?>
Publicités

AVEC LA CONSTANCE D’UN TAILLEUR DE PIERRE

par Christine Martel

 

 

 

« Mais mon premier vrai « choc esthétique » se produisit à l’été 1966, lors de la deuxième édition du Symposium de sculpture Melchers à Alma, où je fis, sans le savoir, mon intrusion dans une réalité dont je soupçonnais à peine la vastitude. »

 

Peter2

PETER GNASS, Le Géant d’acier. Alma 1966

 

La naissance des grands intérêts est souvent liée à des événements fortuits qui nous révèlent, au fil des ans, ce que d’autres savent déjà à notre sujet. Quand j’étais enfant, on me prédisait une carrière de peintre que je ne fis jamais, malgré de vagues études en arts plastiques, la peinture représentant à cette époque, du moins dans mon entourage, la consécration universelle de l’expression artistique. D’ailleurs, mes premières découvertes en arts n’avaient-elles pas été liées aux reproductions des tableaux des grands maîtres européens dans l’Encyclopédie de la Jeunesse, renfermant des images dans lesquelles je me perdais volontiers pendant des heures? Par la suite, tout ce qui s’appelait peinture évoquait en moi des représentations de paysages et de personnages somptueux, mais aussi des fresques débordantes de mendiants moyennageux, aux attitudes bizarres, dont les sexes turgescents, je le constaterais plus tard, avaient été gommés par la censure des éditeurs. Mais ça, c’est une autre histoire!

 

Si j’aimais crayonner, c’était l’idée du grand art qui me titillait, tous ces secrets que je pressentais être dissimulés derrière les lourdes portes d’un monde foisonnant que de mystérieuses clés ouvriraient un jour à mon entendement. Malgré mon avidité pour la découverte, j’allais ignorer encore longtemps que plusieurs chemins pouvaient nous mener à cette manifestation en lien étroit avec l’expérience humaine, la magnificence et l’étrangeté des reproductions anciennes ayant suffi à contenir pour un temps mes vagues ambitions. Plus tard, à la fréquentation des classes d’histoire de l’art, des musées et des vernissages, j’ai vite compris que cet univers était large et complexe et qu’il était facile de se perdre dans le labyrinthe de ses multiples avenues. Heureusement aussi, qu’il était fascinant d’oser une incursion dans la pratique de créateurs qui, à l’instar de ce que provoquèrent chez moi quelques « éveilleurs de conscience », ouvrent des horizons inattendus sur des espaces de liberté infinis. Mais mon premier vrai « choc esthétique » se produisit à l’été 1966, lors de la deuxième édition du Symposium de sculpture Melchers à Alma, où je fis, sans le savoir, mon intrusion dans une réalité dont je soupçonnais à peine la vastitude.

Je me vois encore toute menue, flanquée à côté de mon père, devant les sculpteurs qui s’affairaient sur d’immenses blocs de granite noir, de calcite, de pierre ou de bois, déposés devant mon futur couvent classique. En équilibre sur leurs échafaudages, certains artistes éclataient la roche pour en faire surgir des formes abstraites, plus ou moins évocatrices, ce qui me procura un vertige qui me prit de court. Les corps athlétiques, aux torses dénudés, se mesuraient à la matière récalcitrante et, dans son trouble, la jeune fille sans expérience que j’étais se demandait à quoi tout cela pouvait bien correspondre. Quelques années plus tard, j’aurais mes premiers éléments de réponses en assistant aux réflexions de ces hommes à la langue bien pendue qui seront déboutés lors d’un procès mémorable intenté à la Ville, mais dont les sculptures occupent maintenant une place convenable dans le parc Falaise au bout de ma rue, au confluent des rapides de la Petite-Décharge. Mais avant tout, un peu d’histoire.

