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COMPTE-RENDU DE LA 3E ÉDITION D’UNE JOURNÉE D’ÉTUDE ET D’ÉCHANGES SUR LA MÉDIATION CULTURELLE

JOURNÉE D’ÉTUDE ET D’ÉCHANGES SUR LA MÉDIATION CULTURELLE
AU SAGUENAY–LAC-SAINT-JEAN
TENUE AU CENTRE MARIO-TREMBLAY À ALMA LE 20 NOVEMBRE 2014

Une troisième journée d’étude et d’échanges sur la médiation culturelle au Saguenay–Lac-Saint-Jean, organisée par la CRMC (Cellule régionale de médiation culturelle) se tient à Alma le 20 novembre 2014. Cette rencontre, réunissant des intervenants et des participants des milieux communautaire et culturel, vise les objectifs suivants : aborder la médiation culturelle telle que perçue et vécue par les personnes du milieu communautaire; illustrer quelques-uns des projets de médiation culturelle qui se réalisent sur le territoire comme outils d’intervention innovants; rapprocher les milieux culturel et communautaire dans des pratiques conjointes. Les organisateurs de la journée proposent de survoler, à la jonction des sphères de la culture et du social, les pratiques de médiation culturelle qui s’incarnent dans des activités et des projets misant sur la participation pour stimuler la rencontre des citoyens et des publics avec une diversité d’expériences. Si l’exercice pratique se révèle une indéniable réussite, la rencontre aura-t-elle eu lieu entre deux groupes dont la vision des choses se situe parfois à des kilomètres idéologiques de distance, et qui sont composés eux-mêmes par une infinité de sous-groupes dont les visions ne font que rarement l’unanimité? Peut-on en effet mélanger les milieux communautaires et culturels en espérant que tout ce beau monde communique réellement? Car au même titre que les réalités et particularités qui se dégagent de chacun de ces collectifs, et qui semblent souvent les opposer, existent des langages et bagages, des perceptions propres à chacun qu’il est parfois difficile de décoder et de comprendre vu de l’extérieur. La rencontre se limite alors à une expérience commune, celle de la création ce jour-là, et qui, si elle en comble certains, en laisse d’autres sur leur faim.

 

Capture d’écran 2015-01-27 à 9.11.02 PM

 

Pour l’activité brise-glace, animée par Mélissa Gobeil, les participants avaient été invités à apporter un objet qui définisse bien leur organisme afin de le présenter aux autres personnes de la table qui leur a été allouée. De toute évidence, les organisateurs ont choisi de faire vivre une expérience de médiation culturelle aux personnes présentes. D’entrée de jeu, l’exercice génère beaucoup d’intérêt et démontre qu’ils ont un grand sentiment d’appartenance envers leurs associations propres et qu’ils sont fiers d’en faire partie. La participation spontanée, indispensable à ce genre d’exercice, semble acquise, la démarche et le processus étant dans ce cas-ci aussi importants que le résultat. Des sacs mystères sortent ensuite de sous les huit tables que quelques rares représentants du milieu culturel ont infiltrées. Les objets apportés par chacun seront éventuellement intégrés à des montages accrochés au-dessus des tables et réalisés à partir du contenu hétéroclite de ces sacs que seule la couleur réunit, une contrainte supplémentaire dans l’objectif de créer une plénière thématique visuelle autour des œuvres collectives qui clôtureront l’évènement. Mais pour l’instant, trois pratiques de médiation sont exposées par des acteurs communautaires engagés et fiers, et pour cause, des résultats de leurs implications.

 

MOSAÏQUE SOCIALE DE ROBERVAL (Vicky Tremblay, coordonnatrice)

