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Art, culture, affaires : l’entreprise tous azimuts

Jean Grimard fait partie de ceux qu’on appelle depuis peu les « nouveaux commanditaires » (voir le site nouveauxcommanditaires.eu) : ce ne sont pas à proprement parler des mécènes, mais ce ne sont pas non plus de simples collectionneurs; ce sont des gens qui exercent une influence que l’on voudrait encore plus importante sur l’éducation, la culture et l’art. Parce qu’ils achètent des œuvres, oui, mais aussi parce qu’ils lisent, qu’ils vont au théâtre ou au cinéma, en salle, sur grand écran et non sur l’écran timbre-poste d’un cellulaire : dommage pour les panoramiques, et même les plans généraux, dommage aussi pour les cadrages un peu soignés dans lesquels la dimension joue un rôle capital. Jean Grimard, lui, fait plus encore : il préside le Conseil d’administration du Théâtre 100 Masques dont il a, en passant, rétabli les finances, et il commande une sculpture à Julien Boily pour son jardin, entre autres.

Cette ouverture d’esprit et cet intérêt pour la culture qui ne sont pas incompatibles, loin de là, avec la veine entrepreneuriale et le sens des affaires, ils ne tombent pas du ciel, ne naissent pas brusquement chez un individu sans que n’aie joué pleinement son rôle l’éducation, familiale et institutionnelle. Nos institutions, rivées de plus en plus à l’immédiat, à l’utile, au rentable, n’ont-elles pas aujourd’hui renoncé à ce rôle?

m.grimard-150x200pxÉlevé dans une famille d’entrepreneurs où l’art et la culture avaient leur importance, comme dans ce qui sera sa belle-famille, celle du député Antonio Talbot (oui, l’homme qui a donné son nom au boulevard parce qu’il fût le promoteur acharné du lien routier avec Québec), Jean Grimard est un pur produit de la Révolution tranquille, ce moment de l’histoire du Québec où la culture faisait partie des aspirations de tout un peuple et où les dirigeants politiques et économiques montraient l’exemple dans cette voie.

Une affaire de famille

L’homme qui a mené une carrière exemplaire d’administrateur au sein de Grimard inc., l’entreprise familiale qui a su le rester, est devenu au fil du temps une figure bien connue du milieu culturel où il démontre sans cesse qu’on peut être « en affaires » sans y dissoudre sa personnalité au point de ne rien voir d’autre. 

Seule la grande crise économique des années trente avait empêché son père de terminer des études classiques : contraint de gagner sa vie, il s’était donc donné une formation d’électricien avant que son beau-père ne l’incite à fonder sa propre entreprise, avec son épouse et collaboratrice, en lui fournissant le capital de départ. Plus d’un demi-siècle plus tard, Grimard inc., d’abord spécialisé dans l’électricité, mais couvrant désormais plusieurs domaines du secteur industriel, de la construction aux télécommunications en passant, bien sûr, par l’électricité y compris la manufacture   d’appareillages électriques, est un des fleurons de l’économie régionale. L’entreprise qui a gardé son siège social à Saguenay compte actuellement plus de trois cents employés.

Le couple fondateur a élevé ses enfants dans la musique, la lecture et les arts. Aujourd’hui le grand lecteur qu’est Jean Grimard se double d’un musicien amateur qui apprend le piano à soixante-dix ans passés et chante régulièrement dans une chorale : on a d’ailleurs pu l’entendre récemment avec cette chorale dans le Didon et Énée de Purcell dirigé à la salle le Ménestrel du Cégep de Chicoutimi par l’excellent Pierre  Lamontagne.

Le sens des affaires et les qualités de gestionnaire ne sont pas incompatibles avec une sensibilité portée vers les arts et la culture, Jean Grimard en est le vivant témoignage. C’est qu’il est question d’un apprentissage perpétuel de l’altérité, ce mot que notre société a sans cesse à la bouche alors que, malgré les apparences, elle en a évacué l’idée en refusant dans tous les domaines ce qui la caractérise : la complexité. Car c’est bien un apprentissage personnel et collectif de la complexité qui permet d’entrevoir ce qu’est l’altérité véritable. Rien ne le permet comme la culture, l’art, la science, tout ce que le commun des mortels, encouragé par les médias, les populistes et maintenant trop souvent l’école, rejette avec véhémence et même méprise. Un récent sondage ne révélait-il pas à la fois que le tiers des Canadiens ne croient pas au réchauffement climatique et que, du même coup, ils considèrent les scientifiques comme « élitistes ». Où l’on voit le consommateur, tétanisé par ses habitudes, son quotidien, ses rêves à ras de centres d’achats ou de vacances dans le Sud, refuser tout ce qui pourrait menacer de le faire changer, c’est-à-dire « évoluer ». La jeune génération de gestionnaires qu’on voit se lever actuellement semble sortir de cette aliénation en se préoccupant plus de l’autre qu’est son employé et de l’autre qu’est sa famille. Elle devrait aborder un peu plus aux rivages de la culture et le programme art/affaires, malgré ses faiblesses et son manque d’ambition parfois, tente heureusement de s’y employer.