MaternitÇ 8 img422

Au tout début des années 1960, dans la foulée de Refus global, une période charnière de la production artistique québécoise, naissait la première Association des sculpteurs du Québec. On peut alors noter l’éclosion de thèmes inédits, appelant un autre type de conscience que celle ambiante, et un imaginaire rattaché à la notion de liberté que servait bien la sculpture et ses multiples possibilités. Les artistes se libéraient peu à peu des carcans imposés par l’art traditionnel et créaient selon leur entendement, leur compréhension des choses, et leur ouverture sur le monde appelait une pensée reliée principalement à l’imaginaire. Les sculpteurs Robert Roussil et Armand Vaillancourt s’était retrouvés, dans les années 1950, avec Borduas et les automatistes, dans tout ce qui était contestation sociale et manifestation critique à l’égard des institutions. Ils participèrent entre autres à l’exposition Les rebelles, sorte de salon des refusés, l’une des premières manifestations parallèles favorisant une nouvelle forme d’art, organisée par Jean-Paul Mousseau, qui fit couler beaucoup d’encre et de venin. La famille, de Roussil, sur les thèmes de l’amour, de la mère, de l’enfant, aux formes épurées et subjectives, avaient créé un scandale malgré les intentions de son auteur et le fait qu’elle référait à des valeurs acceptées. Comme elle s’éloignait des concepts traditionnels imposés par un certain académisme, la critique du temps avait dénoncé la pièce en la jugeant « obscène », mais n’était pas encore en mesure d’en analyser la portée réelle. Celle-ci fut mise sous verrous et son concepteur perdit son poste d’enseignant. En voulant inscrire la sculpture contemporaine sur la place publique et, par là, présenter une facette différente des monuments habituels, au service de la religion, de l’agriculturation ou de l’État, c’est une sorte de prise de conscience du pouvoir des œuvres, dorénavant engagées et ayant une portée sociale déterminante pour la suite des choses, que ces précurseurs nous ont léguée. Mais aussi la reconnaissance de leur statut et de leur autonomie en tant que créateurs.

 

C’est donc dans cet esprit de transformation que, durant l’été 1965, le comité central de la Grande Nuit, précédant la Traversée du lac Saint-Jean à la nage, avait organisé un premier symposium de sculpture à Alma. Aussitôt, un groupe de personnes, sous la direction du professeur d’arts plastiques Claude Matton, s’était mis à la tâche pour recruter des sculpteurs dans le double objectif de démocratiser la création, en mettant en contact artistes, œuvres et publics, et de mettre en valeur les richesses de notre sol en sollicitant la participation des industries régionales. Les Montréalais Robert Roussil (aluminium), Harry Noordhoek (calcite) et Danielle Roux (granite) s’y retrouvaient. Quelques professeurs en arts d’Alma, Bertrand Audet (calcite), Michel Tangay, Jean Briand et Normand Lefèbvre, se joignirent à la manifestation. Les invités avaient été installés au centre-ville sur la pelouse en face de l’école Marguerite-Bourgeoys. L’expérience était stimulante et la collaboration avec les industries concluante, même si la Compagnie Alcan croyait qu’après le symposium elle pourrait refondre la sculpture en alluminium de Roussil. Ville d’Alma se battit pour la conserver intacte. Suite à cette première manifestation, le journaliste Rosaire Pelletier avait écrit : « Ces messieurs de la Grande Nuit ont réalisé un tour de force incroyable en amenant le Symposium Melchers ici et rien ne porte à penser qu’ils stopperont leur dynamisme caractéristique après un tel coup de filet. Toute la région, toute la province en parle. L’Événement nous vaut une publicité qualitative et quantitative. » Le public almatois et les dirigeants municipaux apprécièrent donc suffisamment l’activité pour qu’elle soit reprise au cours de l’été suivant avec les sculpteurs Jean Gauguet-Larouche (fer), André Fournelle et Marc Boivert (bois, fer, fibre de verre), Jacques Chapdelaine (béton), Raymond Mitchell (granite), François Dallégret (bois) et Peter Gnass (fer).

MaternitÇ 7 IMG_6433

Après le deuxième symposium, la fabrique Saint-Joseph consentit à ce que les sculptures demeurent tout l’été 1966 sur son terrain en face de l’église. Mais à l’automne, à la demande des dirigeants municipaux, des employés de la ville transportent la majorité des œuvres dans le nouveau parc Falaise aménagé de l’autre côté de la rivière sans en aviser les sculpteurs, qui les avaient créées en lien avec leur environnement initial. Certaines sculptures sont alors « échappées » dans le cours d’eau pendant leur déménagement et brisées, mal entretenues ou tout simplement posées à l’envers sur leur socle, quand elle ne sont pas démentelées à cause du bruit « insupportable » que produit leur mécanisme, aux dires de certains voisins. Plusieurs conseilleurs sont même prêts à en oublier quelques-unes au dépotoir, paroles malheureuses dont ils se défendront par la suite en invoquant l’humour. Mais le conseiller Jean-Marie Lemay s’insurge contre cette attitude : « Les sculptures sont discutables? Tant mieux, lance-t-il. C’est comme ça depuis toujours. Nous avons accepté les artistes. Ce n’est pas eux qui se sont imposés ici. C’est nous qui sommes allés les chercher. Qui sait si, dans quelques années, ces œuvres n’auront pas une grande valeur. En attendant, sachons les respecter. » Le hasard voulut que les exécuteurs de ces « hautes œuvres municipales » basculent le bloc de granit de Mitchell tout juste en face de la résidence des beaux-parents de l’artiste. Ce qui produisit quelques réactions en chaîne, un très long débat et… bien des histoires!