Le mandat de Mosaïque sociale, organisme à but non lucratif qui existe depuis 2008, est de rassembler la population par le biais des arts en favorisant l’insertion socioprofessionnelle, l’éducation, la solidarité, l’entraide, les échanges interculturels et intergénérationnels dans un esprit de sentiment d’appartenance et de développement durable. À ce titre, Vicky Tremblay nous fait part de ses réalités quotidiennes. Si la réinsertion sociale est souvent définie par l’absence de récidive, il existe toutefois une autre définition qui va beaucoup plus loin et qui implique que l’individu puisse vivre en conformité avec les normes et les valeurs sociales, développer un sentiment d’appartenance à sa communauté, subvenir adéquatement à ses besoins et vivre un certain bien-être. De plus, le concept de réinsertion implique que l’individu ait déjà été inséré dans sa communauté, ce qui n’est pas toujours le cas : plusieurs persistent à avoir un mode de vie dysfonctionnel, ce qui en fait une clientèle très particulière. Mais l’être humain aime beaucoup partager ce qu’il réalise; il aime aussi s’identifier aux autres. C’est en s’inspirant d’une démarche de médiation à Trois-Rivières que l’idée de créations collectives thématiques autour du vitrail et de la mosaïque fait son chemin. Ces projets dans le milieu, organisés en collaboration avec des artistes professionnels sur le modèle de la pyramide inversée, se sont révélés mobilisateurs et contribuent à créer une cohésion sociale importante, les compétences de chaque participant étant mises en valeur vers un même objectif, c’est-à-dire la réalisation finale. Toutes les clientèles et tous les milieux peuvent alors être investis à travers des œuvres publiques qui parlent de ceux et celles qui les ont réalisée tout autant que de ceux et celles qui les regardent, eux-mêmes petits fragments complétant la mosaïque d’une société aux multiples réalités. La mémoire collective étant de courte durée, tout est toujours à recommencer et il existe une grande dichotomie entre le besoin de médiation culturelle et le manque flagrant de financement. Ce qui rallie alors les administrateurs, tandis que les ressources financières diminuent à un rythme effarant, c’est que le milieu reste solidaire et se mobilise pour trouver des solutions. Mais la créativité a des limites que tous les organismes communautaires connaissent malheureusement trop bien. C’est ainsi que le regroupement a été dans l’obligation de quitter son local du centre-ville de Roberval pour finalement se retrouver dans l’atelier utilisé par l’artiste Sonia Robertson à Mashteuiatsh. Mosaïque sociale aimerait bien être en mesure de retourner à Roberval pour poursuivre ses activités et des négociations sont en cours avec les représentants de la ville en ce sens.

 

PAUSE

Il est alors temps de sortir les contenus des sacs à surprises et de commencer la création des œuvres collectives. Tout le monde semble inspiré par cette consigne qui rallie les esprits et délie les mains et les langues. Minisociétés que deviendront ces tables : les leaders naturels d’emblée s’imposent, les créatifs exposent, les artistes explosent, les moins audacieux s’interrogent, observent, laissent la place aux autres ou parfois osent. On sent l’animation qui augmente de façon exponentielle.

Capture d’écran 2015-01-27 à 9.11.32 PM

LES DÉCHAÎNÉS (Monique Marcoux et Nadia Bolduc)

Selon Culture pour tous « l’art engagé est traditionnellement perçu comme un art revendicateur issu du travail d’un artiste ou d’un collectif. En médiation culturelle, ce type de création passe par un processus de participation citoyenne servant à la fois la prise de position par rapport à une situation affectant la communauté. De plus, c’est une méthode d’autonomisation et d’émancipation face à une situation donnée. L’art engagé sert donc ses trois fonctions de base, c’est-à-dire d’inspirer, d’indigner et d’autonomiser les citoyens ». Les Déchaînés, un collectif d’art communautaire militant, naît d’un coup de foudre que ses membres fondatrices, des femmes assistées sociales vivant l’exclusion et la pauvreté, ressentent pour l’art communautaire activiste, un art engagé au service de la défense de leurs droits. Plutôt que d’aller dans la rue avec des pancartes, les membres du regroupement choisissent d’utiliser l’art comme véhicule de revendication et la rue comme espace d’expression, rejoignant ainsi leur public cible là où il est. Monique Marcoux, membre très active, récite un poème où son implication se traduit à travers les lignes d’un texte poignant. L’exercice illustre efficacement la difficulté de se faire entendre quand on vit l’exclusion sociale et que notre voix ne porte plus. Suivent des témoignages spontanés où amour, solidarité, confiance et intégration sont évoqués. Il faut parfois lancer des cris du cœur avec une expressivité en lien avec ses convictions quand on veut atteindre sa cible; ce que reçoit la salle avec beaucoup d’émotion. En mai dernier, en collaboration avec Stéphany Tremblay de Langage Plus, et en partenariat avec plusieurs ressources du milieu almatois, des membres du collectif se font photographier dans des mises en scène très symboliques prises sur le site de la Régie des matières résiduelles d’Alma, photos grandeur nature qui sont exposées dans la vitrine du centre d’artistes. Ils cherchent à dénoncer la raison d’être d’un bien lorsqu’il devient un déchet empoisonnant la nature. Leur message vise à favoriser une consommation écologique de longue durée et sous-entend qu’en adoptant ces habitudes chaque citoyen vote pour une société plus juste. Le projet, qui fut lancé lors du vernissage de l’exposition La terre en apnée, a entraîné la participation d’un public métissé où entourage et familles des exposants se sont mélangés au public habituel de ce type d’événement en art actuel.

