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CRÉER ENTRE LES ABÎMES DES JOIES ET DES SOUFFRANCES

Réseau(x) 03

Centre SAGAMIE/Zone numérique 02

Christine Martel

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Robert Filliou

Du 29 mars au 22 juin 2012, au Centre SAGAMIE d’Alma, se tient l’installation photographique de Corine Lemieux, une artiste montréalaise qui explore les subtilités des rapports entre esprit et environnement extérieur. Les œuvres sélectionnées pour cette exposition sont issues de son livre « en cours de route », publié par SAGAMIE édition d’art, qui renferme un texte très pertinent d’Anne-Marie Ninacs, et d’un corpus présenté dans le cadre de la dernière édition du Mois de la photo à Montréal. L’importance que la créatrice accorde à la méditation et au ralentissement se découvre au parcours des images volées à la vraie vie, qui composent une sentence visuelle dictant son propre rythme de lecture. Afin de saisir toutes les dimensions d’une telle démarche, nous devrons y regarder de plus près et ralentir le pas, nous attarder même à ces instants d’exception que constitue la fréquentation d’une telle iconographie.

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Ce qui paraît évident dans ces fragments de scènes de tous les jours que nous propose la faiseuse d’instantanés dans son livre, c’est l’angle de vision singulier que d’emblée elle adopte  : juste à côté des choses et des personnes, dans les flous et les imprécis, en dehors du cadre consacré, avant que la pose ne soit parfaite ou après seulement, quand la photo est ratée. D’une page à l’autre se dégage alors un climat d’ensemble créé par des atmosphères lacunaires, une ambiance ni chair ni poisson qui se communique d’une prise de vue à la suivante. Quelque chose sans doute qui nous concerne, mais que l’on rejette ou remet à plus tard, mais dont il faudra s’approcher ici pour mieux la voir et la sentir, l’identifier, et qui contribuera à développer notre conscience. Car c’est bien là qu’elle se révèle et réside cette perception que l’humain a de lui-même, dans ces alternances, ces flux et reflux des sentiments et des émotions ; ces allées et venues entre exaltation et sérénité. Et au centre de cette succession d’êtres et de bêtes, ouverts ou recousus, capturés à quelques millimètres des épidermes, et de cette sélection d’objets éloquents, une femme allongée en silence sur sa table de travail, comme une peau à sauver dans cette agitation, en dit plus long qu’elle ne semble le montrer.

plancher

Les premières photos de l’exposition nous ramènent donc à cette atmosphère indéfinissable qui entoure les sujets de la publication dont elles font partie. Que de possibles perspectives dans ces regards aux paupières mi-closes ou aux mirettes épanouies, yeux fixes, perçants ou à jamais fermés, absents ou détournés de l’objectif ; yeux doux posés sur l’artiste, la femme ou la mère, la fille, l’amante ou la voleuse d’âmes. Captés au vol, les battements de cils fugitifs ou les clins d’œil discrets s’insèrent dans une chronologie parsemée de joies et de larmes, de cicatrices et de consolations, de fêtes et de léthargies, des passions et des compassions baignant dans l’odeur d’une spiritualité qui s’imprègne d’une scène à sa suivante, comme une demi-teinte qui viendrait nuancer tout ce subtil vacarme. Mais sur le mur, en une suite logique, c’est l’essentiel dorénavant qui est aligné et qui s’enchaîne pour compléter la séquence. Sur ce paisible chemin que l’artiste nous a dessiné, ponctué par l’attention prêtée aux moindres détails et que l’on veut bien consentir aux choses primordiales : les cheveux d’un être aimé ou les mains d’un maître, les parents qui jouent le jeu, le soleil qui se couche ou l’enfant qui se lève, qui arrive ou qui part, la fille chérie qui médite ou dort dans un clair-obscur, le crâne trop nu de l’autre petite, en autant de stigmates du temps qui passe. Alors on s’y retrouve, dans ce qui peut exister, avoir lieu ou être fait, se disant que c’est sans doute de nous dont il s’agit, car il est ici question de vie et de mort.

tuyaux sécheuse

Si les auteurs contemporains se servent volontiers de leurs expériences personnelles pour alimenter leurs autofictions, en détournant les événements de leurs quotidiens, et les réemployer dans des récits plus ou moins réalistes, de plus en plus d’artistes visuels sont littéralement avalés par leurs autoreprésentations. En occupant de leur corps l’espace pictural, ces créateurs participent à une « défiguration » volontaire et radicale de l’œuvre d’art et la vident de ses références habituelles. En transcendant ce qui pourrait être une banale autophotographie de l’ordinaire, l’œuvre de Corine Lemieux échappe à ce stratagème. Avec minutie et bienveillance, la photographe fixe des instants de sa réalité sur une pellicule très sensible, à l’affût des hasards et événements que lui réserve sa propre existence, à la merci de ceux-ci, pour mieux nous rappeler qu’il y a un sens caché derrière tout cliché apparent. Celui que nous construirons nous-mêmes à la lumière d’une réflexion peu commune, dans la discontinuité et la rupture qui subsistent au-delà des images qu’elle a minutieusement choisies, entre chacune des pages de cette histoire inventée, cette œuvre dont on pourrait dire qu’elle est «une évidence qui s’impose par sa seule force» (Gustave Flaubert).

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