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COMPTE-RENDU TRÈS PERSONNEL D’UNE JOURNÉE DE RÉFLEXION SUR LA MÉDIATION CULTURELLE

 

Deuxième

Journée d’étude et d’échange

sur la Médiation Culturelle

 

par Christine Martel

 

Les grands changements dans la façon de faire de l’art ou d’avoir accès à la culture, liés notamment à la spectaculaire conversion informatique de notre société, ouvrent la porte à de nouvelles stratégies de diffusion et de participation du public aux activités artistiques et culturelles. Le réseautage, l’accès à l’information et l’interdisciplinarité n’étant que quelques « récentes » réalités entraînant avec elles la multiplication de nouvelles formes de création et donc de circulation des œuvres. La communication unilatérale, destinée à une assistance captive que l’on initiait aux codes de l’art, s’est alors transformée au fil du temps en médiation culturelle. Si la sensibilisation et l’initiation à l’objet artistique demeurent des mandats auquels le médiateur culturel ne peut passer outre, celui-ci s’est désormais transmuté en spécialiste polymorphe dans un domaine où la polyvalence et la culture personnelle, au même titre que l’inventivité, sont au service d’une mission très particulière : assurer au plus grand nombre l’accès aussi bien physique que social et intellectuel aux manifestations artistiques actuelles et aux œuvres qui en découlent, cela, en impliquant un public dorénavant abonné aux interactions continues et à la connaissance sur demande. Mais de quoi parle-t-on vraiment quand on parle de médiation culturelle? Et quel est le rôle du médiateur?

 

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C’est à ces deux questions que des participants de tous horizons ont tenté de répondre pendant la Journée d’étude sur la médiation culturelle, tenue le 22 novembre 2013 à la Vieille Pulperie de Saguenay, organisée pour une deuxième année par la Cellule régionale de médiation culturelle au Saguenay–Lac-Saint-Jean (CRMC). Pendant ces quelques heures fort fructueuses, les intervenants présents ont partagé leurs différents points de vue sur le sujet tout autant que leur vision commune. Des représentants des milieux artistique, éducatif, récréatif et citoyen de la région y étaient réunis pour réfléchir ensemble aux enjeux et objectifs de la médiation culturelle, ses écueils, les facteurs facilitants et les outils à développer collectivement. C’est ainsi que dès le début de la rencontre, dans l’optique de stimuler une discussion féconde, les artistes Constanza Camelo Suarez, Elizabeth Kaine, Marie Brunet et Alain Laroche furent invités à nous faire part de leurs expériences personnelles en ce sens. Voici l’essentiel de chaque intervention :

CONSTANZA CAMELO SUAREZ

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Si la pratique en art de Constanza Camelo Suarez matérialise des occupations territoriales véhiculées par le corps lors d’interventions performatives, c’est en déplaçant ce corps dans ce qu’elle nomme des non-lieux que l’artiste d’origine colombienne réactive leur sens contextuel. À ce titre, dans les rues de Bogota, elle a détourné des concepts de nettoyage social (l’élimination des enfants de la rue et des prostituées par un escadron de la mort) en proposant l’une de ses propres Journées de nettoyage de la ville aux passants de l’endroit. Les liens qui sont ainsi créés avec le public lui permettent chaque fois de réaliser des actions avec les personnes visées et de réfléchir sur le « survivre ensemble ». Ce détournement conceptuel, comme par ailleurs la multitude d’interventions publiques qu’elle a menées à ce jour à l’aide de dispositifs créatifs urbains, à la fois poétiques et politiques, l’associe aux commautés concernées et lui permet de rétablir momentanément un canal de communication avec, entre autres, des citoyens malmenés par les autorités.

constanzacamelosuarez.com/‎

 