 

ÉCOLE NATIONALE D’APPRENTISSAGE PAR LA MARIONNETTE (ENAM) (Richard Bouchard, fondateur)

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L’ÉNAM (École Nationale d’Apprentissage par la Marionnette), fondée en 1990, est un organisme communautaire à but non lucratif offrant un programme alternatif afin d’aider, dans leur développement, une cinquantaine d’adultes présentant divers troubles de santé mentale et ayant une contrainte sévère à l’emploi. Le programme Des marionnettes pour le dire favorise l’utilisation de la marionnette pour briser l’isolement des personnes qui éprouvent ces problèmes sévères de santé mentale et les amener à mieux canaliser la gamme d’émotions qu’elles vivent au quotidien. Le travail d’équipe, qui peut s’échelonner sur quelques mois ou même quelques années, ainsi que le suivi individualisé permettent de rejoindre chaque individu en plus de développer les compétences personnelles, interpersonnelles et sociales de chacun. L’organisme oriente ses actions afin de favoriser et développer l’autonomie ainsi que le pouvoir d’agir de la personne. Il vise également l’intégration sociale des participants par divers moyens d’expression et d’apprentissage ralliant plusieurs formes d’arts. La présentation de monsieur Bouchard s’effectue en trois parties : un sketch à l’intérieur duquel les membres sont impliqués à toutes les étapes de réalisation (écriture, fabrication, décor, mise en scène, manipulation, etc.). On y relate une histoire dite « vécue » qui se passe en France et en Espagne et où deux sosies découvrent, grâce à un itinérant narrateur, qu’ils sont jumeaux. Un PowerPoint illustre dans un deuxième temps la structure et les objectifs de l’ÉNAM en mettant l’emphase sur l’autonomie visée à travers le maillage culture/éducation/santé/travail. Puis une vidéo très touchante, l’une des cinq sur le sujet réalisées par Alain Corneau pour la Fabrique culturelle, laisse s’exprimer Pierre, Steeve et Sylvie sur leur perception de l’art et leur expérience positive en lien avec la marionnette. L’un d’eux y affirme d’ailleurs qu’en plus d’éliminer la prise de médicaments ce travail, car c’est ainsi qu’il est considéré, lui avait permis « d’ouvrir les rideaux », en ajoutant que chaque marionnette accrochée dans la salle représentait ni plus ni moins que « la souffrance évacuée de quelqu’un ». Un autre programme, Les énamoureux du chant, aide à révéler une autre image d’individus qui mettent leur imaginaire au service de la liberté d’être.

 

 

 

PAUSE

Les participants sont invités à terminer leurs créations collectives. Huit assemblages (bleu, orangé, vert, noir, jaune, rouge, rose, blanc) sont alors complétés dans une apothéose de conception. Les œuvres qui en résultent servent de plénière durant laquelle huit porte-parole nos livrent la démarche et le concept de leurs groupes respectifs. Collaboration, collectivité, thérapie, espoir, solidarité, épanouissement, savoir, respect, maillon, chaîne et poids financier sont entre autres convoqués au regard de ces œuvres impressionnantes de symbolique et dégoulinantes de sens. Et à la question « qu’avez-vous appris du processus ? », les réponses sont diverses : la majorité des personnes impliquées sont touchées par l’expérience, certaines voient dorénavant leurs vis-à-vis de manière différente et d’autres vont jusqu’à invoquer la thérapie collective. Mais toutes s’entendent pour affirmer que ce fut un exercice très concluant de partage, de collaboration, de motivation et d’expression dans une communauté d’esprit exceptionnelle. Quand j’y regarde de près, les mêmes mots et les mêmes évidences concluaient la plénière de la dernière journée de médiation réservée au milieu culturel. Et la conclusion est toujours la même : se tenir les coudes malgré le manque de ressources financières et travailler à la reconnaissance et la pérennité de nos organisations.

 

Les intervenants de cette journée d’étude s’adressaient tous à une clientèle marginale pour qui l’exclusion est une réalité commune, ce qui ne représente qu’une petite partie de ce type de regroupements. Mais quand s’il s’agit de faire se rencontrer le milieu culturel et le milieu communautaire, et de créer un échange fructueux, encore faut-il que tous y soient. Ce sempiternel désir de dialogue entre des acteurs sociaux déterminants semble très difficile à installer. Cette journée, qui a comblé autant les organisateurs que les participants, démontre quand même que la création rassemble les êtres et met en relief ce qui les réunit. C’est peut-être aux dépens d’un réel dialogue entre deux mondes qui trop souvent s’ignorent, les opportunités étant malheureusement trop rares de les faire se rapprocher, et dont les attentes, on le sait, ne sont que rarement les mêmes.

 

Photographies Philippe Boily

http://zoneoccupee.com/philippeboily/

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