait, entre autres, d’un appareil de mise à mort par électrocution. Le dialogue qui s’est déroulé devant nos yeux entre l’homme, l’objet et le symbole avait sa logique interne et sa propre danse des idées : en découlait ainsi une utilité, une importance à ce que l’on voyait. Libres étaient nos esprits de digérer cette matière visuelle.

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La dialectique intervenant entre l’objet et l’artiste devient un dialecte avec l’usage. Un langage criblé de codes et une compréhension criblée de balles. Qu’est-ce qui fait du Saran Wrap de Priscilla Vaillancourt un objet symboliquement différent de celui de Simlâ Civelek? Outre un maniérisme notable chez la première, quelque chose d’un naturalisme plus épuré chez l’autre et des origines/contextes divergents, ce qui les inscrit dans des esthétiques différentes, la réponse est de nature ineffable et réside dans le sens que l’objet a pris (ou n’a pas pris) pour nous en se rapportant aux autres objets et à l’artiste. Fatalement, les liens secrets que la pensée tisse sont inaccessibles pour les autres et toute l’importance de l’image réside au présent dans l’infinitude supposée du geste ou la finitude imposée par les contraintes du réel. Dans un choc superficiel qui vient toucher ma profondeur si, pour moi, il rime à quelque chose.

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C’est avec cette idée qu’il ne sert à rien de tenter de dire ce qui ne se dit pas qu’Arti Grabowski a pris son public en otage d’une toute autre manière, l’obligeant à ressentir fortement sans nécessairement comprendre ce qui se passait. D’une horreur et d’une beauté convulsives, à la limite du rire et de l’effroi et passant sans cesse de l’un à l’autre, sa prestation fut un ouragan d’émotions transposées, chaque fois touchantes, qui n’a nécessité ni narration ni codes particuliers pour être intelligible. Les éléments de sens, dès lors qu’ils nous sont inoculés, font effet sur nos consciences comme un mal insidieux qui n’aurait pas incubé sans support.

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Il y a en art une volonté de transparence des corps qui habite l’individu, qui est là comme un désir viscéral jamais assouvi, dont on se frappe toujours aux décombres dans l’incompréhension totale de soi et des autres. Décombres d’une maladresse dans la tentative de communiquer auxquelles on se butte ou décombres de soi frappé par la force poignante d’un saisissement que l’on n’aurait pu prévoir; la gageure est à prendre chaque fois. Le sentiment esthétique n’est jamais loin; mais encore faut-il y être ouvert et tolérer de ne souvent rien ressentir.

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Photos portraits: Philippe Boily

Capture d’écran 2016-01-15 à 9.47.45 PMArti Grabowski (Pologne/Poland)
Capture d’écran 2016-01-15 à 9.45.49 PMHugo Nadeau (Québec/Quebec)
Capture d’écran 2016-01-15 à 9.46.04 PMSimla Civelek (Toronto/Toronto)
Capture d’écran 2016-01-15 à 9.47.35 PMPriscilla Vaillancourt (Saguenay/Saguenay)

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