ELISABETH KAINE

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Pour sa part Elisabeth Kaine, originaire de Wendake, œuvre depuis plusieurs années à la transmission culturelle par l’art. Ainsi, en s’invitant dans des communautés de Premières Nations d’ici et d’ailleurs, elle permet aux participants de ses ateliers de création d’identifier des éléments culturels importants qui les rejoignent et de les scénariser à travers des médiums visuels multiples, dans l’objectif de les conserver et de les transmettre. Plutôt que d’emprunter les chemins tracés d’avance des organisations hyérarchiques, elle propose une approche collaborative pour mettre sur pied, par exemple dans l’espace muséal, des expositions permanentes en lien réel avec la dite communauté. Quitte à se buter parfois au refus de certaines institutions plutôt rébarbatives à l’idée d’ouvrir leurs portes à ce type de projets, entreprises audacieuses qui favorisent l’expression de réalités souvent difficiles à (di)gérer.

www.uqac.ca/design/‎

 

MARIE BRUNET

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Marie Brunet présente à l’assemblée un travail photographique, élaboré dans le cadre du projet Hors les murs du centre d’artistes Le Lobe de Chicoutimi, réalisé de concert avec le Cercle des Fermières de l’Anse-Saint-Jean lors d’une longue résidence dans la petite localité où elle réside. Les photos représentant les mains des femmes à l’œuvre, découpées en bandes de diverses largeurs, deviennent partie intégrante de la trame des métiers à tisser pour créer des œuvres composites qui réunissent la création de l’artiste et celle des tisserandes. Dans cette exploration d’une forme moins traditionnelle de tissage, les artisanes deviennent leur propre sujet de réalisation. Toute cette complicité sera partagée avec les citoyens grâce au vernissage qui aura lieu au centre culturel de la place et où seront présentées des performances exécutées par trois artistes invités pour l’occasion (Eruoma Awashish, Hugo Nadeau et Olivier Lavoie), qui se chargeront de mettre ce public non initié en contact direct avec une forme d’expression artistique peu banale.

http://www.mariebrunet.com

 

ALAIN LAROCHE

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Alain Laroche, d’Interaction Qui à Alma, initiateur avec Jocelyn Maltais de La Grande Marche des Tacons-Sites, fait l’historique de cette démarche artistique « in progress » dont l’objectif est de superposer sur le territoire naturel un territoire surnaturel tissant des rapports enchevêtrés entre le vrai et le fictif. Pour accomplir ce projet à l’effigie de la ouananiche, le duo a entrepris de réaliser un signe couvrant une surface de 140 kilomètres de long par 40 kilomètres de large. Soixante sculptures appelées « Tacon-Site » seront ultimement installées sur le pourtour du lac Saint-Jean et ne pourront exister que grâce à la participation de groupes de citoyens engagés qui les accueillent et leur donnent corps à leur façon. Chaque œuvre publique étant ainsi créée à l’image de la communauté qui s’approprie le projet pour le faire sien et lui donner un sens précis.

www.ouananiche.org/‎

 

 

 

Ces partages d’expériences donnent un bon aperçu de diverses formes de stratégies rassembleuses, et permettent de mieux définir les objectifs communs d’interventions artistiques dans et avec la communauté, et serviront de tremplin aux échanges qui suivront, débutés en tables rondes et d’où seront extraites une série de questions plus qu’essentielles et formulées ainsi par les participants :

 

  • Comment développer l’ouverture des grandes institutions face à la médiation culturelle?
  • Comment faire de la médiation quand l’œuvre est déjà existante?
  • Peut-on penser que la médiation culturelle devienne une nouvelle école de pensée?
  • De quelle manière peut-on rejoindre le public de façon plus durable?
  • Quelles sont les qualités d’un bon médiateur culturel?
  • Quelle est la différence entre l’animation culturelle et la médiation culturelle, particulièrement lorsque l’artiste n’est pas impliqué dans un processus de cocréation?
  • Y a-t-il une différence entre la médiation culturelle en France et celle au Québec?
  • Qu’est-ce que ça prend pour être un bon médiateur culturel?
  • Quelles conditions seraient nécessaires pour que les projets perdurent dans le temps?