L’affaire d’une vie

Lors de ses études en administration publique et ensuite lors d’un premier emploi à la Société centrale d’hypothèques et de logements du Québec, Jean Grimard et sa femme, la regrettée Marie Talbot bien connue du milieu culturel de Saguenay où elle a longtemps œuvré, fréquentaient assidument les concerts de la Société de musique contemporaine de Montréal et les galeries d’art dont la galerie Gilles Corbeil qui les mit en contact avec les Plasticiens. On n’aura garde d’oublier qu’il s’agit d’avant-garde, donc d’« élitisme » dans le vocabulaire courant. Mais c’est précisément ce qu’on appelle la culture : cette ouverture qui rend aussi sensible aux œuvres du présent qu’à celles du passé, à Lorraine Vaillancourt et Walter Boudreau qu’à Purcell, à Marc-Aurèle Fortin qu’à Fernand Leduc puis Marc Séguin. Trop de jeunes hélas ne sont cultivés que dans leur contemporanéité la plus immédiate, ce qui les assimile à de purs consommateurs qui n’aiment que ce que l’offre leur donne, par connivence générationnelle et facilité intellectuelle. 

Jean Grimard, comme son épouse, n’a jamais cessé d’évoluer, comme il se devrait, dans les deux sens de la culture: découvrir à la fois le passé et le présent annonciateur d’un certain futur, et, en termes d’espace, aussi bien le national que l’international. Bien que peu fortuné, le jeune couple s’achetait régulièrement de petits tableaux qui allaient constituer le début d’une collection surtout axée sur l’art québécois contemporain, mais ne s’y limitant pas. Un des fleurons actuels de sa collection est incontestablement Marc Séguin, découvert dès le début de sa carrière, alors qu’il était encore parfaitement inconnu, et devenu, au fil des ans, un ami. Comme quoi la passion n’interdit pas le flair!

Toujours inspiré par sa sensibilité, Jean Grimard, on l’a dit, se dévoue aujourd’hui comme administrateur bénévole dans de nombreuses entreprises culturelles, comme le Théâtre 100 Masques, anime quand on le sollicite pour une cause « culturelle », des campagnes de financement, s’occupe de la fabrique de la Cathédrale et gère le patrimoine immobilier de l’Église, tout en chantant, jouant du piano en prenant des cours au Conservatoire et lisant avec un réel bonheur, autant en français qu’en anglais, plusieurs livres par mois. Pour Jean Grimard, décidément, l’art et la culture représentent, comme il le dit lui-même, la clé de l’ouverture à l’autre.

C’est d’ailleurs en ce sens que, père, il a pu amener l’un de ses fils à devenir président de la Société d’art lyrique du Saguenay et, grand-père, il s’efforce d’ouvrir ses petits-enfants au monde de la culture en commençant par la langue, dont il a le plus grand soin. La transmission, chez les Grimard, est une affaire de famille: elle va même dans les deux sens puisque ce sont ses enfants qui lui ont offert ses cours de piano!

C’est manifestement sa vie tout comme les affaires, dont on peut penser incidemment que s’il y a réussi c’est sans doute aussi parce qu’il avait une culture plus vaste que ce qu’on appelle la culture d’entreprise.

Ne s’agit-il pas d’abord, essentiellement, de la culture de soi, de l’entreprise de soi?

Au milieu des autres.

Jean-Pierre Vidal est sémioticien et professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969. Il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, quatre recueils de nouvelles ainsi qu’un essai, et un recueil d’aphorismes en ligne. Il est conseiller stratégique auprès du Fonds de Recherche du Québec (F.R.Q.).

Crédits: Julien Boily, Quelques motifs de synthèse, 2018.

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