 

Dans un premier temps, les créateurs s’étaient farouchement opposés au déménagement de leurs sculptures à Expo 67 et gagnèrent une bataille rangée en invoquant la notion de propriété intellectuelle, au grand dam des autorités municipales qui croyaient être les propriétaires exclusifs de ces « tas de ferraille » que les employés municipaux, inspirés par une partie de la population, affublaient des qualificatifs les plus condescendants – le maire Léonce Desmeules ne les nommait-il pas lui-même les « chameaux »? En 1972, les sculpteurs en colère initient contre la ville un procès accompagné d’une mise en demeure de 63 500$ et de quelques montants individuels forfaitaires. Notre professeur d’art plastique de l’époque, Alayn Ouellet, l’avait inclus à son programme et nous le fit suivre jusqu’à la toute fin en nous traînant tous les jours au Palais de justice. Y témoignèrent les Armand Vaillancourt, Jacques Chapdelaine, Francis Dallégret, André Fournelle, Jean Gauguet-Larouche, Raymond Mitchell et Peter Gnass. Sous l’aile de notre éducateur, nous finissions nos journées assis sagement avec ces hommes fiers et énergiques, à l’élocution intarissable, dans une suite du Manoir des Pins, autour de quelques verres de bière et de considérations très complexes mais combien instructives dont nous assimilions comme nous le pouvions quelques bribes.

 

L’affaire fut déboutée en Cour d’appel en 1977 et Raymond Mitchell et Peter Gnass, qui cherchaient avec leurs collègues établir une jurisprudence, ont payé cher le prix de leur démarche. En effet, afin de combler les frais de cour de 3 000$ encourus par la Ville, leurs biens furent saisis jusqu’à emporter les outils d’atelier de Gnass. L’action fut dénoncée par les représentants de la Ligue des droits de l’homme qui affirmèrent que la protection du patrimoine artistique resterait un mythe tant que le ministre des Affaires culturelles n’aurait pas fait adopter une loi pour protéger ces droits moraux. Grâce aux médias qui s’emparèrent volontiers du fait divers, la cause fut portée devant l’opinion publique. Malgré la défaite légale, ce que l’on surnomma ni plus ni moins que le « procès de la sculpture québécoise » représentera une victoire morale pour l’art. En effet, au Québec, dans la foulée de cet incident, on ne put désormais s’en prendre impunément à la création artistique sans soulever la réaction des élites politiques, des médias et d’une partie grandissante de la population, et naîtra la Loi sur la protection du droit d’auteur de 1985. Et pour la petite histoire : en novembre 2006, à l’invitation de Ville d’Alma, Raymond Mitchell assistera à la « remise à l’endroit » de sa sculpture inversée depuis 40 ans et, en 2010, Peter Gnass retrouvera son Géant d’acier pour déclarer qu’il a été malgré tout bien conservé et mis en évidence à la vue des passants du pont Carcajou.  

La vision éclairée de certains créateurs, dont les actions continuent de jalonner ma route, influence toujours ma façon de voir le monde et ses objets. J’aurai appris que s’ils célébrent la vie au travers leurs démarches individuelles et collaboratives, d’un même souffle leur refus de l’abherration et du conformisme motive sans cesse leur travail. Les idées reçues et les à priori sur l’art sont tenaces, et cela ne date pas d’hier, mais certaines expériences peuvent nous faire collectivement évoluer. En effet, il existe désormais un circuit d’art public à Alma, riche des œuvres monumentales des deux symposiums des année 1960, augmenté au fil du temps de plusieurs acquisitions pour marquer notre territoire, et un guide de parcours téléchargeable est disponible sur le site de la municipalité. Si les élus d’ici ont choisi de faire une place importante à l’art de notre temps en soutenant les initiatives artistiques de leur milieu, c’est en comptant sur la vision d’individus qui, avec la constance d’un tailleur de pierre, n’ont de cesse de créer des projets audacieux et porteurs de sens lesquels, si l’on choisit de les fréquenter, nous en révèlent long sur notre temps.

MaternitÇ 9

*Vous avez aimé ce texte et vous aimeriez en connaître davantage? Zone Occupée vous invite à consulter notre nouvelle websérie sur l’art public à Alma.

 

Références :

MARTEL Gaston. Chronique d’Alma, Société d’Histoire du Saguenay–Lac-Saint Jean, 2017.

Société d’histoire du Lac-Saint-Jean, Les symposiums de sculptures d’Alma en 1965 et 1966 (F1000, S7, SS11, D9).

Commenter

You must be logged in to post a comment.

Nos partenaires