 

Interrogations très pertinentes qui alimenteront elles-mêmes six ateliers de discussion aux thématiques suivantes :

 

  • Le nouveau métier de médiateur culturel.
  • Médiation culturelle dans les institutions culturelles.
  • Territoires, pratiques et espaces de convivialité.
  • Financement et partenariat.
  • Pérennité et durabilité.
  • Public.

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Si dès le départ toutes les personnes présentes étaient d’accord pour dire que la médiation culturelle servait à favoriser l’appropriation des arts et de la culture par les citoyens, cette journée d’étude visait surtout à établir un réel dialogue avec le milieu culturel régional et à définir plus précisément les perceptions des artistes et travailleurs culturels impliqués. Ce qui fut fait. Conséquemment, au retour des ateliers, tous se sont entendus pour souhaiter la mise sur pied de programmes de formation à la médiation culturelle qui favorisent la démocratisation de la culture. La mise en lien des organismes concernés, le partage des outils et des ressources, les initiatives communes ne représentant que quelques avenues supplémentaires visant à travailler de concert afin de rejoindre les publics concernés, et assurer un développement durable de l’accès aux arts et à la culture en train de se faire. Mais qu’ont retenu essentiellement les artistes, éducateurs, coordonnateurs et travailleurs culturels présents, qui puisse conclure adéquatement une telle réflexion de groupe et donner un réel élan à la suite des choses?

 

La plénière dynamique animée par des membres de IQ L’Atelier d’Alma, et qui terminait la journée, résumait bien à elle seule l’essentiel de l’exercice qui fut trop court.

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Les animateurs de l’action performatrice avaient donc demandé à tous les participants d’inscrire chacun un mot clé, synthétisant ce qu’ils avaient retenu de leurs ateliers respectifs, sur une bande transparente. Les principales idées de chacun des sous-groupes, projetées sur un écran d’ombres dans des montages se voulant créatifs, étaient dans le désordre les suivantes : accompagnement, échange, rencontre, transmission, médiation, médiateur, pérennité, transport, envergure, appartenance, implication, relationnel, intuition, pont, relation, ouverture, métissage, public, connaissance, respect, négociation, décloisonnement, cocréation, culture vivante, territoire, développement, transversalité, partenariat, démocratisation, finances; autant de vocables illustrant bien la nécessité d’un échange constant, condition sine qua non à la réussite d’une médiation efficace, la communication et la collaboration, si l’on voulait le résumer ainsi, s’avérant elles aussi indispensables à la concrétisation d’une telle entreprise. Mais une seule journée à partager sur le sujet a semblé laisser plus de questions que de réponses.

La rencontre entre l’œuvre et les publics, en particulier ceux qui ne fréquentent pas les milieux culturels ou qui ne se sentent pas concernés par la chose artistique, ne va pas de soi. Si la démocratisation de l’art connaît ses limites, la médiation culturelle semble représenter de nos jours une option obligée. Mais, pour être productive, elle nécessite une prise en compte des personnes impliquées, au risque parfois de devoir bouleverser les fonctionnements traditionnels des institutions et remettre en question les aprioris des individus. Au risque de me répéter, l’action du médiateur va donc au-delà d’une simple action de vulgarisation; il doit proposer au regard des divers auditoires un mode d’appréhension sans cesse renouvelé, et tout faire en son pouvoir pour que l’ensemble des personnes impliquées se sentent inclus dans la démarche et contribuent volontiers, en autant que faire se peut, à toutes les dimensions de la création.

 

À ce titre, les technologies numériques ne représentent donc désormais qu’un outil supplémentaire favorisant la multiplication des possibilités de médiation dans les musées, les bibliothèques, les centres d’artistes, ou tout autre passeur de culture, et permettent à tout le moins de capter un public plus large en plus d’assurer sa fidélité. Mais si des rencontres comme celle-ci apparaissent à tout le moins indispensables pour opérer le changement de cap, on pourrait souhaiter qu’elles soient plus fréquentes et mieux approfondies et qu’elles portent des engagements concrets. Encore faut-il que le milieu des arts et de la culture choisisse de se mobiliser et de développer des stratégies en ce sens.

 

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    (Le comité organisateur en réunion)

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